DEUXIEME PARTIE
En réalité, la concurrence résultant de cette immigration frappe beaucoup plus les étrangers euxmêmes. C'est une « entre-concurrence » et une « entreexploitation » des immigrants; la rivalité est effroyable, mais en quelque sorte limitée aux industries accaparées par eux. Ce sont comme des îlots où se livrent des batailles acharnées pour le travail.
Aucune organisation ouvrière, parlant aucune défense possible contre un marchandage éhonté ! Le nouvel immigrant en quête de travail, le « greener », tombe, comme ceux qui Font précédé, dans les toiles des « sweaters », hommes-araignées, qui le « sucent » jusqu'au salaire de famine!
« La plupart de ces immigrants, dit M. Sayous ('), » ignorent, en débarquant, tout métier manuel; partis » avec quelques roubles, ils ne disposent point des » fonds nécessaires pour établir un petit commerce; » la profession de colporteur n'est plus ni aussi facile » ni aussi rémunératrice qu'il y a cinquante ans. Cette » foule de nouveaux « prolétaires » se voit donc obli- » gée de se jeter sur les travaux qui n'exigent ni long » apprentissage, ni connaissance étendue, sur les « unskilled labours ».
« Ils sont exploités sans espoir (hopelessly), constate M. Silverstone devant la commission d'enquête de 1902, et, n'ayant aucun métier dans leurs mains, ne sont que trop heureux de prendre du travail à n'importe quel prix et n'importe où; en conséquence, ils cherchent au plus près et essaient... » (2).
(*) Sayous, toc. cit., p. 272. (a) Minutes of Evidence, § 1855.
LE MAL
On se doute, dans de pareilles conditions, de ce que peuvent être les salaires ! D'autant plus que l'ouvrier est payé à la tâche, ce qui facilite encore les abus !
Dans l'industrie de la chaussure (shoemaking), par exemple, l'ouvrier reçoit tant de douzaines de semelles à découper et à raboter, tant de talons à clouer, pour tant...
Veut-on quelques prix?
D'après M. Z. Solomons (!), un homme travaillant 14 à 15 heures par jour au montage peut se faire de 4 shillings à 4 sh. 6 pence; un ouvrier « finisseur », en travaillant 16 heures, peut gagner 3 sh. 9 pence (4 fr. 65); là-dessus, il doit payer sa lumière, son chauffage, son loyer, car ce travail est fait à domicile ; d'autres, moins habiles, gagnent seulement 2 sh. 6 p. (3 fr. 10) pour des journées aussi longues.
Il s'établit dans chaque cas un marchandage où le travail est accordé de préférence à celui que la faim rend moins exigeant.
Ce ne sont plus des « salaires », mais des « extorsions » de travail.
C'est un peu, comme disait Marx, la lutte entre un estomac vide et un sac d'argent!
La baisse des salaires s'est encore accentuée dans l'industrie de la chaussure, à la suite de l'emploi de plus en plus grand des machines. Le finissage d'une douzaine de paires de chaussures en box-calf, qui était payé, jusqu'en 1892, 5 sh. 6 pence (6 fr. 85), est tombé actuellement à 2 shillings (2 fr. 50) ! En y tra-
(1) Id., §§ 3022 et 3033.