LE CHAHUT
DUBOIS-PILLET. — « Ce qui fait le mieux du pointillisme, c’est du bois pilé! » disait Degasda-Rosse.
Tout de même, quelle brave figure que celle de ce capitaine de la garde républicaine, Pandore à ses heures, et, à d’autres heures, peintre! et quel peintre! Songez qu’il laissa une œuvre considérable — et que lui, vraiment, pointilla!
Et ce ne fut pas tout. Car ce Pandore se doublait d’un notaire parfait. Ce fut lui, avec l’active collaboration de M. Henri Jaudin, qui rédigea les fameux statuts de la Société des Artistes Indépendants ; j’ai écrit : fameux, parce que, depuis, on n’a rien trouvé à reprendre dans ce bon travail de Dubois-Pillet et de M. Jaudin. Un autre décret de Moscou, en vérité! Et si quelqu’un, par cela même, fut bien le vrai fondateur de la Société des Indépendants, ce fut lui, le brave capiston !
Ce qu’il a ])eint, malgré tout ce labeur, dépasse l’entendement. Des portraits, des intérieurs, des natures mortes, des baraques de fête, des paysages dans tous les pays, de la peinture partout et en tous les genres.
Il mourut trop tôt. Il fut regretté — et son nom, comme celui de la Tour-d’Auvergne, sera toujours inscrit à .la première page des catalogues de la Société.
Certes, Henri Rousseau eût dû peindre ce tableau allégorique : Le brave capitaine Dubois-Pillet, fonda’leur de la Société des Indépendants et Pandore magnanime, se présente à Saint-Pierre, qui, ébaubi, fait le salut militaire!
M, LUCE. Luce est une sorte de saint Crépin de la peinture. Il sait confectionner une chaussure, tourner un talon ; mais c’est toujours commun, et passé au violet des camarades syndiqués !
Luce, en bon artisan, pas « rechignant » au travail^ à tout peint : des figures, des portraits, des paysages
de villes et des champs; et aussi bien à Paris qu’à Rouen, aussi bien à Londres qu’à RoUerdam.
INiéodmpressionniste, il a serré la forme encore plus que les autres néo-impressionnistes. R a peint des ouvriers, des terrassiers, des forges où flambent tous les feux de l’enfer, des usines où d’épaisses fumées retombent en panaches de suie.
Et ces choses-là, alors, sont très émouvantes. Pourquoi no les recherche-t-on pas davantage? G’est là un de ces mystères dont les amateurs ont le secret.
Car enfin, la vulgarité ici ne gêne pas, outre mesure ! Seurat, je sais bien, eût fait de ces usines et de ces ouvriers des peintures de haut style; mais ne pensons pas à Seurat; et voyons seulement une peinture âpre, commune, oui, mais forte, réalisant, somme toute, avec le secours d’un dessin précis, exact, d’impressionnantes visions de feu et d’enfer, où les victimes, torse nu, subissent vraiment d’accablantes fatigues. Et ce bon gnaf de Luce a su, tout de même, dresser, sous la voûte incendiée, de hautes cheminées rouges, qui, pour n’ôtre pas les clochers de Chartres, n’en sont pas moins des symboles émouvants, des appels furieux vers un ciel, chargé de soufre et de feu, d’où ne descend aucune aide pour la malheureuse, exténuée et essoufflée bête humaine !
PETITJEAN. — Dans la phalange néo-imprepionuiste, M. Petitjean est un des meilleurs combattants. Rappelons-nous ses Baigneuses^ d’un haut style classique, et ses paysages ardemment colorés. 11 plaçait souvent ses Baigneuses sur les fonds du parc Montsouris; coin où il abritait son goût de la solitude et surtout son amour du travail obstiné, ardent, par quoi il exprimait, dans ses toiles, toutes scs rares qualités de peintre.
PISSARRO. — R est dilficile de prendre la succession d un [)ère illustre. 11 fut malaisé à M. Lucien Pissarro de
LES IN DÉPENDANTS 5l
peindre les mêmes paysages, ou presque les mêmes, peints avec tant d’amour par Camille Pissarro.
Gisors, Eragny, Bazincourt, autant de localités qui virent le bon vieux maître ; et que, par piété filiale sans doute, M. Lucien Pissarro revisita. Mais c’est toujours le souvenir du père qui subsiste là-bas, dans ces champs du printemps et de l’été qui le virent passer, si patriarcal, sous son ample manteau jamais quitté.
SEURAT. — Georges Seurat, l’instaurateur de la touche divisée! Paul Signac présente ainsi ce grand seigneur de la Peinture, mort à l’age de trente-deux ans :
« Gorges Seurat sujvit les cours de l’Ecole des Beaux-Arts ; mais son intelligence, sa volonté, son esprit méthodique et clair, son goût si pur et son œil de peintre le gardèrent de l’influence déprimante de l’Ecole. Fréquentant assidûment les Musées, feuilletant dans les bibliothèques les livres d’art et les gravures, il puisait dans l’étude des maîtres classiques la force de résister à l’enseignement des professeurs. Au cours de ces études, il constata que ce sont des lois analogues qui régissent la ligne, le clair-obscur, la couleur, la composition, tant chez Rubens que chez Raphaël, chez Michel-Ange que chez Delacroix : le rythme, la mesure et le contraste.
y La tradition orientale, les écrits de Ghevreul, de Charles Blanc, de Humbertde Superville, d’O. N. Roodj de H. Helmholtz le renseignèrent. 11 analysa longue* ment l’œuvre de Delacroix, y retrouva facilement l’application des lois traditionnelles, tant dans la cou*' leur que dans la ligne, et vit nettement ce qui restait encore à faire pour réaliser les progrès que le maître romantique avait entrevus.
« Le résultat des études de Seurat fut sa judicieuse et fertile théorie du contraste, à lacpielle il soumit dès lors toutes ses œuvres.
« 11 l’appliqua d’abord au clair-obscur : avec ces
lËS INDÉPENOAINTS
simples ressources, le blanc d’une feuille de papier Ingres et le noir d’un crayon Conté, savamment dégradé ou contrasté, il exécuta quelque quatre cents dessins, les plus beaux dessins de peintre qui soient. Grâce à la science parfaite des valeurs, on peut dire que ces blanc et noir sont plus lumineux et plus colorés que maintes peintures. Puis, s’étant ainsi rendu maître du contraste de ton, il traita la teinte dans le même esprit : et, dès 1882, il appliquait à la couleur les lois du contraste et peignait avec des éléments séparés — en employant des teintes rabattues, il est vrai — sans avoir été influencé par les impressionnistes dont, à cette époque, il ignorait même l’existence ».
« En 1884, (raconte encore Paul Signac) à la première exposition du groupe des Artistes indépendants, au baraquement des Tuileries, Seurat et Signac, qui ne se connaissaient pas, se rencontrèrent. Seurat exposait sa Baignade^ refusée au Salon de cette même année. Ce tableau était peint à grandes touches plates, balayées les unes sur les autres et issues d’une palette composée, comme celle de Delacroix, de couleurs pures et de couleurs terreuses. De par ces ocres et ces terres, le tableau était terni et paraissait moins brillant que ceux que peignaient les impressionnistes avec leur palette réduite aux couleurs du prisme. Mais l’observation des lois du contraste, la séparation méthodique des éléments — lumière, ombre, couleur locale, réactions —, leur juste proportion et leur équilibre, conféraient à cette toile une parfaite harmonie. »
Mais c’est avec ses grandes toiles synthétiques, j’ajoute : \e Dimanche à la Grande-Jatte^ le Cirque^ le Chahut, etc.^ que Seurat devait affirmer sans conteste toutes ses insignes qualités. Jamais toiles ne furent mieux organisées, d’un goût plus sûr et d’une distinction plus hautaine. Et ses paysages ne furent pas moins beaux. Avec une ardente et inlassable fécondité,
a}’^ant donné sans réserve tout son amour à la Peirvture, comrneavec la prescience de sa fin prochaine, Seurat, de Courbevoie à Honfleur, du Crotoy à Gravelines, fixa, dans des peintures désormais méthodiquement divisées^ la splendeur grave des paysages.
Ayant exposé, comme on l’a vu, au premier jour de la Société des Indépendants, Seurat ne cessa plus, jusqu’à sa mort, de nous offrir ses magnifiques présents. Chaque année, il envoyait de nombreuses toiles, des figures, des paysages, des types de Paris. Par dizaines, chaque année, les toilos arrivaient, glorieuses, toutes d’un haut style ; et si déconcertantes par l’humilité très souvent voulue du sujet, exprimant tant de beauté avec le rien d’une plage, avec l’ombre d’un mur, avec la forme sèche d’un bateau, avec la borne d’un phare, avec une maison si banale simplement tachée de ses fenêtres noires !
Au Cirque, au Café-Concert, à la Foire, ilsutexhausser jusqu’au style de la Figure historique les écuyers, les chanteuses et les musiciens soufflant pourtant dans de' ridicules cuivres. Il fit avec ces gens-là des tableaux de fêle ; car, n’est-ce pas une vraie fête de la peinture que celte technique savante, assurant tout ce qu’il est possible de donner comme lumière, coloration et harmonie ? N’est-ce pas aussi une vraie fête de la Peinture que ces tableaux composés, ordonnés, organisés par cette haute distinction, par ce beau dessin élégant, mis au service du plus humble pitre ou du plus vulgaire écuyer de cirque ? N’est-ce pas enfin une vraie fête de la Peinture que cette sobriété éloquente, que cette gravité permanente du mouvement, que ce repos des simples attitudes, tout cela dans l’or le plus blond qui ait jamais pavoisé de bonheur un tableau ?
Gomme nous avons raison d’aimer Seurat, instaurateur de la touche divisée, et Prince de la distinction, du goût et de la mesure I
SÏGNAC — Paul Signac, c’est l’ame même des Salons des Indépendants. Depuis 1884, il a pris part à toutes les expositions de la Société, dont il devait devenir, à la mort de Vallon, le Président.
Tout de suite, avec Georges Seurat, il s’était passionné pour la touche divisée) et ce furent, sans répit, de flamboyantes vibrations d’atmosphère, des voiles, des eaux, des plénitudes d’éther, des halos de soleil, des aubes superbement lumineuses.
Commenter son oeuvre, d’ailleurs, à quoi bon ? Tous les ans, depuis tant d’années, nous avons vu Signac peindre passionnément à Cassis, à Saint-Tropez, à Antibes, à Paris, à Marseille, à la Ptochelle, à Avignon, à Venise, à Constantinople, à Pvotterdam, — et même simplement à Asnières, près Paris. Tant d'années pour tant de tableaux, pour tant de ces notations charmantes à l’aquarelle; tant d’années pour ces grands dessins, construits, organisés, qui se relèvent, qui se rehaussent ça et là de taches ardentes de couleur, qui se fleurissent de beauté et de joie !
Ah! les cuistres politiciens et membres des Instituts, qui n’ont jamais su commander quelque chose de propre à un véritable artiste ! Ah ! ces galfâtres et ces niais porteront un jour la dure peine de n’avoir pas donné à Signac, lors d’un concours, la décoration de la mairie d’Asnières !
Cela, c’est un de mes plus tenaces souvenirs ; et j’y tiens !
Je ne pus rien contre ces lamas réunis. Jury stupide, effarant comme tous les jurys! Et la décoration de la Mairie (salles de fête, salle des mariages, etc.), fut naturellement accordée à un de ces bas bourbeux, qui ont fait de toutes les mairies de Paris de hideux et repoussants immeubles, où l’on n’entre qu’avec dégoût, avec de la peur aussi, à ne voir aux murs que des (( opérations chirurgicales » ou des agonies qui suent la misère et la crasse !