‹ Les indépendants, 1884-1920Chapitre 9 sur 48 · VENISE · texte numérisé non relu

VENISE

LES INDÉPEIVnAINTS

Et Paul Signac, lui, par ses fraîclies, délicates, brillantes esquisses, apportait la joie de vivre, la joie (le travailler, la joie d’aimer. Il chantait tout ce qui nous aide à porter ici-bas le fardeau des douleurs. Presque toujours, dans les mairies, on va pour s’y ennuyer, quelquefois pour s’y attrister ; alors, alors, est-ce trop que de demander, sur les murs, des paysages enchantés, de la couleur radieuse, des sujets enthousiastes, au lieu de ces noirs, lugubres et effrayants mélodrames, d’où suintent sans répit l’imbécillité et le dégoût ?

VAN RYSSELBERGHÉ. — Ah ! quel souci m’accable ! Gomment vais-je me tirer de ce mauvais pas?... Je sais, je sais que M. Van Rysselberghe reste sourd aux louanges comme aux blâmes; je sais, je sais qu’il a de lui-même une forte et indestructible estime; je sais, je sais qu’il sô croit le plus fort des Belges — ce qui n’est pas peu dire! — et des Français, ces pauvres bougres! Je sais, je sais que M. Van Rysselberghe, peintre natif de Gand, unit l’humour à la gravité, et la grâce à la force ; aussi, aussi je suis pris d’une grande inquiétude, et je demande d’avance toutes les indulgences de M. Van Rysselberghe, peintre natif de Gand!

L’œuvre de M. Van Rysselberghe est-elle donc, déjà à ce jour, si considérable ? Hélas, oui, et elle témoigne d’une volonté impitoyable. Vous allez vous en rendre compte.

En effet, depuis que le grand Seurat est parti pour un monde meilleur (loin des peintres natifs de Gand!), M. Van Rysselberghe s’acharne sur le néo-impressionnisme en tôle d’acier. Ah ! qui se doute combien il est difficile de tailler là-dedans des nus, des portraits, des paysages et des natures mortes, — et cela pendant des années, des années?

Et M. Van Rysselberghe, avec la mesure qui caractérise si pleinement les peintres natifs de Gand, n’a pas

craint de tailler dans la tôle d’acier de vastes œuvres, où plusieurs personnages se tiennent debout, assis ou prosternés. Gela est avons donner le frisson, pour peu que l’on se rende compte de la forte technique qu’exige un pareil labeur!

Et, enfin, enfin, quelle variété dans l’œuvre de M. Van Rysselberghe, peintre natif de Gand ! Il y a des peintres, comme Renoir, qui s’en tiennent, en somme, à des redites; il y en a d’autres, comme Van Gogh, qui ne se lancent pas dans de « fortes compositions », qui peignent ce qu’ils voient, simplement, naturellement! Horreur! Horreur! tout cela, pour M. Van Rysselberghe, peintre natif de Gand!

Il faut à celui-ci le Monde, le Monde et le Ciel! Fait-il des portraits? Toute une famille doit poser, toute une zoologie doit être découpée dans la fameuse, la fameuse tôle d’acier! Fait-il des paysages avec personnages? Il faut peindre des enfants, des femmes, des hommes, des chiens, des bancs, des arbres, et jusqu’à des nuages difficilement réalisables dans la tôle d’acier! Enfin, enfin, M. Van Rysselberghe, peintre natif de Gand, peint-il des marines? Elles sont insondables, illimitées, profondes comme la mer elle-même; et, ici, la tôle d’acier est découpée en nappes superposées, plus facile travail, tout de même, de découpage, repos enfin dans un exténuant et redoutable labeur!

Et, parvenu ici, je sens tout d’un coup qu’il faut que je me repose, moi aussi, dans mon labeur, dans ce labeur unique : parler de l’œuvre de M. Van Rysselberghe, peintre natif de Gand. Çar, je sens, je sens que je n’en pourrai plus rien dire, la tôle d’acier étant pour moi, au fond, aussi mystérieuse, que l’apport pictural de M. Van Rysselberghe est vide et inutile.

CHAGALL

Les Isolés

Nous avons groupé ici crextraordinaircs peintres, « en dehors », pourrait-on dire, de la Peinture. Peintres d’une originalité entière, et qui ne firent jamais aucune concession au goût public. Peintres élus, trois d’entre eux sont morts ; les trois autres demeurent comme un insolent défi aux idées reçues et à la sottise de toute tradition.

CHAGALL. — Imaginez, pour notre époque, la plus merveilleuse invention qui soit; imaginez la Fantaisie, cette précieuse vertu, poussée aux plus extrêmes limites humaines; concevez tout ce que la couleur la plus savante, la plus harmonieuse, la plus vibrante, la plus inattendue, la plus originale, la plus diverse, la plus rare, peut ajouter à un dessin plein de ressources et si étonnant, si déconcertant qu’il en est unique ; dites-vous qu’un peintre peut être barbare et raffiné à la fois, sauvage et tendre, cruel et doux; essayez de croire que ce même peintre peut être plus religieux que quiconque et, en même temps, donner aux Bienheureuses Faces des figures et des attitudes d’animaux, injaginez encore qu’on peut tirer d’une cathédrale une

l.ES iNDÉPE'NDANTS

explosion de lumières; — el, en même temps représenter la Grande Roue ou la Tour Eiffel augustes, comme personne encore ne l’a réalisé; accumulez sur le plus petit espace toutes les couleurs perçues, entrevues par les chimistes les plus diaboliques; construisez des personnages tragiques, comiques, légendaires, aux prises avec toutes les passions et avec toutes les ruses; trouvez dans la vie humble des prétextes à des tableaux magnifiques; faites de la noblesse, de la rareté, de la préciosité, de la richesse, avec tout ce qui est vil, tout ce qui rampe, tout ce qui est bas; magnifiez un arbre à la hauteur d’un Himalaya ; prenez la vie de la terre et faités-en des tableaux comme ceux de la Bible; pensez au Cantique des Cantiques devant deux amants qui s’étreignent sur un banc; voyez sous des astres rutilants des processions, des fêtes, des danses et des rondes; dressez, enfin, devant une bouteille, le Poète saoul de poésie et de vin, le front baigné de lumière et rayonnant de génie; comptez vingt, cinquante, cent tableaux d’une invention, je le répète, sans jaareille, pour notre temps; attendez-vous à l’originalité la plus totale, la plus loin de tout, empruntant toujours ses nouvelles forces à une mystérieuse jeunesse du génie; croyez à tout cela — et à plus encore ! — et vous ne connaîtrez pas tout entier Chagall!

Sa fantaisie! Ab! en exemple^ je voudrais pouvoir vous décrire un tableau de lui que je possède : L'enterrement burlesque.

Sous un ciel d’ocre jaune et de jaune de Naples, strié de rouge, se dresse, dans le fond du tableau, une maison à étages, ]>avoisée d’un drapeau. A côté, un petit temple circulaire figure un manège»bijou ou le Temple de Vesta, à Tivoli; sur la môme ligne encore une maison à allure de château-fort; et tout cela, à contre-jour, se détache en sombre sur le ciel lumineux. Sur la gauche dü tableau, une autr^e maison, dont on voit un bout de toit, avec un char devant la porte.

Deux hommes rasés, vêtus en garçons de cuisine, portent l’un devant l’autre un petit cercueil, suspendu de guingois sur les deux épaules gauches. L’un de ces plongeurs élève la main comme pour se rendre compte si la pluie tombe. Pendant ce temps, un gamin le tire par sa veste; et ce n’est pas tout ; car, de la maison à étages, où une femme en cheveux pince à une fenêtre delà balalaïka, une mère citrouille jette à toute volée un seau d’eau sur la tête du porteur qui cherche d’où vient la pluie. Tranquille comme Baptiste, un personnage à robe se promène près du manège-bijou, son parasol grand ouvert. Au premier plan, un gros chat se promène; et un comédien à costume bariolé, le chef surmonté d’un bonnet pointu, gît à terre, tenant dans une main une lampe ou une lyre; puis, tout là-haut, enfin, en plein ciel, un homme qui se moque vraisemblablement du cortège funèbre, fait, les jambes en l’air, de la barre fixe !

Je renonce vraiment à développer la cocasserie burlesc[ue, macabre, de ce spectacle. Ce dessin et cette couleur sont inouïs. Les détails en sont si divers qu'ils émerveillent tour à tour. Certes, je ne méprise pas les clowns et arlequins peints par Picasso; je ne nie pas l’étrangeté dont il les pare, et avec quel dessin il nous les présente; mais combien le clown-comédien peint ici par Ghagall est plus rare, plus diabolique, plus inquiétant et plus morne I Le costume collant dont il se pavoise, blanc avec des cercles bleus et rouges, cette face saoule de chie-en-lit, cette face hébétée, abrutie d’ahurissement, ces longues jambes détendues, cassées, tout cela est un prodige !

Décrire, présenter plutôt dix, vingt tableaux de Chagall, ce serait vouloir boucler la fantaisie, brider l’imagination, apaiser toutes les merveilleuses folies, endiguer un torrent toujours plus furieux d’invention et de bouffonnerie. Et, quant à la couleur, quant aux mille facettes de ce merveilleux poudroiement, expliquer çette

GO

exaltation et cet enthousiasme toujours renaissants, renonçons une bonne fois à cette lourde sottise. Regardons, simplement, de tous nos yeux, les manifestations de ce peintre né en Russie, et resté fidèle à la grande ame russe.

ENSOR. — Si jamais quelqu’un, peintre ou littérateur, a bien étripé son prochain ; si jamais quelqu’un a traîné dans l’ordure tout ce qui veut s’élever au-dessus du misérable troupeau humain; si jamais quelqu’un a recherché les groins les plus hideux, les mufles les plus épais, les gueules les plus repoussantes pour les placer, en têtes d’orgueil, sur les épaules du doux prochain; si jamais, pour tout affirmer, quelqu’un a bien souillé, conchié riiumanité tout entière, c’est bien James Ensor, le peintre des Masques.

Ah ! les heureux, les délectables moments que ce Maître nous. a accordés! Enfin, quelqu’un osait vomir les magistrats, les officiers, les gens décorés, les médecins, les politiciens et aussi la tourbe populaire, les ouvriers et les bourgeois. Et il le faisait de telle façon que personne ne pourrait plus courir au jeu de massacre avec de telles balles homicides!

Et quelle grande œuvre déjà réalisée! Ce fut un étonnement sans pareil quand une jeune Revue de jadis : La Plume ^ consacra à Ensor un numéro dit spécial. Ah ! oui, vraiment spécial par le choix des œuvres reproduites !

Jamais on n’avait vu un tel ensemble implacable, hideux et féroce! Mais les plus terribles Espagnols, les Valdès Léal, par exemple, étaient de doux agneaux à côté d’Ensor. Qu’est le sépulcre en présence du pou humain qui se promène, qui jouit, qui goinfre et qui se soûle? Ah! les lugubres, les horribles chie-en-lit! La stupidité, la crapuleuse fainéantise, le vomissement, la luxure immonde, la gourmandise, l’orgueil, s’étalent dans l’œuvre d’Ensor; œuvre de pourriture, de diabo-

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