‹ Les indiscrétions de l'histoire (volume 2)Chapitre 42 sur 59 · LA SANTÉ DE L'EMPEREUR A-T-ELLE INFLUÉ SUR LES ÉVÉNEMENTS EN · texte numérisé non relu

LA SANTÉ DE L'EMPEREUR A-T-ELLE INFLUÉ SUR LES ÉVÉNEMENTS EN

(TÉMOIGNAGES ET opinions pe MM. Émire Orrivrer, $ ALF. Duquer, Pauz DE CassaGnac, PauL Er Vicror MarGuEeriTTE, D' THéÉoPuiLE ANGER.)

L'effroyable catastrophe qui amena la chute de l'Em- pire à laissé dans les esprits une ee qui n'est pas près de s’effacer.

Un point sur lequel la lumière reste à faire, c’est le rôle véritable joué par l'Empereur dans cette campagne néfaste, et le degré de responsabilité qui lui incombe dans la genèse et la marche de ces événements tragiques, … qui ont abouti à l’un des plus terribles désastres qu'’ait … enregistrés l'histoire.

La défaite de Sedan, on l’a depuis longtemps indiqué, … ne fut point un accident imprévu, mais l'aboutissement 4 fatal d'une longue série de fautes, dont l'Empereur ne doit pas seul supporter le poids, et où la France entière

a sa part, parce que, tout entière, elle fut complice de l’aveuglement qu'on a imputé au seul chef dirigeant (1). ; Chef dirigeant, l'expression est-elle bien exacte? Chef militaire, Napoléon III le fut bien peu (2), se ralliant presque toujours au dernier avis exprimé; il n'eut

(1) La guerre entre Allemands et Français, a écrit M. Arthur Cauquer (La guerre de 1870-71; Paris, 1895), était inévitable et, dès 1866, les esprits perspicaces pressentaient qu’elle éclaterait au moindre incident.

« Cette guerre fatale, cette guerre qui, selon le mot de Gambetta, devait vider la question de prépondérance entre la France et l'Allemagne, tout le monde la voulait. Depuis trois ans l’Impératrice pressait le ministre, soit Niel, soit Le Bœuf, de mettre l’armée en mesure, et plus d’une fois elle avait dit que son fils ne régnerait pas si le malheur de Sadowa n’était effacé. Le maréchal Niel disait volontiers qu’on n’était plus en paix et qu’entre la Prusse et la France n’existait qu’une espèce d’armistice. La France se jugeait amoindrie par les agrandissements démesurés de la Prusse et brülait de prendre une revanche d’amour-propre, de donner une leçon à l’ambitieuse nation qui l’offusquait, d’hu-

milier cette parvenue. Thiers lui-même, tout en trouvant l’occa-

sion détestablement choisie, avouait qu’il désirait plus que personne la réparation des événements de 1866... »

(2) CF. dans la Chronique médicale, l'article de notre collaborateur CALLAMAND (Chronique, 1901, p. 463). Nous en reproduisons seulement les conclusions :

« Lorsque Napoléon Ier était souffrant un jour de bataille, comme à Borodino, l’action s’en ressentait gravement, car les généraux n’obéissaient qu’à l'inspiration du maître. En 1870, la situation était toute différente. Napoléon III ne se mêlait en rien

des opérations militaires. Son action fut purement politique, :

administrative et diplomatique. Sur le terrain stratégique, la responsabilité des désastres de 1870 incombe uniquement à Mac-

Mahon et à Bazaine, puis en seconde ligne à Frossard, de Failly …

et Wimpfen. »

pas davantage la fermeté ‘et la résolution dont un chef . d'État aurait dû faire preuve en de telles conjonctures.

É Doit-on lui faire grief de s'être précipité sans réflexion dans une guerre qui pouvait, dit-on, être retardée Et d'abord, cet ajournement était-il possible en présence d'un mouvement d'opinion aussi nettement prononcé ?

Ÿ avait-il, du reste, prétexte à le motiver, à le légitimer? Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de rappeler brièvement les faits connus: mais dont, ce nous semble, on n’a LAUHNE jusqu'ici qu’une fausse interprétation.

Nous venons de dire que, le 1° juillet 1870, des per- ‘sonnalités éminentes du corps médical s'étaient réunies au palais des Tuileries, pour délibérer sur l’état de santé de Napoléon III. Quand des médecins discutent, il est rare qu'ils tombent d'accord. Tandis que deux d’entre

… eux se prononçaient en faveur d’une opération, d’une exploration de nature spéciale, les trois autres conseillaient l’abstention.

Quoi qu'on ait dit à ce sujet, il nous apparaît, à cette heure, que ceux-là étaient bien inspirés, qui rejetaient toute intervention, puisque l'empereur devait survivre quelques années, Qui pouvait répondre, au contraire, de l'issue d’une opération, si habilement conduite fûtelle ?

Ÿ avait-il ou n'y avait-il pas urgence à opérer? C'est le point essentiel à élucider, Ceux qui ont conclu pour la négative l'ont apparemment fait en connaissance de cause. Nélaton, aussi bien que Germain Sée (1), savait que l'empereur avait depuis longtemps la pierre; siln'a pas jugé utile de pratiquer l'extraction, c'est, nous y insistons, qu'il y avait avantage, pour l’impérial patient, à laisser (on nous permettra cette expression) le bistouri au fourreau.

Que devient, dès lors, l'accusation portée contre l’impératrice (2), d’avoir dissimulé la fameuse consultation

(1) Si l’on veut apprécier le rôle de G. Sée, on devra se référer

à ce qui en a été dit dans la Ghronique médicale, 1901, PP. 190,

(2) « Sans doute l’Impératrice, nous écrivait naguère le Dr Cal-

lamand (Chronique, loc. cit.), a subi l'entraînement général et n’a .

pu se soustraire aux fatalités historiques :

Fata volentem ducunt, nolentem trahunt.

« Cependant, au milieu du désastre, elle montra une résolution digne du sang espagnol, de cette race qui n’a jamais enfanté ni un philosophe ni un savant, mais à qui les hommes d’énergie n’ont jamais manqué. ee

« Malgré nos premiers revers, l’Impératrice ne voulut pas que mon mari revint à Paris. D'ailleurs, le ministre Palikao la conseil- Jaitet l’encourageait. Il suppliait l'Empereur de secourir Bazaine, d'envoyer l’armée de Mac-Mahon rejoindre l’armée de Metz, d’opérer ainsi contre les Prussiens, dont il affirmait l'épuisement, une grande et efficace diversion. Un tel plan, au jugement de M. Chuquet et de gens compétents, un tel plan était génial. L’Impératrice eut tout au moins l'honneur de le comprendre et de le faire adopter. Et ce n’est pas sa faute, si le chef qui devait l’exécutér ne fut pas à la hauteur de la conception. »

des Tuileries, de l'avoir cachée au principal intéressé ) Outre qu'il n’est aucunement prouvé que l'empereur n'en ait pas eu connaissance, il paraît bien avéré que cette révélation n’eût rien empêché.

Tel'est, du moins, l'avis d'une personnalité qui à été

mêlée de près à ces graves événements, et qui a bien voulu nous adresser la lettre suivante :

«1° L'Empereur avait, en 1870, la pierre (1), à ce point que l’activité physique, intellectuelle et même morale était complètement paralysée : c'est ce qui explique les revers du début de la campagne (2).

« 2° Le prince Napoléon à prétendu que l'Impératrice

(1) Dans une lettre écrite par l’Impératrice, de Chislehurst, Camden Place, le 8 janvier 1833, à Mwe Cornu — lettre que nous avons eue sous les yeux — l’Impératrice fait connaître à sa correspondante que son « cher malade » vient d’être examine par | Sir Henry (Thompson) et W. Girle, et que les praticiens ont reconnu l’existence d’une pierre grosse « comme un Marron » ;

qu'ils se sont montrés fort surpris que Napoléon ait pu rosée avec cela, cinq heur es à cheval le jour de Sedan : ; qu’ils ne pouvaient le croire.

k Elle dit ensuite quelles souffrances horribles a endurées le n patient, qui supporta son mal stoïquement.

—. «Il faut que l'Empereur ait été mille fois héroïque, se serait écrié sir Henry Thompson, pour être resté à cheval pendant la bataille de Sedan : l’agonie a dû être constante, et je n’ai jamais rien connu de semblable. »

(2) Cette opinion de M. Emile Ollivier ne lui est pas personnelle : elle est partagée par les Dr: SÉCHEYRON et Onmus (Chro- ‘2 nique, 1904, pp. 527-528, etc., 392), et par le Dr Masson, de Lyon (V: son livre : La Sorcellerie et la Science des Poisons au xvie siècle), qui émet à cet égard des aperçus assez originaux,

Ke à F

avait connu la consultation : elle le nie. Je n’ai pas d’opinion personnelle.

«3° La connaissance de la consullation n'aurait probablement pas empêché la guerre, qui élait la réponse obligée à un outrage prémédilé, mais elle aurait certainement changé les conditions dans lesquelles elle a élé faite et la distribution des commandements.

rt me L'Impératrice n'a jamais dit : « Cette guerre est ma guerre. » , | | | « Émile OLLivrEr. » |

La même opinion nous a été exprimée par M. Alfred Duquet, l'historiographe le plus autorisé de la guerre

de 1870.

« Quant à la consultation médicale du 1° juillet 1870, je pense que le conseil des ministres l’a tenue secrète. Et, de fait, la divulgation de l'avis des savants professeurs eût été d’une suprême imprudence politique.

« Reste la fameuse phrase de l’Impératrice : C’est ma guerre à moi. Certes, le propos n’a pas manqué d’être répété, écrit maintes et maintes fois, maudit par les mères et par les bons Français. Seulement, a-t-il été tenu ? Jene crains point de répondre nettement : Non.

« En cela, je ne suis pas influencé par mes sentiments à l'égard de l'impératrice Eugénie, pour laquelle j'ai toujours eu de l'antipathie en raison de sa frivolité, de sa futilité ; mais j'ai le malheur, en ce temps de voltes-faces et de compromissions, de ne jamais cacher la vérité, même contre mon propre intérêt, mes propres désirs, et

je confesse n'avoir pas eu sous les yeux une preuve écrite sérieuse ou une affirmation orale décisive au sujet de cette abominable déclaration. A moins de nouveaux éléments de conviction, c'est la thèse que je soutiendrai quand je raconterai les origines de la guerre de 1870- 1871, après avoir terminé le récit des sanglants combats et des gigantesques capitulations de l’année terrible.

€ Alfred Duaouer. à

Ainsi, M. Duquet, comme Émile Ollivier, c'est-à-dire deux hommes vivant aux deux pôles de la politique, sont d'accord pour déclarer que l’impératrice n’a pas prononcé le mot néfaste qu’on lui attribue : mot vraisemblablement apocryphe et fabriqué après coup, comme tant d’autres mots prétendus historiques.

Quant à la question de savoir si l'Impératrice a ou non communiqué le document médical au conseil des ministres, cela n’a qu'une importance secondaire.

La guerre était décidée en principe, elle était réclamée par la nation ; on ne pouvait aller à l'encontre du sentiment public.

La consultation — et c’est un point de vue qui n’a pas été envisagé jusqu'ici, croyons-nous — n'avait pas été provoquée, d'ailleurs, en vue de la prochaine campagne, à laquelle on ne se préparait pas encore, On avait solli-

A Ve AC On: 1 Le PF MR CAEN AS

cité l'avis des médecins sur une maladie qui durait depuis longtemps déjà, les premiers symptômes remontant, comme nous l'avons établi plus haut, à plusieurs années ; ce ne fut donc qu'une coïncidence.

C’est ce qu'a bien voulu nous exprimer, en termes for-

mels, le regretté Paul de Cassagnac, sous la diclée duquel

nous avons écrit les lignes qui suivent :

« Il n’y a aucune corrélation entre la querre, ses responsabilités et la santé de l’empereur.

« La seule corrélation vraie, exacte, c’est l'aggravation de son état par la campagne, à tel point que l'empereur, qui était un cavalier admirable, qui adorait le cheval à en abuser, dans la retraite sur Sedan, et à ma connaissance, n’est monté à cheval que pendant la bataille; tout le reste du temps il est allé en voiture.

« Pendant la bataille de Beaumont, nous étions à Mou-

zon, où l’empereur s’est promené trois quarts d'heure à mon bras, moi l’aidant à marcher. C’est moi qui l'ai aidé à monter à cheval à Mouzon (1), et tout ce qu'il a pu

faire, c’est d'aller de Mouzon à Carignan, soit six kiïlo-

mètres. | « Sa figure avait des contractions qui accusaient les plus vives souffrances, en même temps que la pression

de son bras sur le mien m'indiquait quelle douleur il

éprouvait.

(1) Napoléon pouvait à peine se tenir en selle ; pendant les deux jours qui ont précédé la bataille de Sedan, l'Empereur urinait du

sang presque pur (Dr C. James, Causes de la mort de l'Empereur,

v « Pendant la bataille de Sedan, je l'ai vu tenant un

contre la souffrance qui le torturait : ceci se passait à côté du pont de Mézières.

«Enfin c'est moi qui l'ai mis en voiture. Il a fait à peu . près trente mètres à pied à mon bras, dans la cour de la …. sous-préfecture, pouvant à peine se traîner... »

& Re. T à

EE : Le mauvais état de santé de l’empereur ne pouvail- -il

; $ avoir sur l'issue de la campagne de funestes conséquences ? É Quelques historiens de la guerre répondent affirmative- 1 ment (2). | | 4 « Il est certain, nous écrivait récemment M. Duquet,

que Napoléon III était malade dès le commencement de

. la guerre (3), et l’on ne saurait mettre en doute l’in-

(1) A Duslonteun reprises, durant la matinée, on Pavait vu prêt à

#4 succomber sous la douleur physique, $ appuyer contre les arbres 2 pour se soutenir debout (LEROY D’ABRANTES, Essai sur la Régence Le 1870, p. 331).

(2) Cf. à cet égard les opinions a tatoué des médecins, | exposées dans notre Chronique médicale, 1901, pp. 463 et 526. (3) M. Henri Welschinger a publié, dans le Journal des Débats, À les notes prises par M. Grivart, ancien ministre, ancien membre 1 de l’Assemblée nationale, à la suite d’une conversation avec le

+ causes de la guerre de 1870 :

TAN Après le conseil des Tuileries, le IN juillet, l’empereur était

arbre à pleins bras (r), essayant de la sorte de se räidir’

maréchal de Mac-Mahon, le 2 avril 1890. Voici ce qui se rapporte

fluence néfaste que cette maladie a eue sur les opérations militaires. En effet, il vaut mieux qu’une armée soit conduite par un mauvais général seul, que par plusieurs excellents stratèges ou tacticiens ensemble, l'unité de direction étant de toute nécessité pour préparer et gagner des batailles. »

MM. Paul et Victor Margueritte, tout en reconnaissant que le mauvais état de santé de l’empereur a bien pu influer. en quelque façon sur les événements, ne se montrent pas aussi affirmatifs que M. Duquetet expriment des réserves ; pour qui sait la sincérité, la conscience que ces deux écrivains probes apportent dans leurs travaux, leur souci d'une exacte documentation, cette opinion aura SON Prix.

revenu à Saint-Cloud, apportant avec lui l’espoir de la paix, ce qui causa une grande irritation parmi les courtisans qui voulaient la guerre à tout prix. Un nouveau conseil avait eté convoqué pour le soir, sur la demande du maréchal Le Bœuf, que le billet impérial avait surpris et inquiété. Napoléon, qui tenait beaucoup à la réunion d’un congrès, prépara un discours, un exposé, qui se prononçait pour la paix. « Au moment d’entrer au Conseil, dit « le maréchal de Mac-Mahon (qui tenait ces détails précis de « M. de Pienne, chambellan de l’Impératrice), il traversa un salon « où se trouvait l’Impératrice avec M. de Pienne. Il lut son dis- « cours à l’Impératrice, qui, la lecture finie, fit un mouvement de « tête de désapprobation. L'Empereur entra au Conseil, où l’Im-

« pératrice l’accompagna. Il lut son discours, puis au moment où

€ il allait prendre les voix il se trouva mal (accès de la maladie « dont il souffrait) et fut obligé de sortir de la salle. Au bout « d’une demi-heure, il rentra, malgré ses souffrances. Mais, « pendant ce temps, l’Impératrice avait agi sur les membres du « conseil, et, au vote, il y eut quatre voix de majorité pour la « guerre..» |

Pt

« Le Talus-Vétheuil (Seine-et-Oise), Ce jeudi 24 octobre rgor.

« Monsieur,

« Notre impression très nette, fondée sur des témoignages et des documents, est que l'empereur était très affaissé en 70 : à quel point sa vessie était-elle atteinte, le médecin, dont vous publiez la lettre si curieuse à laquelle vous faites allusion, le doit savoir mieux que personne. |

« Maïs l’état général d’affaissement, de prostration, de souffrance, ne nous paraît pas douteux. Nous croyons que cet état a pu affaiblir la volonté de l'empereur et influer en partie sur la déclaration de guerre comme sur le cours des événements ; car Napoléon IIL n'était pas, remarquezle, simple spectateur. ne commandait pas directement, mais Sa présence pesait d’une sorte d'autorité morale dans les débats des plans et des marches. Au surplus, cette présence ne fut pas effectivement néfaste en soi, car le Souverain approuvait tout et passait au dernier qui parlait (voir la marche de l’armée de Châlons, les injonctions de Palikao, les adjurations de la Régence et les hésitations de Mac-Mahon) ; mais cette présence ajoutait un poids à l'indécision et à la paralysie générales. On ne peut donc que la déplorer, avec la pitié qu’inspire une si grande infortune.

« Veuillez, etc.

« Paul et Victor MARGUERITTE. »

Voici, donc, croyons-nous, l'impression qui se dégage

de cette enquête : c’est que Napoléon fut victime de la

fatalité; que « cette grande infortune », pour employer l'expression de MM. Margueritte, mérite plus de pitié que de réprobation.

Les événements avaient engagé le souverain dans une aventure dont il ne prévoyait pas l'issue; il s’est senti entraîné par le vertige qui avait, à ce moment, gagné les

plus calmes.

Si le jugement de la postérité lui sera indulgent, c’est qu'en dépit d’une santé chancelante, d’une affection qui lui interdisait tout effort, en dépit de souffrances sans nom, il a refusé tous les soins, il a négligé tous les soulagements qui lui furent offerts.

Nous avons, à cet égard, un témoignage probant : c’est celui du médecin placé à ses côtés au début de la campagne, qui lui proposa, à maintes reprises, ses services, et dont il déclina constamment les offres,

Le D' Théophile Anger était, à cette époque, interne de Nélaton; depuis, il a été chirurgien des hôpitaux, président de la Société de chirurgie; c’est, pour tout dire, une de nos personnalités médicales les plus en vue. Outre que son jugement est parfaitement désintéressé, ses souvenirs sont restés des plus précis. À ce double titre, la relation qu’on va lire est digne de retenir l’attention : c’est une page d'histoire.

TS

PEN 4% 3 L n ee LL # LES NTÉ DE L'EMPEREUR

; Fa u Ds Ne + r ne: février 1901.

« Cher confrère,

« Vous me demandez une relation de mon rôle auprès | de l'empereur Napoléon [IT pendant la guerre de 1870 : il se réduisit à peus de éhose; et le récit n'en sera pas » long. <

De :« La guerre fut déclarée au milieu de juillet La

pure jours après, Nélaton, avec lequel j'avais con- + servé des relations d'élève à maître, m'écrivit d'aller le Devoir.

à « Il me raconta que l’empereur avait une maladie de

| vessie, probablement la pierre ; qu'à certains moments il 4 était pris de violents besoins d'uriner qu'il ne pouvait

satisfaire, qu'il consentait à s’entourer d’un jeune chirur- | gien dont le nom ne fût pas assez connu pour que sa

| présence au quartier général laissât soupçonner sa ma- 4 | ladie, et qui pût le sonder lorsqu'il y aurait impossibilité | absolue d’uriner. J'avais été en 1866 l’interne de Nélaton ; . il mé connaissait et proposa à l'impératrice de m'ad- joindre au général pendant la campagne. Il fut décidé 4 que je porterais l'uniforme des chirurgiens d’ambulance 4 civile, que mon rôle extérieur consisterait à servir d’intermédiaire entre le quartier général et les ambulances civiles que l’on créait de toutes parts.

« Je quittai Paris le 18 juillet, pour arriver à Metz en L même temps que l’empereur.

Doc Inutile de raconter mon séjour à Metz : l'empereur one e réclama j jamais mes soins; jamais je,ne l'ai sondé.

« Le jeudi 18 août, j'étais revenu avec la maison de l'empereur à Châlons : le 10, après le déjeuner, Napoléon me fit appeler et me donna ordre de rentrer à Paris, avec la plus grande partie de sa maison militaire, du reste.

« Dès le lendemain matin, le 20 août, Nélaton m'emmena avec lui aux Tuileries pour rendre compte à l'impératrice de ma mission. Elle fut très contrariée de mon retour et me pria instamment de retourner près du quartier général et de me tenir en rapport constant avec le D' Conneau. J'écrivis aussitôt à celui-ci mon entrevue avec l'impératrice et son désir de me savoir dans l'entourage de son mari.

« IH me répondit que l’empereur consentait à mon retour au quartier général, et je partis pour Reims.

€ Le mardi soir, 23 août, je rejoignis le quartier général, à Betheniville, et depuis lors je ne le quittai plus jusqu'à Sedan et Bouillon, en Belgique.

« Pendant la bataille de Sedan, je n'ai pas quitté.

l'empereur de vue. Il est monté à cheval entre six et sept heures du matin. Au moment où il sortit de la sous-préfecture, un caisson amenait le maréchal Mac- Mahon blessé (1). L'empereur me pria de le voir. J'aidai

(1) Jadis, M. Bonnet-Duverdier, président du Conseil municipal de Paris, mit en doute, dans un discours qui lui valut une grave condamnation, la blessure reçue par le maréchal de Mac-Mahon, le jour de la bataille de Sedan, blessure qui l’obligea à résigner son commandement dès le début même de la journée.

La matérialité du fait n’est pourtant pas contestable : nous n’en voulons d'autre preuve que la déclaration de M. le Dr Bourgarel, médecin de 1" classe et chirurgien-major du 1° régiment d'infanterie de marine en 1870.

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. à le transporter dans un lit, et je vis sa blessure, que je ne jugeai pas bien grave. Je courus aussitôt après

Cette déclaration se trouve dans les Archives de médecine navales (t. XVII, 1872, p. 211, note), où nous l'avons recueillie :

« Le fait suivant, dans lequel le hasard m'a fait jouer un rôle, écrit notre confrère, montrera combien, dans certaines circonstances spéciales, et sans parler des cas d’hémorragie, il peut être très utile que les médecins portent un signe distinctif qui les fasse reconnaître à une grande distance. Lorsque le maréchal de Mac-Mahon a été blessé à Sedan, il n'avait pas de chirurgien auprès de lui, et cependant il était urgent d’en trouver un au plus tôt, car le maréchal, n’écoutant que son courage et son énergie, croyait pouvoir remonter à cheval et conserver le com-

mandement. Mon brassard appela l'attention d’un aide de camp;

bien que je fusse à plus de cinq cents mètres en avant, occupé à relever les blessés du 4° régiment d'infanterie de marine, j'accourus auprès de l’illustre blessé et je procédai à l'examen de la plaie, non sans une certaine émotion, car, bien que je | fusse inconnu du maréchal, il voulait bien s’en rapporter complétement à ma décision, qui pouvait avoir une influence immense sur le sort de la journée.

« La blessure causée par un éclat d’obus, était située sur la hanche gauche, et, au premier aspect, ne paraissait pas grave ; … mais je ne tardai pas à découvrir un trajet profond dans lequel je pus introduire tout l'indicateur sans rencontrer le projectile dont le séjour dans la plaie ne pouvait plus être mis en doute. …— Les obus tombaient autour de nous ; le Maréchal était assis sur un …escabeau, dans une espèce de garenne, ce n’était donc pas le lieu M de procéder à un examen plus complet. Je n’avais plus à hésiter, et je déclarai au Maréchal qu’il était dans l’impossibilité absolue “ de remonter à cheval et de conserver les fonctions de général en chef. Immédiatement, il fit porter au général Ducrot l’ordre de prendre le commandement. J’appliquai, à l’aide d’un Spica, un appareil provisoire alcoolisé et, quelques instants après, je - confiai le Maréchal à M. Paide-major Rapp, qui venait d'amener une voiture d’ambulance divisionnaire, à une petite distance du - lieu de pansement. »

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AIT ui JS DE NE ELA EU FA | PS AT GE UN ASE QU Ca BL Fe Si ML NE D TA nt ARE EN M7 LUE HU AA LR : à RD : M VOLE ETES

Bab ir #n LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE

l'empereur, qui était à cheval et se dirigeait vers le. champ de bataille. Je le rejoignis à quelques centaines de mètres des fortifications de Sedan et ne le quittai pas de vue toute la matinée.

« Deux fois il descendit de cheval pour uriner.

« J'ai vu tomber autour de lui deux des officiers qui l'aécompagnaient.

« L'empereur rentra dans Sedan vers onze heures et demie. Je ne le vis pas ce même jour; le lendemain je le rejoignis vers sept heures et demie du matin au château de Bellevue. Vers dix heures, Bismarck et Moltke arrivèrent en fiacre. Une demi-heure après, la capitulation était signée. |

« Dans l'après-midi, l'empereur me fit appeler etme dit à peu près ceci :

« Docteur, je n'ai pas eu besoin de vos services

« jusqu'à ce jour, et comme demain je vais à Cassel, « prisonnier de guerre, il est probable que je n’en aurai « plus besoin. J'emmène avec moi Conneau et Corvisart; « J'espère qu'ils me suffiront. Retournez en. France et « faites ce que votre cœur et votre patriotisme vous « dicteront. »

« Pendant la nuit, je partis dans une charrette avec. le marquis de Massa pour gagner le chemin de fer à 4 Beaumont. | ee |

« J'ai omis de vous raconter une entrevue que j'eus avant mon départ, le 15 ou le 16 juillet 1870, avec mon ancien chef de service, le professeur Sée. Je m'étais rendu chez lui pour lui faire mes adieux, et comme j'ajoutais que j'allais au quartier général avec Conneau,

Preuve de courage,

il devina tout de suite la nature du rôle que j'étais appelé à remplir. « Je suis très heureux qu'on vous ait choisi, € me dit-il, parce qu'il Ya trois jours j'ai été appelé en « consultation auprès de l'empereur à Saint-Cloud. Je « Suis certain que l'empereur a la Pierre; il en a tous « les signes : J'ai rédigé une Consultation en ce sens, que € la princesse de Mouchy s'est chargée de remettre à € l'impératrice. »

€ Nélaton avait été plus réser moins affirmatif, l'empereur n°’ sonder.

vé avec moi, et il était ayant pas voulu se laisser

« Agréer, mon cher confrère, etc.

€ Th. ANGERr. »

Quelles conclusions dégager de cet ensemble de témoignages ?

Contrairement aux assertions de quelques-uns, l’'empe-

reur ne Sest jamais fait la moindre illusion sur

son état : il n'aurait, en tout Cas, jamais

tiré prétexte de cet état pour faire aJourner des événements qu'il savait bien ne pouvoir empêcher.

Il ne serait pas plus exact de prétendre que N ait eu sa pleine liberté d'esprit, les souffrances physiques ;

apoléon TI torturé qu'il était par mais s’il a fait preuve d’une grande énergie morale (1), et montré qu'une âme vail-

(1) On ne consteste plus aujourd’hui que l’empereur ait fait

mais n’est-ce pas plutôt une résignation fataliste et peut-être aussi Ja Conscience de sa responsabilité devant l’histoire qui le fit aller au devant de la mort, qui ne voulut pas

lante a toujours raison du corps qu'elle domine, son incapacité n’en a été que ‘plus manifeste.

Pour tout dire, l’état de santé de l’empereur n’a eu qu’une influence très relative sur la marche des événemeuts, au début de la guerre de 1870; et ceux-là se sont vantés, qui ont prétendu — tel le professeur Germain Sée — que le sort de la Nation fut un moment sous leur dépendance.

Le grain de sable de Cromwell ne prévaut pas toujours contre la fatalité historique.

de lui cette fois? Les frères Margueritte ont mis en un singulier relief cet état d’âme : « Malgré l’atroce torture qu'était pour lui de se tenir à cheval, écrivent ces historiens, il s'était, redres-

sant son dos voûté, offert au destin en holocauste expiatoire.

Conscient de sa responsabilité suprême, se sentant rejeté de partout, de son armée, de Paris, des siens, il avait, en Napoléon, cherché la fin d’un empereur. Cramponné à la selle, en avant de son état-major qu’il arrêtait au bas de la pente, il était resté - de longs momerfts sur un monticule, en butte à tous les feux croisés, laissant errer sur le plateau tragique son regard trouble. Il avait vu couper en deux à ses côtés un de ses aides de camp, deux autres tombés grièvement blessés. Il avait beau tenter le hasard, son heure n’avait pas sonné. Alors, au pas de son cheval, il avait fait demi-tour, était reparti comme un somnambule. Quand l’empereur passa sur le pont de la Meuse, un obus éclata sous ses yeux, tua deux chevaux. Il continua sa route, morne, spectral... »

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