QUATRIÈME PARTIE
plutôt à un préjugé de tradition. L'Angleterre, dit-on, a toujours été un refuge, un pays d'hospitalité largement comprise et pratiquée. A l'étranger qui vient frapper à sa porte elle ne demande ni d'où il vient, ni où il va, ni ce qu'il vient faire; pourvu qu'il obéisse aux lois du pays, elle l'ignore. En agissant ainsi, ajoute-t-on, l'Angleterre, qui est évidemment — quel Anglais en douterait? — le premier pays du monde, donne à l'univers une leçon d'humanité et de tolérance. Ce sentiment de la tradition est chez beaucoup si intransigeant qu'ils n'admettent au principe de l'hospitalité pour tous aucune exception, aucune restriction.
Une autre raison de l'attitude des libéraux doit être cherchée dans une opinion préconçue en faveur des anarchistes. L'Angleterre n'a jamais eu à se plaindre d'attentats perpétrés chez elle; ses souverains, les membres de la famille royale n'ont jamais été chez eux victimes des forfaits qui ont mis en deuil les nations voisines. Voilà donc des criminels dont la réputation est bien surfaite! Ces visiteurs qu'on prétend si dangereux deviennent subitement sages lorsqu'ils mettent le pied sur la terre anglaise et c'est contre ces hôtes inoffensifs qu'il faudrait édicter des mesures de rigueur? A Dieu ne plaise !
Quant à s'entendre avec les autres nations pour organiser un système de protection internationale, à quoi bon? puisque jusqu'ici l'Angleterre n'a pas eu besoin de cette protection. Ne s'agit-il pas d'une pure question de police intérieure dans laquelle chacun doit garder sa manière de voir et d'agir? Que chacun se défende comme il l'entend dans les limites de son
CONCLUSION
territoire! La « vieille Angleterre », elle, entend conserver son entière indépendance, accueillir sur son sol qui bon lui semble, considérer, s'il lui plaît, les nihilistes russes ou les anarchistes espagnols comme des réfugiés politiques persécutés en raison de leurs opinions extrêmes (').
Faut-il s'étonner de cette aberration, de cette conception particulière, des devoirs d'hospitalité qui consiste à ouvrir au premier venu sa porte à deux battants, qui conduit à trouver pour les pires malfaiteurs des circonstances atténuantes, presque des excuses? Si souvent le soi-disant libéral — Fût-il Anglais! — n'est qu'un libertaire inconscient ! Si souvent l'intellectuel qui se targue de représenter dans son petit cerveau les idées nouvelles de justice sociale et de liberté sans contrôle n'est qu'un semeur de mauvaises graines, un démolisseur de principes, un anarchiste de la pensée trouvant dans le « camarade » révolté un naïf agent d'exécution !
En dehors de l'idée libérale outrancière et de sa répugnance instinctive à aliéner la plus petite parcelle de son indépendance, l'Angleterre obéit encore à une arrière-pensée d'égoïsme. Ce reproche lui a été souvent adressé : il est fondé ! Une sorte de contrat tacite, un « do ut des » est intervenu entre le gouvernement anglais et l'association de la Main noire! Cet accord entre compères peut se résumer ainsi : « Laissons-
- (1) Ces arguments furent développés, sous une forme diplomatique, à la conférence antianarchiste de Rome. Le plénipotentiaire anglais refusa formellement de së rallier à un article d'après lequel un anarchiste pourrait être expulsé d'un pays à la demande d'un autre.