‹ Les indépendants, 1884-1920Chapitre 38 sur 48 · COLLECTION GUSTAVE COQUIOT PHOTO E. DRÜET · texte numérisé non relu

COLLECTION GUSTAVE COQUIOT PHOTO E. DRÜET

LES liNDÈrENDÂNTS

arrondies; c’est du « point » allongé. M. Pes’ké brosse des paysages, des figures, des natures mortes. C’est solide, mais ce n’est pas « couillardi » C’est très colorié, mais ce n’est pas d’une attirante couleur générale I

PrCART LE DOUX. — M. Prcart le Doux peint lourdement et sa couleur générale est terne. Mais souvent il réussit un tableau; et alors cette œuvre est d’une grâce certaine, un peu bizarre, un peu commune, toutefois.

PRUNIER. — Je me souviens des aquarelles dê M. Gaston Prunier, voyageur à Ploumanach.

Ce sont des rochers bordant des pans de mer, des falaises, des anses et des pics — ou bien encore des villages, de simples hameaux isolés en l’étendue et émergeant à peine du sol. Et c’est d’une exécution sévère et sombre, des aspects d’un désordre attachant de pierres et de landes, interprétés aux heures ternes des jours, sous des ciels matelassés de nuages.

Aquarelles un peu hâtivement faites, mais presque toutes bien venues, ou bien planches charbonnées de crayon noir et d’une coloration monochrome volontairement éteinte. C’est alors l’aspect décoratif de très vieilles tapisseries ou d’estampes que le temps aurait lentement, mais minutieusement saurées.

Je me souviens également des aquarelles lavées par M. Prunier devant des échafaudages. C’était toute l’architeclure paradoxale et légère des sapines, dressées en plein ciel ou accotées aux flancs de la pierre.

Mais M. Gaston Prunier aquarellise surtout les démolitions. Il tire de ces chaos de pierres, de bois et de métaux, des sortes :de tableaux décoratifs d’un intérêt très inattendu.

LES INDÉPENDAINTS

SEGUÎN, Pendant de longues années, M. Arsène Séguin fut le diligent secrétaire de la Société des Artistes indépendants.

Il exposa dès les premiers jours ; et, en 1914, on le retrouve, l’arme au bras, fidèle au poste, je veux dire avec ses paysages familiers de l’Entrée de la Rance, de Yillers -sur-Mer, de Saint-Servan, de Saint-Malo, de Fécamp,de Gancale, de Quimperlé, etc., etc. Curieuses notations de paysages maritimes, tout mouillés d’embrun ou tout fleuris de soleil.

VALTON. — Gloire à celui qui fut si longtemps le Président de la Société des Indépendants ! et non pas Président représentatif seulement, croyez-le! Car, depuis l’année 1884, jusqu’à sa mort, en 1910, rappelons-nous que de nombreuses toiles du brave père Valton (il était né en 1836), figurèrent aux Salons des Indépendants.

Et ce furent des figures, des portraits, des paysages, des tableaux de genre, des allégories, des Hommages à Victor-Hugo et à Meyerheer, etc., etc. Jamais fécondité ne fut plus touchante! Il y avait des titres fanés : « A âne! » ; « l’Ecole buissonnière » ; « Le départ du pécheur » ; a Le monologue », etc., etc. Et des poésies émues, attendries, se fondaient au dessous des peintures!... Et maintenant que j’écris ces courtes lignes, je suis ébloui en pensant à ce formidable labeur. Car le père Valtoil fit encore de l’aquarelle, de nombreux dessins, fusain, sépia, sanguine, crayon noir; des décorations pour des mairies — en projets, hélas! — et, à bien dire, rien, rien ne l’arrêta! Il y eut encore, encore : Le Bain de bébé ; Bébé s"' endort; l'Omnibus improvisé ; le Meunier^ son fils et Vâne;le Tournant difficile) etc., etc., et des centaines, et des centaines ! Aussi, on eut bien raison, au Salon de 1911, d’honorer la mémoire du bon père Valton, en organisant une exposition rétrospective de ses œuvres. Il ne

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manquait que lui-même à cette fête! Mais nous entendions toujours la voix du père Valton à nos oreilles; la voix qui, aux fins des dîners annuels des Indépendants, chantait si ponctuellement les « Deux Gendarmes », de Nadaud, et « Je n’ai pas vu Carcassonne! »; — et elle ne chantait jamais autre chose, la bonne voix fidèle et si cordialement émue du bon père Valton !

VLAMINCK. — Un avale-tout-cru de la peinture! Il l’aime tellement, que, pourunpeu^ quand il est en train, il abat ses deux tableaux par jour. Il est cap^'ble de peindre une toile très poussée; mais, à coup sûr, il préfère liquéfier dansl’esSence des arbres, des maisons, des ciels.

C’est un gros garçon simple qui adore le théâtre de la Foire, les combats à l’hachel les petits bateaux de verre enfermés dans des bouteilles, les images d’Epinal, les peintures des douaniers de village, les noix de coco peintes ou sculptées par les forçats de l’ancien bagne de Toulon, les porcelaines et les faïences qui s’ornent de troubadours ou d’Ecossais à chien roux, etc., etc., en un mot, Vlaminck est peuple^ recherche tout ce qui vient du peuple, et personne ne le comprend comme lui.

Sa sensibilité est subtile. Nul spectacle de la rue ou de ldi campagne ne lui échappe. Vlaminck a peint souvent de très belles œuvres, en laissant seulement vivre pendant quelques heures sa sensibilité. Les arbres, les maisonâ avaient alors des airs douloureux, des visages, si l’on peut dire, meurtris par les menaces du ciel. Et quel régal de couleurs, des tons bruns, des tons gris de souris, des noirs roux, des verts sourds, enchantés, reposés, résignés, sous le cinglement, sous le cravachement du bleu de Prusse zébrant, en pleine nue, des blancs d’argent!

Mais voilà, Vlaminck aime autre chose que la Peinture : il aime la Vië! Et, comiiie la Vie comprend beau-

coup de choses, alors il se fie à son habileté; et, à grands coups de balai, il brosse des toiles; il veut vendre, vendre à tout prix!... Ah! s’il voulait, s’il voulait mesurer son effort !

Quand on a fait un choix d’œuvres de Vlaminck, on a un ensemble qui égale celui de n’importe- quel autre peintre. L’influence de Cézanne, sans doute. Mais Cézanne n’a-t-il marqué que Vlaminck ? Les disciples de Cézanne sont tellement nombreux qu’il convient de ne point les énumérer 1

Vlaminck peint rarement des portraits. Jusqu’à ce jour, il préfère les paysages ; et il ne les choisit que lorsqu’ils sont quasi abandonnés sous des nuages d’ouragan. Si le bleu de Prusse, dévorant et assassin, était banni de la palette des peintres, je crois que Vlaminck ne peindrait plus. Car je me demande alors comment il ferait trembler tout à son aise, et avec une sorte de férocité, les petites maisons blanches, dont le toit rouge ou brun-acajou constitue assurément aux douces murailles une bien faible protection!

Le vermillon est aussi une couleur qu’affectionne ce peintre. Il la place tel un appel, tel un cri, au plein milieu d’un bois, au plein d’une eau dormante, lourde de poison. Il ne délaisse pas ainsi le paysage sous la trombe de la tempête qui va galoper, ou qui vient de passer, mais qui peut reparaître. C’est la sensibilité de Vlaminck qui se fait jour, qui veut crier après que, lui, le peintre, dans-un moment d’emportement fou, il a balayé tout le paysage de furieux coups de brosse, plongée dans le noir d’ivoire et le bleu de Prusse!

Enfin, les blancs d’argent ou de zinc chez Vlaminck, n’expriment-ils pas la douceur parfois révélée de cette ànie qui veut d’abord tout fracasser, noyer tout dans les ténèbres du Greco; et qui, ensuite, a peur de son œuvre méchante, dévastatrice ; et qui, alors, place, çà et là, comme des repos^, comme des reposoirs, des murailles de la blancheur des ailes de la colombe?

Les Cubistes

Je sais, Picasso, que vous n’avez pas exposé à un seul Salon des Indépendante. Mais il était bien impossible, n’est-ce pas, de présenter la troupe sans le chef? Donc, vous serez ici, Picasso, loué comme vous le méritez; et ma joie en est très vive !

Ce qui m’ennuie seulement dans votre troupe cubiste ou cubistique, mon cher Picasso, c’est que, à peu d’^exceptions près, vous n’avez guère recruté, pour défendre votre trouvaille (partagée avec tant d’autres, il est vrai !), vous n’avez guère recruté que de bas huiliers, que dhndigents balourds à peine sortis de mamelles ! Je ne sache pas, en effet, que le sieur Picabia, par exemple, puisse honorer en quoi que ce soit votre étendard, pavoisé comme la devanture d’un marchand de couleurs! Et, aussi bien, vous, cubiste, vous seul, et c’était assez! Ce n’était déjà pas si mal de votre part d’avoir pensé à la quatrième dimension des mathématiciens, vous qui ignorez si absolument, n’est-ce pas, mon cher Picasso, les sciences mathématiques ?,

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LES ÎNDÉPEI^DÂINTS

Mais que vais-je chanter là ? Vous n’avez songé, mon cher Picasso, qu’à un art ornemental en « instaurant » le cubisme; et, ma foi, je dois dire que personne ne sut comme vous, pour présenter vos tapis, coller des papiers, des bouts de verre, des carrés d’étoffes, sur de belles toiles vierges; et tout cela arrivait bien vite, en somme, à composer les plus inattendues et les plus merveilleuses des panoplies !

PÎCASSO. ““ Le plus capable, peut-être, de toute la jeune Peinture à prendre son bien partout où il le trouve; à démarquer d’un coup d’œil le peintre le plus hermétique; à s’assimiler toutes les formules, tous les procédés; un caméléon lui aussi, mais non pas seulement changeant, au contraire plus rusé que changeant ; un esprit juvénile, ardent, se passionnant pour trois, six peintres dans une seule journée ; tour à tour épris de Steinlen, de Lautrec, du Greco, de Corot, de Puvis de Cliavannes et de dix autres ])eintres au hasard, selon son humeur du moment ; aimant la sculpture nègre et Henri-Rousseau ; dessinant aujourd’hui comme Ingres ou comme M. Friant ; assurément plus dessinateur que peintre ; inventant, après Villard de Honnecourt et Albert Dürer, le cubisme, cette trouvaille de génie ! Quinze ans de gagnés sur la notoriété, la réclame, le scandale ; venu de Barcelone à Paris, pour conquérir Paris ; et vraiment réalisant cette conquête, presque d’un bond, après la première exposition de ses œuvres organisée par moi, en 1901, rue Laffitte !

Et Picasso a du talent, des ressources très diverses. Pour ses tableaux cubistes, il apprit à manier la cisaille, à coller le papier, à faire tenir des bouts de carton ou de zinc sur des lits de couleur. Il étonna, stupéfia aussi une cohorte, un ramassis de piteux brosseurs; Il sub-

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PHOTO E. DRUET

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