‹ Les indépendants, 1884-1920Chapitre 35 sur 48 · NU DORE · texte numérisé non relu

NU DORE

triomphale d’un jeune talent que l’on avait pu croire sombré, fini dans les ténèbres de l’impuissance et dans l’accablement de l’inexpérience et du doute.

KREMEGNE. — Sous son apparence réservée, c’est un peintre qui, surtout dans ses nus féminins, atteint au paroxysme de la couleur. Ce sont des laques, du vermillon, du jaune de Naples; et toutes ces couleurs en fureur zèbrent les ventres, les seins et les cuisses. C’est d’une barbarie cruelle, et c’est curieusement balafré dans la forme ! Ses paysages et ses natures mortes sont également étranges, sauvages ; mais ses nus, assurément, dépassent tout. Et cette outrance est d’un charme dont on ne peut pas, peut-être tout de suite, expliquer la cause ; mais, qui, à la longue, nous donne l’idée d’un autre peintre exécrant — comme Rouault ! — la femme ; et prenant un plaisir délirant à la torturer, à la supplicier, à la cravacher de cinglantes lanières ; ce qui laisserait sur sa peau ces rouges zébrures, ces bleus de plaie, ces verts et ces jaunes de sang extravasé !

LEMPEREUR. — Beaucoup de gens voient enLempereur un peintre qui eût été, par la suite, — il mourut jeune ! — un simplificateur à la manière de Marquet, mais avec plus de fantaisie et une plus vive recherche de la couleur.

Il est certain que les tableaux laissés par Lempereur témoignent de dons enviables ; et ils affirment, en outre, qu’il eût été le plus déterminé et le plus attentif peintre de la vie moderne.

Rappelons-nous quelques-uns de ses tableaux. Voici \q Moulin de la Galette] le hal Tabarin; les Courses à Long champ et à Auieuil ; Les Régates à Vile de la Grande Jatte ; des Pesages encore ; etc., etc.

Tout cela est spontané, spirituel, et d’une virtuosité insoliie. Ses personnages ont, même très réduits, un

Mouvement exact . Peint-il des barrpies ? elles dansent, lég'ères. Ses foules au pesage ? elles sont fleuries, étincelantes. Ses filles, au bal ? Elles sont plus vivantes, plus vraies, que celles, vantées, de son camarade George Bottini. Mais c’est surtout dans ses paysages seuls, sans personnages plus ou moins anecdotiques, que Lempereur révéla ses dons généreux. Oui, peutêtre plus tard un Marquet plus fantaisiste ; peut-être aussi autre chose au delà ? encore !

MAINSSÎEUX. — Les mêmes petites boutiques d’art qui traitent M. Asselin de peintre sérieux, réservent à M. Lucien Mainssieux le même cjualificatif. Soit! M. Lucien Mainssieux est donc un autre peintre sérieux.

Vous savez ce que cela veut dire : respect des traditions, travail appliqué et tout sujet frivole banni !

M. Mainssieux peint donc des figures et des paysages sévères, étant peintre sérieux. Il va même, pour être plus sérieux encore que M. Asselin, jusqu’à représenter les nobles, augustes et solennelles ruines architecturales, qui font de Rome et de ses environs les lieux les plus désolés qui soient au monde.

M. Mainssieux pleure avec et sur les ruines. Peintre sérieux, à peine permet-il à un chien indigne de traverser le Colisée ou les Thermes de Caracalla. D’ailleurs, étant peintre sérieux, il peint sérieusement tous les détails d’architecture ; et il le fait, assurément, avec une réelle virtuosité et avec une entière maîtrise. Ah I ce n’est pas un peintre sérieux comme l’est M. Mainssieux, qui posera de travers une corniche ou qui ne saura pas asseoir un chapiteau sur son fût !

La couleur de M. Mainssieux aussi est sérieuse, comme lui-même I Elle est sourde, ocreuse. Elle a peur de se faire remarquer, de faire un éclat ; elle a l’hypocrisie de certains avocats qui, dans les endroits publics, se tiennent froids, réservés, pour témoigner du bon ton et de la fausse tenue imposés par leur profession.

KREMEGNE

COLLECTION GUSTAVE COQÜIOi

PHOTO ROBERT

Page 1