DEUXIÈME PARTIE
magasins. Les salaires sont payés à la tâche : chaque ouvrier tailleur n'est plus un artiste à sa manière, mais l'un des nombreux rouages d'un processus compliqué. La rapidité de l'exécution s'y obtient au détriment de la qualité, et, la main d'œuvre employée pouvant être unskilled, il en est résulté une baisse de salaires (').
Un veston qui demandait 10 sh. 3 d. de main d'œuvre, il y a quelques années, ne coûte plus maintenant que 6 sh. 3 d. ; un pantalon : 1 sh. 9 d., au lieu de 3 sh. 2 d. (ce sont les prix payés à Leeds).
Les femmes travaillant à domicile gagnent des salaires dérisoires : une finisseuse ne peut finir que 8 pantalons par jour; elle reçoit de 1 d. 1/2 à 3 d. 1/4 par paire et elle perd de longues heures à aller chercher ou à livrer le travail. 11 est rare qu'une finisseuse gagne plus de 7 shillings par semaine, en travaillant de 6 heures du matin à 8 heures du soir : elle gagnerait au moins 2 shillings par jour au tarif des ateliers (*).
Cette division du travail a été poussée à l'extrême par les immigrants juifs qui y ont trouvé leur avantage. La ramification des tâches a, en effet, permis, comme pour l'industrie de la chaussure, d'attribuer aux « greeners » des travaux faciles, n'exigeant presqu'aucun apprentissage et conséquemment à la portée immédiate des étrangers unskilled.
La fabrication des « caps » et la réparation des vieux habits expédiés et vendus comme neufs aux
(') The system of division of labour lias become such a science, lhal il means starvation io an english iailor working on his own syslem (Richard, Minutes of Evidence, § 19666).
(2) Report on sweating, I, p. 149 et 153.
LE MAL
colonies offre également aux « sweaters » un champ d'activité intense; cette industrie des caps notamment offre le plus affreux exemple d'exploitation de la femme. Le Jewish Chronicle, qui ne peut être soupçonné de partialité, a donné à diverses reprises des tableaux saississants de ce qui s'y passe (,).
« La fabrication des caps n'exige ni apprentissage, » ni capitaux; tout immigrant ayant deux livres ster- » ling dans sa poche peut, après une semaine d'ap- » prentissage, s'établir comme sweater. Visitons un » de ces « sweating-shops ».
» Dans une pièce sur la cour, deux machines à cou- » dre; en plus des piqueuses, un coupeur, et une » boutonniériste.
» Le coupeur reçoit de 8 à 0 shillings par semaine, » alors que, pour le même travail, on en gagne géné- » ralement 18. Les jeunes filles reçoivent 6 d. 1/2 » (0,67) par douzaine de casquettes, alors que dans » d'autres ateliers, elles toucheraient 1 shilling ou » 10 pence.
» Dans Here Street, huit ou neuf personnes travail- » lent dans une cuisine, pièce misérable et obscure » où la lumière ne pénètre que par une étroite taba- » tière.
» Dans le bâtiment C des Rothschild Dwellings, qua- » torze personnes, dont six enfants et la femme du » sweater, vivent et travaillent dans deux pièces ».
On serait tenté de croire que cette industrie assure au petit maître des bénéfices importants, il n'en est rien ! Pour avoir de l'ouvrage, il lui faut accepter de
H V. son numéro du 9 août 1895.
DEUXIÈME BARTIE
livrer à dix pence ce que d'autres comptent d'ordinaire à 1 sh. 6 pence. L'exploiteur est à son tour exploité.
Parfois même, le sweater ne paie pas en argent le travail de ses ouvriers : il les loge et les nourrit. C'est le rétablissement du « truck-system », pourtant interdit par les lois anglaises.
On voit que toutes ces conditions de travail ne semblent guère d'accord avec la fixité des salaires indiquée par les statistiques du Boardof Trade et qu'elles restent bien au-dessous du « Standard of life » que possède la grande majorité de la classe ouvrière du Royaume- Uni. Ce mal économique qu'est le sweating a pris des proportions inquiétantes, à mesure que s'accentuait le mouvement d'immigration juive vers Londres.
Il faut bien reconnaître que ce « système » convenait admirablement au tempérament et aux qualités de ces immigrants juifs, à leur manière de travailler et de vivre. « Toute l'ambition des juifs est de devenir « sweaters », dit le Report on Siveating (t. III, p. 322), » et c'est ce qui explique pourquoi le nombre des » petits maîtres tend sans cesse à augmenter à White- » chapel ».
Les juifs détestent de voir rémunérer leur activité sous forme de salaires; ils n'aiment que le profit
« Ils ne travaillent manuellement eux-mêmes, dit » M. Sayous, que lorsqu'ils le doivent et pour ne pas » mourir de faim; mais leur idéal est de vivre du tra- » vail des autres » (*).
(*) Voir C. Russell, The Jew in London,\>. 52. (2) Sayous, eod. toc. cit., p. 286.
LE MAL
- Comme le désir de chacun est de passer de la situation d'exploité à celle d'exploiteur, les anciens ouvriers ne tardent pas à devenir à leur tour les petits maîtres de nouveaux venus. Aussi le nombre des intermédiaires a-t-il augmenté sans discontinuer; les « sweaters » pullulent (*)!
D'autre part, l'immigrant, habitué à une vie misérable et facilement résigné, accepte d'autant plus aisément tous les sorts qu'en Pologne, en Russie, en Roumanie et dans la Prusse Orientale, son « Standard of life » est peu élevé et d'une élasticité extrême.
M. Arnold White constatait, au moment de l'enquête sur le sweating, que les immigrants juifs sont capables de travailler très longtemps de suite et pour des salaires à peine supérieurs, en maintes circonstances, à ceux d'un coolie indien (?)!
Ce sont de véritables esclaves blancs entre les mains du sweater.
Les lois de protection ouvrière sont consciencieusement tournées, même dans les ateliers soumis à l'inspection ; la journée de travail est en réalité illimitée et il n'est pas rare de voir des « greeners » travailler dix-huit à vingt heures par jour. La faculté pour les juifs de répartir d'une façon différente des chrétiens le nombre d'heures ouvrées qu'autorise la loi est devenue le prétexte de nombreux abus et la règle du repos hebdomadaire n'est plus observée; les ouvriers demeurent à l'atelier le vendredi après-midi et une
(M Voir : Charles Booth, Life and labour of the peopïe in Lan~ don, t. IV, p. 335.
(2) Sayous, eod. loc. cit.