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CHAPITRE V

L’INTERPRETATION ET LA PREVISION ECONOMIQUES GROUPEMENT DES INDICES D’APRES LEUR COVARIATION

Jusqu à présent, nous n'avons fait intervenir que le statisticien. A l’économiste avons-nous demandé tout au plus de nous tracer le champ de notre étude, et il l’a fait suivant les divisions classiques de l'Economie politique. Nous abstenant de toute œuvre de critique, nous ne nous sommes encore Jamais demandé si tels indices étaient utiles, et nous nous sommes contenté de dresser, dans la mesure du possible, tous ceux qui avaient attiré l’attention des principaux auteurs.

Où S’ARRÊTE LE RÔLE DU STATISTICIEN. — Le statisticien qui vient de faire ce travail, peut-il considérer son rôle comme terminé, ou se doit-il d'interpréter les données recueillies ? C’est là une question délicate, que nous ne croyons pouvoir résoudre que par un compromis.

Demander au statisticien une interprétation économique, c’est porter atteinte à son impartialité et l'empêcher de poursuivre ses observations sine ira et in quietate contemplationis; exiger que l'économiste dresse lui-même les indices qui vont le documenter, c’est s’exposer à voir ces indices construits hâtivement et d’après des méthodes mal connues ou mal appliquées.

Aussi nous rallions-nous à la division du travail, mais, pour en supprimer les dangers, nous demandons que le statisticien et l’économiste restent en liaison étroite de la façon suivante : L'’économiste doit fixer au statisticien le champ de ses recherches, lui donner la liste des indices à construire. Le statisticien doit faire ce travail et en remettre le résultat à l’économiste à fins d'interprétation, mais cette division du travail, pas plus dans ce domaine que dans aucun autre, ne doit être poussée à la rigueur d’une Îormule absolue. 11 est indispensable que le statisticien connaisse un peu d'Economie politique, et que l’économiste ait des notions assez claires de statistique pour ne pas demander à son collaborateur des indices trop compliqués pour le peu d'intérêt qui s’y attache.

Le statisticien, d’autre part, doit indiquer à l’économiste la signification technique des indices qu’il a construits : un indice relatif ne s’interprète pas comme un indice absolu; une courbe logarithmique donne des résultats différents de ceux d’une courbe ordinaire. Seule, une collaboration serrée entre les deux théoriciens et une légère interpénétration de leurs connaissances respectives peut atténuer les dangers de cette division du travail que nous jugeons indispensable.

Avant l'interprétation économique, il y a une interprétation statistique des résultats obtenus. Cette interprétation se cantonne uniquement dans le champ de l'étude des mouvements et de la covariation des indices, mais elle doit fouiller ce champ dans ses moindres coins, car lorsque les conclusions de cette étude seront posées, l’économiste interviendra, et nous quitterons définitivement le terrain objectif pour le terrain du raisonnement logique, qui appartient malgré tout à la spéculation de l’esprit.

Cette covariation doit serrer de près par ses conclusions les raisonnements du thécricien, faute de quoi tout notre travail deviendrait inutile. Nous considérons cette idée comme essentielle et en tirons les conséquences suivantes :

REJET DE L'INDICE UNIQUE. — Un indice unique n’a, croyonsnous, qu'une faible valeur et doit être rejeté; les mouvements comparés, des diverses séries sont l'objectif de notre étude. Un phénomène unique, quel qu'il soit, reçoit des impulsions si nombreuses, si diverses et si contradictoires, qu'on ne peut pas, sans arbitraire, donner un sens défini à ses oscillations.

Certains auteurs ont cependant tenté de faire ce choix d’un indice unique. Engel mesurait la prospérité d’une famille d’après le rapport des dépenses consacrées à l’alimentation aux dépenses totales de son budget, et le progrès d’un pays au chiffre de sa consommation.

M. Keleti a proposé un indice analogue.

Clément Juglar a appuyé toute sa théorie des crises sur les comptes des banques d'émission; il était partisan d'un indice unique; M. Van Berchem, à son imitation, a caractérisé le mouvement du cycle économique par les seuls indices du mouvement des prix et du portefeuille commercial de la Banque de France.

M. Bouniatian attache une très grande valeur aux statistiques du degré d’occupation de la main-d'œuvre et semble tenté de retenir cet indice unique.

Le docteur Farr considère que le nombre de mariages est un bon indice de la prospérité d'un pays.

En Grande-Bretagne, M. Stephen Bourne n'a retenu que l'indice du commerce extérieur.

M. Liesse a longuement insisté sur la supériorité de l’in-

Ginuestet . 10

dice unique. Mais la grande majorité des auteurs modernes a adopté plusieurs indices.

Le professeur Pantaleoni et le baron Mourre ont montré que la courbe que l’on est autorisé à tirer d’un seul indice est insuffisante et trompeuse. Il est clair que la société est un être trop complexe pour que son développement économique puisse être mesuré par ce seul indice. C’est pour cela que nous critiquons l'expression de « baromètre économique » si souvent employée. Un baromètre est un instrument physique exprimant un indice unique de l’état du temps dans un lieu donné. Le consulter pour prévoir le temps, comme on le fait couramment, c'est se contenter d'une observation insuffisante. Le temps peut devenir mauvais alors que le baromètre monte. Une observation météorologique complète se base aussi sur le thermomètre, l’hygromètre, l'anémomètre, l’état du ciel, la direction des vents, les phases de la lune, et encore ses prévisions sont-elles incertaines. Il en est de même en météorologie économique, et nous sommes persuadé que l'indice unique ne sera jamais proposé à nouveau par un auteur sérieux.

GROUPEMENT DES INDICES. — La défectuosité d’un indice unique d’une part, d'autre part l’impossibilité d'examiner simultanément un grand nombre de courbes, enfin le souci de faire des prévisions nous conduisent à classer les indices non plus d’après leur nature, mais d'après leur covariation mesurée par les procédés que nous avons exposés.

Pour cela, en disposant sur un même diagramme les indices traités comme il a été dit, nous rechercherons ceux qui remplissent les deux conditions suivantes : présenter des oscillations : a) d'amplitude à peu près égale; b) concomitantes. Un indice à « signification négative », comme celui du nombre des faillites, qui varie en général en antiparal-

lélisme avec les indices à signification positive, doit être inversé.

Les indices dont le degré de synchronisme paraîtra suffisant pourront être groupés en indices totalisateurs.

La valeur du coefficient de covariation jugée suffisante pour autoriser ce groupement variera bien entendu avec le nombre et le choix des indices et leur différence de nature; en ellet, le plus souvent, ce sont des indices de même nature qui sont en covariation, mais cette circonstance n’est pas indispensable et il faudra attacher plus de prix à la covariation de deux indices de nature différente, qui fera découvrir une analogie peut-être insoupçonnée.

INDICES TOTALISATEURS. — On sera amené à représenter ainsi 2, 3, 4 indices ou plus par la seule courbe de leur moyenne. Pour opérer ce groupement, la moyenne arithmétique simple nous paraît la seule recommandable. Elle a été employée par les trois Universités. Toute tentative de pondération impliquerait une part d'arbitraire particulièrement à redouter dans la confection des indices composés.

Une intéressante application des indices totalisateurs a été faite par le premier Comité d'experts, qui a voulu mesurer l’état économique de l’Allemagne par un « Indice de prospérité » formé par la moyenne arithmétique du pourcentage de modification des éléments suivants :

a) Moyenne du total des importations et des exportations;

b) Total des recettes et des dépenses budgétaires, y compris la Prusse, la Bavière et la Saxe;

c) Trafic des chemins de fer en poids;

d) Valeur totale des quantités de sucre, tabacs, bière et alcool consommées en Allemagne; prix de détail;

e) Total de la population allemande;

f) Consommation par tête de charbon.

La base est fournie, pour les éléments b), e) et f), par la moyenne des trois années 1917, 1918 et 1919, et pour Îles autres éléments par la moyenne des années 1912 à 1915, et 4917 à 1919.

Comme on le voit, il se peut que les indices totalisés soient de nature différente, et exprimés par conséquent en unités de nature différente. Cela n'aura pas d’inconvénients, surtout si les deux courbes totalisées ont subi l’analyse cyclique, et si leurs variations sont exprimées sur une échelle ayant comme unité l’écart-type 5, fonction de toutes les grandeurs de chaque série.

L'opération qui consistera à les réunir dans une seule courbe ne sortira donc pas du domaine de la statistique, car elle ne comportera d’autre appréciation que celle du degré de covariation minimum et se fera pour ainsi dire automatiquement.

La classification que nous avons utilisée pour dresser la liste des indices ne présente donc plus d'intérêt. Nous l'avons suivie parce qu il faut faire toute énumération avec méthode, mais nous la considérons maintenant comme dénuée d'utilité.

Un seul indice totalisateur ne rendrait pas beaucoup plus de services qu'un indice unique simple. Certes, il aurait sur lui cet avantage des moyennes de faire prédominer les caractères généraux sur les caractères particuliers et accidentels des séries composantes, mais il rendrait impossible l'interprétation de mouvements comparés si précieuse pour l’économiste.

L'Université Harvard a appliqué pour la première fois d’une façon générale le groupement d’après la covariation. Les auteurs antérieurs ont toujours groupé leurs indices d’après leur nature. Le Comité Harvard n’a pas été suivi par ceux de Londres et Cambridge ni par l’Institut de Sta-

tistique de Paris, qui ont employé presque exclusivement comme indices représentatifs généraux des indices simples ou des moyennes arithmétiques d'indices de même nature. Bien entendu, les rares indices ainsi groupés étaient en covariation, mais cette considération n’a été qu'accessoire et c'est surtout parce qu'ils dépeignaient les divers côtés d'un même phénomène, jugé important par la majorité des économistes, qu'ils ont été réunis.

L'Université Harvard, ainsi qu’on va le voir, semble d’ailleurs être revenue sur la rigueur de sa méthode de groupement.

Voici les indices représentatifs généraux des trois Universités.

Comité Harvard. — Parmi les 50 séries recueillies, 5 groupes ont été constitués, comprenant ensemble 18 séries :

Groupe 1. — Taux de l'intérêt de 10 obligations de chemins de fer; Cours de 20 actions de chemins de fer; Cours moyen des actions industrielles.

Groupe IE. — « Clearings » de New-York (chiffre des opérations); Montant des permis de bâtir délivrés pour 20 villes principales; Nombre d’actions vendues au New-York Stock Exchange. |

Groupe IT. — Production du fer aux Etats-Unis (en tonnes); « Clearings » de province; Importations (valeur); Ordres non exécutés par la « U. S. Steel Corporation »; Nombre de faillites commerciales.

Groupe IV. — Prix de gros (Indice de Bradstreet s); Prix de gros (Indice Général du « Bureau of Labor Statistics »).

Groupe V. — Emprunts dans les « Clearings » de New- York; Dépôts dans les « Clsarings » de New-York; Taux de l'intérêt du papier de commerce de 4 à 6 mois; Taux de l'intérêt du papier de commerce de 60 à 90 IP Dividendes distribués par les industries.

Les courbes des groupes 1, II, IV, puis des”groupes IT, IV, V, furent tracées sur deux diagrammes distincts, puis, après un nouvel examen de leur covariation, elles furent concentrées en trois diagrammes.

Ces trois diagrammes comprenaient un trop grand nombre de séries. On s’en aperçut plus tard. Les moyennes englobant un grand nombre d'éléments ont en effet une tendance à rester stationnaires, et la stabilité et la sincérité qu'elles apportent est compensée par un manque de sensibilité. Aussi, en 1923, les trois séries étaient-elles arrêtées ainsi qu'il suit :

À. — Opérations des « Clearings » de New-York; Montant des actions négociées au « Stock Exchange »; Cours des actions négociées au « Stock Exchange »;

B. — Opérations des « Clearings » de province; Indice de Bradstreet’s des prix de gros; Production du fer.

C. — Taux de l'intérêt du papier de 60 à 90 jours de vue; Taux de l'intérêt du papier de #4 à 6 mois; Dépôts et avances en banque.

Comité de Londres et Cambridge. — A. — Cours de 20 actions de sociétés industrielles (Moyenne arithmétique);

B. — Indice des prix de gros du « Board of Trade » (aliments exclus);

CG. — Taux de l'intérêt de l’argent à court terme; Taux des dépôts en banque; Taux de l'escompte; Taux jour par

jour.

(Moyenne arithmétique de ces 4 séries). :

D. — Exportations des objets manufacturés. Les Anglais

attachent beaucoup d'importance à cette série.

Institut de Statistique de Paris. — A. — Cours de 194 valeurs à revenu variable (Moyenne arithmétique calculée par la Statistique générale de la France).

B. — Mouvement des prix : a) en France: b) en Angjie- : terre, évalués en francs.

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