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DEUXIÈME PARTIE

Aussitôt, la voix populaire s'en prend aux juifs de cet assassinat : ce fut comme une étincelle rallumant et attisant dans le cœur des paysans russes une haine vivace que des années de calme avaient forcée à la contrainte. D'un bout à l'autre de l'empire, le peuple se souleva contre ceux qu'il considérait comme responsables de ses souffrances et de sa misère. D'affreux massacres eurent lieu, surtout dans les provinces du sud et du sud-ouest, sous l'œil indifférent des autorités. Le gouvernement semblait plutôt encourager ce mouvement antisémite : il le compléta d'ailleurs peu après par une persécution légale raffinée.

L'arsenal des lois anciennes paraissant insuffisant, on s'empressa de forger des armes nouvelles : ce furent les lois de mai 1881.

Leur but était, sous prétexte de ramener le calme, de séparer les juifs des paysans russes; on renforçait contre eux les anciens règlements, leur prescrivant d'habiter dans l'une des quinze provinces formant la « région juive », et tous ceux ne pouvant y justifier d'un domicile certain, ou d'une autorisation de s'établir dans une colonie agricole, devaient se rendre dans une ville déterminée et y étaient parqués dans un quartier spécial. Ces mesures inhumaines frappaient surtout les juifs pauvres.

On se fera une idée de leurs résultats quand on saura que, dans les dix-huit mois de leur promulgation, la population juive de la seule ville de Tschernigor passa de 5.000 à 20.000 âmes.

11 y eut dans certaines villes une véritable surpopulation : on y poussait de force des gens mourant de faim et n'ayant aucun espoir de sortir de leur misère, puisque tout travail leur était interdit.

LE MAL

Faut-il s'étonner qu'un pareil état de choses ait occasionné une émigration en masse vers l'Angleterre et l'Amérique, que ces malheureux aient préféré, à la certitude sans issue d'une existence lamentable en Russie, l'inconnu des contrées lointaines?

Les « lois de mai » ont ouvert les écluses et, depuis cette époque, c'est un fleuve humain qui se précipite au dehors.

Les compagnies de navigation n'ont eu qu'à le (( canaliser »; elles se sont organisées en conséquence et le courant suit maintenant une route régulière, traversant l'Allemagne et passant par Hambourg, Brème et Anvers ou partant directement de Libau.

Remarquons, d'ailleurs, que les autorités russes encouragent de tout leur pouvoir cette émigration qui décongestionne dans une certaine mesure les villes si encombrées du district juif.

Constatons également que la dernière guerre russojaponaise a fortement contribué à développer ce mouvement, nombre de jeunes israélites russes se souciant fort peu d'aller voyager en Mandchourie, même aux frais du gouvernement !

En Pologne, les lois sont moins rigoureuses que celles qui régissent la Russie proprement dite : ainsi les juifs ont notamment le droit de résider où bon leur semble dans l'intérieur des dix provinces composant l'ancien royaume ; ils ne sont pas concentrés dans les villes.

L'émigration polonaise n'en est pas moins très abondante, mais elle est due principalement à des raisons économiques que nous ne pouvons examiner ici. L'intransigeance religieuse y sévit d'ailleurs tout

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