LAS
-lémént la partie qui s'attachait À leur laine et dont on retiräit un extrait); des excréments de crocodile, voire de la bouse de taureau, dont on faisait une poudre très recommandée pour les gerçures de la peau et lés taches de rous-
seur, et dont les coquettes se barbouillaient la face, sans
en éprouver la moindre répugnance.
Tous ces fards ne servaient pas seulement à réhausser ou à modifier heureusement le teint dont la nature vous avait gratifié, ils étaient encore utiles pour faire paraître de quélques années plus Jeuné.
Aussi que de reproches s’attirent les malheureuses, qui ne veulent pas se résigner à -abdiquér à temps : c’est un feu roulantd'épigrammes où l’impitoyable Juvénal brille au premier rang. «Cette face ernpâtée que recouvrent tant de drogues, écrit-il brutalement, et où s’agglutinent les lèvres des infortunés maris, est-cé un visage ou une plaie? » :
Ovide lui-même, pourtant si indulgent, ne peut s’empêcher de s’indigner, à la vue de « cette lie qui ruisselle sur les joues et que son poids entraîne jusque sur la poitrine ».
Properce reproche à Cynthie, sa maîtresse, d’abuser des fards et termine par ce sage conseil: « La figure la mieux réussie est encore celle qu'à donnée la nature. »
C'était peine perdue de vouloir réformer les mœurs sur ce point : Ovide et les autres y devaient perdre leur latin;
x LÉ tte 1 a Se 1 TRES Y) - L Lo : UT 4
Les dames romaines continuèrent à se servir de ce que Cicéron appelle « les médicaments de la blancheur et de la rougeur », et à recourir à tous les artifices de la toilette.
Écoutons Alexis, l’auteur comique, dont Athénée nous a laissé quelques fragments:
« Une novice est-elle petite? on lui coud une semelle épaisse de liège dans sa chaussure. Est-elle de trop haute taille ? on lui fait porter une chaussure très mince.
« N’a-t-elle pas assez de hanches? on lui coud une garniture, en sorte que ceux qui la voient ne peuvent s’empêcher de dire: Voilà une jolie croupe!
A-t-elle un trop gros ventre? moyennant des buscs, on lui renfonce le ventre en arrière. |
« Si elle a les sourcils roux, on les lui noircit avec de la suie. Les a-t-elle noirs? on les lui blanchit avec de la céruse. A-t-elle le teint trop blanc? on le colore avec du fard.
» Si on lui sait une belle denture, on la force de rire, afin de montrer combien sa bouche est belle, N'aime-t-elle pas à rire? on la tient toute la journée au logis, ayant entre les lèvres un brin droit de myrte, de sorte qu'elle est obligée de montrer son râtelier, bon gré mal gré, Voilà comment les matrones emploient leur art pour transformer les novices. »
« Cet amour frivole de la parure n’entraîne pas seulement les femmes, dit saint Clément d'Alexandrie, mais
les hommes mêmes, tant le luxe a fait parmi nous de progrès affreux et rapides! Ces vains ornements accusent hautement la corruption de leur cœur. Devenus femmes par leurs mœurs, ils le deviennent par leurs vêtements. Semblables par l'arrangement de leur chevelure à des esclaves où à des courtisanes, à peine couverts de vêtements légers et transparents, la bouche pleine de mastic, le corps inondé de parfums, errant tout le jour sur nos places publiques, ils s’y font gloire dé leur détestable noblesse. C’est pour éux que nos cités régorgént de ces ouvriers inutiles incessamment occupés à masser, poisser, épiler ces misérables, qui ne sont plus d'aucun sexe: c’est pour eux que s'élèvent ces innombrables boutiques, ouvertes nuit et jour, où les artisans de ce commerce impur, spéculant sur la folie, s’enrichissent rapidement. C’est là que, sans honte d'eux-mêmes, ils s’enduisent de poix et livrent aux mains et aux instruments de mille esclaves les parties les plus sècrètes de leur corps, se réjouissant de voir leur peau devenir lisse et douce comme celle des femmes, sous l’action violente de la poix. Leur impudence ne peut sans doute aller plus loin ; mais puisqu'il n’est rien qu'ils ne fassent, il n’est rien que je doive taire (1). »
Les plaintes de saint Jérome contre les chrétiennes frivoles, qui se montrent en public « avec des yeux cernés au pinceau, avec un teint blanchi à la céruse, avec des lèvres et des joues enduites de fard » (2), témoignent assez de la coquetterie des femmes de son temps.
(1) Vie privée des Anciens, par MÉNARD, t. II. (2) Histoire du costume en France, par QUICHERAT.
Grégoire de Tours lui-même n'a pas dédaigné de nous
apprendre que sainte Clotilde, que Brunehaut et Frédégonde employaiént dés onguents, pour rélèvér l'éclat de
leur béauté et pour luttér contre le ravage des ans.
Lé clérgé à, du réste, été de tout temps l'ennemi des cosmétiques (1).
Dès lé 1v° sièclé, saint Cyprien reprochaïit aux femmes de sé téindré lés yeux, et leur disait qu'il fallait préférer «le collyre du Christ au stibium du diable ».
Ces remontrancés furent renouvélées de temps à autrè par divers prélats, etèn 1369, Hugues, évêque de Béziers, défendit formellement lé fard à sés ouaillés.
li) Comme maîtresses dans l’art des cosmétiques, on cite suftout les dames florentines. Rien que pour dissimuler les rides, elles avaient plus de trois cents moyens à leur disposition. Les cosmétiques ont fini par prendre une telle extension à Florence, que les prêtres ont jugé nécessaire de leur déclarer une guerré ouverte.
Le frère Berthold prêche que «les femmes qui ont le visage peint, ont tort de vouloir cacher celui que le bon Dieu leur a donné. Et Lui, le bon Dieu, se souviendra qu’on avait honte de son œuvre et les jettera toutes au fond de l’enfer. »
Mais si la crainte de l'enfer était grande, plus grande encore
était la passion de se farder et les dames florentines, tout en .
tremblant devant les colères de l'Éternel, ne cessèrent de se maquiller et de se peindre le visage quele bon Dieu leur avait accordé, Et lorsque les visages pâles devinrent à la mode, au XVIIe siècle, dans l’Europe entière, rien n’y fit, ni les railleries, ni l’opposition du clergé ; les dames allaient sue manger du sable, pour gagner le téint maladif.
SE
L'usage, chez les femmes, de se farder et de se parfumer (1), ne cessa d’être admis pendant tout le cours du Moyen-Age, mais il fut plus ou moins répandu.
Les nombreuses satires des xr° et xrv° siècles (2) n’en font guère mention, si ce n’est quand il s’agit des filles Jolles qui, en tout temps, ont abusé du maquillage.
Comme les châtelaines menaient une vie fort retirée et allaient rarement à la ville, où se trouvaient les boutiques
(1) L’épouse du Doge Dominique Selvo (1071), fille de Constan-: tin Dukas, empereur de Constantinople et la dernière des prinë cesses grecques venues à Venise, apporta de son pays des habitudes : qui firent une grande impression sur ses contemporains et
dépassèrent tout ce que l’on avait vu jusque-là de voluptueux et de magnifique. ; : Elle ne se lavait qu'avec des eaux odoriférantes, embaumait 4 Son corps de parfums et se rafraîchissait le visage avec la rosée que ses esclaves allaient tous les matins recueillir sur les fleurs,
Les chroniqueurs rappellent, non seulement l'usage fréquent, mais aussi la variété des odeurs, les gants parfumés et les vêtements de soie, et les petites baguettes d’or dont elle se servait pour porter les aliments à sa bouche.
Dans l'esprit des vénitiens, une idée de péché s’attachait à ce luxe immodéré, et la maladie de la dogaresse Selvo, qui, dit-on, à cause de l’abus des parfums, tomba en pourriture, fut considérée comme un châtiment divin.
We (2) .* ET enluminent lor visage, « El nous font tendre le musage « Por esgarder.…. »
1 (Le Dict. des cornetes in Jongleurs et trouvères des xne.et xrve siècles, cités par Viozzer-e-Duc, Dicl. raisonné du mobilier, t. IN.)
de parfumeurs, des merciers ambulants se chargeaient de leur fournir tous les objets nécessaires à leur toilette (1).
Ces objets se trouvaient réunis dans un petit meuble nommé demoiselle à alourner, qui se composait d’un guéridon, surmonté d’une tête et de deux bras.
Les cosmétiques et les parfums étaient placés sur la table ; un des bras portait le miroir; l’autre, les peignes et les épingles; et, sur la tête, reposait le modèle de la coiffure.
Ce petit meuble se faisait généralement en bois; pour les dames de haut lignage, on le confectionnait en argent massif. |
Rien ne semblait trop cher à la coquette pour accroitre ses charmes; ni les objurgations de l'époux ni les déclamations du prédicateur en vogue ne l’auraient fait renoncer aux artifices capables de rehausser ses attraits.
(1) En voici la description, tirée d’un poème du xt siècle, dans lequel un colporteur énumère tout ce qu’il vend.
« J’ai, dit-il, tout l’attirailqui sért à la toilette d’une femme: des rasoirs, des pinces, des glaces, des brosses à dents, des cure-dents, des bandeaux, des fers, des nattes, des peignes, des miroirs, de l’eau de rose pour s’embellir, du coton (?) pour se rougir, du fard pour se blanchir. »
On voit qu’il y a six siècles, les dames avaient une toilette presque aussi bien montée que celle d’une petite maîtresse moderne.
FARDS ET COSMÉTIQUES abs
Au temps des libres prêcheurs, l’'élégante se reconnaît à « cette coiffure étroite, armée de longues oreilles en forme de cornes (Lo) », qui se balance au sommet de sa tête.
C'est le triomphe du hennin (2), contre lequel tonnent en vain les sermonnaires ; le hennin, qui obligeait les femmes à se baisser pour passer sous les portes et qui ne disparut un moment que pour reparaître plus provocant.
La mode ne s’est pas encore établie de masquer le front avec des frisures : celui-ci doit rester découvert, aussi large que possible, et, pour l’élargir, on l'épile au besoin.
Les cheveux pendent paresseusement en touffes, en attendant que, sur le crâne dénudé par l’âge ou les chagrins, ils soient remplacés par d’autres, « empruntés aux cadavres et aux damnés. »
La coquette du xv° siècle « se fait » le visage avec des couleurs ; le jaune d'œuf, l’eau de la vigne, les onguents
(1) Carême de Nantes, par Olivier MarLLaRD.
(2) La véritable raison du succès prolongé des hennins, c’est qu’ils faisaient ressortir la beauté et la fraîcheur du teint, et qu’ils donnaient au cou une grâce singulière. L’absence des cheveux donnait à la peau du visage, du cou et de la poitrine, entourés de ces longs voiles diaphanes, un éclat transparent qui ne devait pas manquer de charme. Mais, par cela même queénce genre de coiffure était particulièrement avantageux aux téints purs, aux peaux délicates, il devait faire d’autant mieux ressortir les rides et tous les ravages apportés par l’âge : aussi les femmes ne se firent-elles pas faute alors de se farder, (VioLer-LEr-Duc. Dictionnaire raisonné du mobilier français.)
254 | LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE et la céruse (r) composent son maquillage, qui n'attend pour fondre que le premier rayon de chaleur (2). :
Les parties de leur chair que les dames exhibent, les bras, le cou, la poitrine, sont fardées et enluminées. « Mes damoyselles, tonne Jean Clérée, vous vous fardez le muzequin quantum volueris, et portez le musque tant que l’on vous suyve au trac (3) ».
La toilette serait incomplète, si madame n'y ajoutait quelques « choses odorantes (4) » pour parfumer son corps, ou quelques « pouldres pour provoquer à
luxure (5) ».
Mais il n’y a pas que les femmes pour se parer ; les hommes, certains hommes, de la catégorie que nous
(1} Le moine napolitain Barlete nous dit quel genre de fard préféraient sescontemporaines:.… vitellum ovi, aquam vitis, unguenta, cerusam.
(>) Olivier Maillard, sa prédication et son temps, par labbé SAMOUILLAN.
(3) La Vie au temps des libres Précheurs, par A, MÉRAY, t. IL.
(4) Le musc a été connu et employé de bonne heure. Les Chinois ont été les premiers à s’en servir. Encore de nos jours, les femmes turques ont une réelle dévotion pour le musc. Jamais une bourgeoise « chic » ne passera dans, la rue, sans laisser derrière elle un long sillage de cette senteur voluptueuse et chaude ; la femme du harem aristocratique dédaigne ces odeurs d’une sensualité trop brutale, et préfère la discrétion raffinée des produits des parfumeurs parisiens. (La Femme turque; Plon, éditeur). La si
(5) Olivier Maillard, par SAMOUILLAN,
nommons aujourd'hui les « vieux beaux » et qu'on nom-
tai ; "e Frs 6 A À | sq A. j ( L A op PE FARDS ET COSMÉTIQUES 255
mait, en ce temps, les « vieux mignons », s'inondent de senteurs et se peinturlurent la face.
C'est le roi lui-même qui a donné le ton, cet Henri de Valois, comme dit le peuple de Paris, « roi de France Me : incertain et de Pologne imaginaire, empeseur des collets |
de sa femme et friseur de ses cheveux. »
Les extravagances de ce prince en matière de toilettes sont restées célèbres. k
Il adorait s’inonder de parfums, se badigeonner le visage avec des fards, ou se l’adoucir avec des pâtes spéciales. | |
Pour conserver la fraîcheur de son teint, le roi faisait usage d'un masque fait avec quelques onces de fleur de farine de froment et quelques blancs d'œufs. |
Il appliquait cette pâte en se couchant et ne l’enlevait TE que le lendemain avec de l’eau tiède. Il tenait, dit-on, in cette recette, des Vénitiennes. |
À l'exemple du roi, ses mignons, pour conserver la % blancheur de leur teint et de leurs mains, mettent la | 4 nuit des masques (1) et des gants enduits de cosmétiques (2).
(1) C’est dans la seconde moitié du xvre siècle, sous le règne LA Fe de Charles IX, que le masque aurait fait son apparition.
Ce masque était de velours noir et seules les femmes de qualité pouvaient le porter. On le mettait le jour pour se présérver du hâle et la nuit, pour tenir plaquées sur le visage les compositions propres à entretenir la fraîcheur du teint ou plutôt à com-
battre les ravages du fard dont on se plâtrait. ss (2) Voici, à titre de curiosité, une recette de cosmétique donnée re)
en 1573 par l’auteur de l’/nstruction pour les jeunes dames :
«Je prends premièrement des pigeons à qui j'’ôte les pieds et
Ils se font, en outre, épiler les sourcils, de façon à ne laisser au-dessus de l'œil qu'une arcade fine et déliée.
Les chroniqueurs du temps nous donnent, à cet égard, les renseignements les plus circonstanciés.
«Ces beaux mignons, écrit l’Estoile, portaient leurs cheveux longuets, frisés et refrisés par artifices, remontans par-dessus leurs petits bonnets de velours, et leurs fraises de chemises de toile d’atour empesées et longues de demy pied, de façon qu’à voir leurs testes dessus leur fraise, il sembloit que ce fust le chef de saint Jean sur un plat. »
Et ailleurs :
« Le 29 octobre, le roy arriva à Olinville en poste, avec la troupe de ses jeunes mignons fraisés et frisés, avecq les crestes levées, les rattepenades en leurs testes, un maintien fardé avecq l’ostentation de mesure; peignés, drapés et pulvérisés de pouldres violettes, de senteurs odoriférantes, qui aromatisaient les rues, places et maisons où ils fréquentaient. » x
les ailes, puis de la térébenthine de Venise, fleurs de lis, œufs frais, miel, une sorte de coquilles de mer appelées porcelaines, perles broyées et camphre. Je pèle et incorpore toutes ces drogues ensemble et les mets cuire dans les corps des pigeons, lesquels je mets distiller en alambic de verre en bain-marie. Je mets au dedans du bec de l’alambic un petit tampon de linge où il ya un peu de musc et d’'ambre gris, et j’attache le récipient avec du lut au col de la chape auquel distille l’eau, laquelle après je mets au frais et devient fort bonne. »
Le rude Agrippa d’Aubigné en était toutindigné et son indignation s'exhalaient en vers satiriques (1).
Grâce aux indisérétions d’un contemporain, nous allons pouvoir jeter un coup d'œil sur la garde-robe, ou pour mieux dire, sur le cabinet de toilette d’un des mignons
de Henri NI. Le tableau est peint d’après nature (a
« Cette garde-robbe estoit assez spatieuse, et accommodée tout à l'entour à peu près comme la boutique des merciers ; Car il y avoit des chappeaux, en un autre lieu des ceintures, icy des jartières, ailleurs des fraises. les unes à gros gauderons, les autres à plus petits. En un lieu, la toilette et des peignes, et dedans, de certaines petites boëttes que je n’avois point encore veuës. Cela me fit demander de quoy cela pouvoit servir; on me dit que quelquefois le Seigneur et Dame en mettait dans sa poche pour s’en servir en temps et lieu ; cela me fit en prendre une pour voir ce qui estoit dedans et j y trouvay
(1) Si bien qu’au jour des Rois, ce doubteux animal, Sans cervelle en sans front, parut bel en son bal ; De cordons emperlés sa chevelure pleine, Soulz un bonnet sans bords faict à l'italienne, Faisait deux arcs voûtés ; son menton pinceté, Son visage de blanc et de rouge empâté, Son chef tout empoudré nous firent voir l’idée, En la placé d’un roi, d’une guenon fardée….
Si, qu’au premier abord chascun estoit en peine S'il voyait un roy-femme ou bien un homme reyne.
(2) Le meuble en France au xvr siècle, par BonNarré, Il | 17
du vermillon tout préparé, qu'il s'appliquoit sur les joues, quand celuy qu'on luy avait mis le matin estoit effacé. Aussi il y avoit de ces petites tenailles dont on
les frisoit, et un peu plus loing force boëttes et petites
bouteilles, les unes de verre simple et sans façon, les autres dorées et façonnées, dans lesquelles il y avoit plusieurs sortes d'eaux, tant de senteurs que pour les fards, avec tout plein de boëttelettes et de petites escuelles
peintes de rouge par le dedans, toutes lesquelles estoient,
sur de petites tablettes qui avoient été mises là pour cet effet. »
Les élégants, au temps de Henri IV, du moins au début du règne, n’avæient pas encore renoncé à toutes ces fadaises, Un poëte contemporain, du nom de Berthelot, nous fait connaître, dans son /aventaire d’un courtisan, les objets qui doivent composer le nécessaire de la toilette d'un jeune fringant de l'époque.
L'énumération en est des plus minutieuses :
La coquille d’un limaçon
Pour bien lisser une rotonde,
Une carte entière du monde,
Des gants neufs de peau de souris, Une once de poudre d'iris,
Des préceptes pour la grimasse,
Une grosse trompe de chasse,
Un papier tout plein de rubans,
Et les deux manches d’un gaban (1);
(1) Le gaban était un manteau de feutre, à longs poils et à manches, dont on se vêtissait pour se garantir de la pluie.
he 2;
Un compas pour l’astrologie, Plusieurs figures de magie,
Un chapeau gris, quatre boutons, La rognure de deux testons (1),
Un fer pour friser la moustache,
Des gaufres, un peigne, un panache, Dont il se pare quelquefois,
Allant à la maison des roys.
Aux beaux jours de la Renaissance, on avait assisté à une véritable invasion de cosmétiques et de parfums dangereux, dont l'Italie (2) nous avait gratifiés.
Catherine de Médicis, qui les avait importés, en avait donné le goût à ses fils : ils s'oignirent, ils se peignirent,
comme des femmes, dont ils adoptèrent en partie les
parures. ”
Sous Marie de Médicis, devenue veuve, puis sous Louis XIII, parfums et onguents reparurent avec une nouvelle vogue.
Une rapsodie imprimée en 10612 (3), au nombre des ingrédients que l'on trouve dans le boudair d’une coquette, mentionne les
Pommades, vermillons et fards Pour les teints ridés et blafards.
(1) Pièce de monnaie. |
(2) Minut nous assure que, de son temps, les dames de Venise se fardaient depuis la plante du pied jusqu’au sommet de la tête. (V. Essai de Calliplastie ou l’art d’embellir le visage, p. 102).
(3) La mode qui court au temps présent.
Il fallait être belle comme Diane de Poitiers (1) ou Marion Delorme, pour se contenter de simples lotions à l’eau fraîche. Marion se tenait des matinées entières les pieds dans l’eau, « parce que le nez lui rougissait quelquefois (2) ».
C'étaient là des exceptions, la société, au temps de Louis XIII, n’ignora ni ne dédaigna l’art, qu'avaient pratiqué ses devanciers, d’embellir la nature. Le rouge, le noir et le blanc jouèrent dans la toilette un rôle de premier ordre.
Rien n’était trouvé assez fort pour contenter l’odorat, blasé par les parfums que l'Inde et l'Amérique amenaient sur nos marchés depuis plus d’un siècle. Les essences et les quintessences servaient à toutes fins : on allait jusqu’à en mettre dans le linge, dans les vêtements, dans les gants et même dans les chaussures.
C’est de cette époque que datent les gants à la Cadenet, à cause d’une odeur préférée par le gentilhomme qui avait imaginé les gants à la Frangipane, ainsi appelés du
(1) Diane de Poitiers, qui conserva, jusqu’à la dernière heure, sa fraîche carnation, n’usait d'autre fard que de l’eau de pluie, dont elle se lavait tous les matins la figure, même dans la saison la plus rigoureuse.
Diane de Poitiers mourut âgée de 67 ans. « Je la vis, écrit Brantôme six mois avant sa mort; elle était si belle encore, que je ne sache cœur de yuener qui ne s’en fût ému, quoiqu'’elle se fût rompu une jambe peu de temps auparavant. Les maux qu’elle endurait auraient pu changer sa belle face, point du tout : sa beauté, sa grâce, sa belle apparence étaient toutes pareilles qu’elles avaient toujours été. »
(2) Historiettes, de TALLEMANT DES RÉAUX, t. V.
marquis de Frangipani; les gants de Neroli, dont la princesse de Nerola avait trouvé le parfum.
On se plâtrait avec un pinceau le visage, la gorge et les bras.
La duchesse de Montbazon se fardait ouvertement, M*° de Rambouillet se mettait du rouge aux lèvres. D'autres en mettaient aux-joues, si abondamment que ce rouge appliqué mangeait le rouge naturel; tandis que quelques-unes, pour paraître plus blanches, se tenaient au lit avec des draps écrus, ou mangeaient des citrons pour se rendre pâles.
Les jeunes gens se parfumaient aussi : l'huile de jasmin, la pommade de M"° des Essarts adoucissaient leur peau ; les sachets de violette et de roses musquées embaumaient leur linge et leurs habits, tandis que l’ « eau d'Ange », à l'iris de Florence, le genièvre brûlé et le vinaigre impérial embaumaient leurs appartements (1).
De telles habitudes ne pouvaient disparaître en un jour. Bien que le grand Roi eût de l’antipathie (2) pour
(1) La Noblesse française sous Richelieu, par ile vicomte d'AVENEL.
(2) « Il suffisoit de papiers trop parfumés pour lui porter à la tête » (Journal de la Santé de Louis XIV. p. 284). « Plus jeune, il veilloit lui-même à la confection des odeurs qu’il pouvoit supporter. C’est le gantier Martial, valet de chambre de Monsieur, que l’on connoît par la grotesque confusion que la comtesse d’Escarbagnas fait de lui avec le poète Martial, qui les com
les odeurs, force lui fut bien de tolérer ce qu'il ne pouvait empêcher, au risque de mécontenter ses plus aimables sujettes.
Sous Eouis XIV, les dames se fardaient outrageusement (1), au point que La Bruyère (2) ne craignait pas de les proclamer « affreuses et dégoûtantes ».
L'on raconte, à ce sujet, que la spirituelle Me Cornuel, rencontrant un jour une de ses nièces qui s'était couvert le visage d’une couche de blanc et de rose, s’écria : « Mon Dieu ! ma nièce, que vous avez là un joli masque !... On vous voit le visage au travers. »
Le Roi lui-même finit par subir la contagion ambiante. Il n'employait pas moins de dix-huit boîtes de porcelaine, pour loger les onguents variés dont il faisait
posoit devant lui. Le plus grand des monarques, dit l’avertissement du Parfumeur françois, s'est plu à voir souvent le sieur Martial composer dans son cabinet les odeurs qu’il portait sur sa sacrée personne.» Ed. FourNIER, note au Livre commode des Adresses, t. Il, p. 34.
(1) Le marquis de‘, qui avait Ia vue fort basse, rencontra un jour, dans le parc de Versailles, une duchesse qui se fardait d'une manière exagérée, et qu’il voulut embrasser. Mais elle s’esquiva adroitement derrière une statue, qui réçut le baiser destiné à la, duchesse. Cette méprise ayant donné lieu à des éclats de rire, le marquis mit les rieurs de son côté en disant : « Plâtre pour plâtre, l'erreur n’est pas grande. »
(2) On connaît le passage, souvent cité, de La Bruyère, qui n’a, du reste, servi à rien corriger : « Si les femmes, écrit-il, étaient telles naturellement qu’elles le deviennent par artifice, qu’elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu’elles eussent le visage aussi allumé et: aussi plombé qu’elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables. » LA BRUYÈRE, Caractères, chap. IT.
usage, et indépendamment de ces dix-huit boîtes, nous remarquons dans sa garde-robe des boîtes de vermeil (1) qui lui servaient à mettre de l’anis et des racines parfu- mées, et qu'il mâchait toujours, même à la guerre, à cause de certaines exhalaisons un peu trop vivement critiquées par M°° de Montespan,
On s’est souvent étonné de l'éloignement du grand Roi pour l'épouse légitime, qui, au dire des portraitistes les moins flatteurs, pouvait lutter de pair avec les favorites, sous le rapport de Ja beauté. La cause de cet éloignement ne pouvait être, en tout cas, dans l'abus du maquillage. Si elle se farda, comme toutes les dames de la Cour, ce ne fut qu'avec modération. Un personnage qui fit un. voyage en Espagne en 1655, et qui a raconté ses impressions dans un ouvrage assez rare, conservé à la Bibliothèque nationale, rapporte qu'après une fête de taureaux, un Espagnol le mena à un parterre, où il vit la jeune Marie-Thérèse, lorsquelle devait monter en carrosse.
« C’est une princesse de petite taille, écrit-il ; elle à la mine fort spirituelle et l'œil vif, le visage un peu plus long que rond. C'est dommage qu'elle se farde à la mode du pays, car, sans doute, si elle ne mettait pas tant de
(1) Parmi les boîtes dont le Grand Roi faisait encore usage, figurent une boîte à cure-dents, avec son couvercle percé à jour aux quatre coins et gravé au milieu des armes du Roi; des boîtes en or, pour mettre de la poudre; des boîtes en argent d’Allemagne, en cristal dè roche, etc. Il n’est guère que les boîtes à tabac et les boîtes à mouches qui manquent dans cette collection : on sait que le Grand Roi eut toujours une si grande répulsion pour l’action de priser, qu’à Versailles on se cachait pour le faire.
ns i 204 LES INDISCRÉTIONS DE L’HISTOIRE
vermillon, elle paraîtrait plus belle : mais on en met tant en cette cour, qu'elle et la reine (Anne d’ Autriche) sont encore celles qui en sont le moins enflammées ; toutes les autres se rendent les joues de couleur écarlate, mais d'une façon si grossière, qu'on dirait qu’elles ont plus . travaillé à se déguiser qu’à s'embellir. »
Un conseiller du Parlement de Rouen qui fit, en 1660, la voyage de Madrid, nous aide à contrôler ce portrait,
par celui qu'il a laissé de la jeune reine, dans le récit de
sa réception au palais :
« Elle a la bouche.belle et fort vermeille : elle à le teint parfaitement beau; elle est fort blanche ; elle a les joues grosses par en bas, et met du rouge, mais pas tant que le reste des dames (1). )
-Si Marie-Thérèse se contentait de ses grâces naturelles et ne faisait pas abus du maquillage, son beau-frère pas- Sait son temps à se composer le visage. On l'habillait souvent en fille, et, comme cet habillement lui seyait à ravir, il se plaisait à le revêtir. L'équivoque adolescent courait chez la mère de l'abbé de Choisy, qui le coiffait, lui mettait un corset, des jupes et des manteaux de femme. |
Le soir, dans son appartement, il se décorait de cor-
(1) Mike de la Vallière el Marie-Thérèse d'Autriche, par H. Duccos.
D'uAt-S
LUE Ûl
nettes et de pendants d'oreilles et se contemplait devant un miroir.
Il ouvrait le bal, travesti en femme, un masque sur la face, des mouchés à la joue ; il jouait à la cour des rôles d'actrice.
Saint-Simon l'a peint, déjà vieux, d’une façon saisissante : « petit et ventru, monté sur des échasses, tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, de pierreries partout, avec une longue perruque tout établie au-devant, noire et poudrée, et des rubans partout où il en pouvait mettre, plein de toutes sortes de parfums. On l’accusait de mettre imperceptiblement du rouge. »
Sous la Régence, on vécut dans une atmosphère (1) parfumée et ce fut à qui se farderait le plus.
La Palatine (2), qui n’a pas beaucoup de tendresse, il est vrai, pour sa belle-fille, ne manque pas l’occasion de nous révéler que « M d'Orléans paraît plus vieille qu'elle n'est, car elle met beaucoup de rouge... »
Les filles du Régent suivaient l'exemple de leur mère (3).
(1) Le maréchal de Richelieu vivait, en ses dernières années, dans un air saturé des poudres odorantes que des soufflets lançaient dans les pièces où ii se tenait,
(2) Lettre du 9 juin 1716.
(3) V. Les Filles du Régent, par Ed. de BARTHÉLEMY, t. I, p. 181.
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La maîtresse du prince elle-même se maquillait outra-
geusement.
«. Plusieurs personnes vivantes ont connu, dit « Lemontey, la duchesse de Falari. Elle étalait encore, « dans une extrême vieillesse, les fruits de l'éducation « de la Régence. Elle était si couverte de fard, que, par « une allusion aux beaux vers de Racine, dans le Songe « d'Athalie, on la nommait vulgairement la reine « Jézabel (1). » :
Louis XV poussa la dépravation jusqu'à ne plus goûter que la simple nature (2).
On sait que M”° Du Barry, quand'elle voulait éviter de recevoir le Roi, avait soin de mettre du rouge; c'était un signe suffisant ; elle fermait ainsi sa porte. En s'embel-
(1) On lit dans les Souvenirs du duc de Lévis : «M. de Riche-.
« lieu eut, au contraire, une grande représentation, mais Sa « maison était peu fréquentée par les jeunes gens, et la société « ordinaire était composée de ses contemporains. Il y avait, entre « autres siècles, une duchesse de Phalari, personnage passive- « ment historique..C’était dans ses bras que le Régent avait « expiré quelques soixante ans auparavant. Il fallait qu’elle fût « belle alors; mais quand je la vis, elle était hideuse. Sa peau « livide et ridée était recouverte d’une épaisse couche de blanc. « rehaussée, de deux placards d’un gros rouge; une perruque
« blonde couvrait mal ses tempes chauves, et faisait un con-.
« traste marquant avec ses sourcils peints en noir. Par une « réminiscence de ses anciens goûts, elle se plaisait à embrasser « les jeunes gens, et sous le prétexte de je ne sais quelle « parenté, elle me fit cette faveur, dont on peut croire que je me « serais bien passé. On l’appelait la mère Jégabel, et ce nom lui allait à merveille. »
(2) V., à cet égard, un curieux article de Baudelaire dans le Figaro, du 3 décembre 1863.
lissant, elle faisait fuir le royal précurseur, à sa manière, . de Jean-Jacques. | |
Au siècle du roi galant, la toilette est cependant « la grande affaire. » Les femmes passent des heures entières devant la psyché (1), ayant à la portée de la main, sur une table « parée de dentelles comme un autel, enveloppée de mousseline comme un berceau », toutes sortes de fards, de pâles et de philtres de rajeunissement.
Toutes les couleurs se trouvent représentées dans cette palette d'un nouveau genre ; le rouge minéral et le vermillon, le blanc chimique et le bleu de veine (2); l’eau pour blanchir et l’eau pour rendre le teint vermeil ; l’eau pour faire pâlir, lorsqu'on est trop rouge, l’eau pour adoucir les traits, si on les a trop grossiers ; l’eau de chair admirable, pour les teints jaunes et bilieux ; l'eau pour les personnes maigres et l’eau pour celles trop grasses,
On trouve encore, dans l'arsenal de la coquette au temps de Louis XV, les laits contre les rides, les tannes et les rousseurs, le hâle du soleil et les morsures du froid ; la pommade pour effacer les marques de petite vérole et en combler les creux; les bandeaux oiïints de cire vierge, pour lisser et purifier la peau du front.
Et nous ne parlons pas de tous les autres ingrédients
(1) Cf. Mémoires pour servir à l’hist. des mœurs el usages des Français, par Ant. CaiLLorT, t: Il, au chapitre : Toilette des femmes.
(2) La tête frisée ras et poudrée, «le corset échancré à l’excès », ne füt-ce que pour étaler ce réseau de veines bleues, que les femmes se faisaient peindre sur la poitrine, pour en faire ressortir la blancheur (Lettre de Madame, 28 septembre 1718).
pour la beauté des dents, des ongles, etc. (1). Où cela nous entrainerait-1l ?
Pour animer le visage, on a surtout recours au rouge, mais il y à rouge et rouge : Le rouge de la femme de qualité n’est pas le rouge de la femme de cour; le rouge d'une bourgeoise n’est pas le rouge de la femme de cour ou de la femme de qualité, encore moins le rouge de la courtisane : il n’est qu'un soupçon de rouge. |
À Versailles, les princesses le portaient très vif et très haut de ton, et quand les femmes de qualité étaient présentes à la cour, elles devaient avoir ce jour-là un rouge plus éclatant qu'à l'ordinaire. Une lettre de Voltaire atteste toute la peine qu'eut Marie Leczinska, lors de son arrivée en France, à se conformer à ce mode d’enluminure. M°° de Provence (2) aura de même la plus vive répugnance pour le rouge vif exigé par l'étiquette.
(1) V. La Toilette de Vénus, extrait du Médecin des Dames ou l’Art de les conserver en santé, Paris, 1771; La Toilette de Flore, etc., etc.
(2) & Mme la comtesse de Provence, quoique plus âgée que son mari, a encore toute la candeur aimable du jeune âge, et les petites gentillesses qui lui sont naturelles. Elle est encore toute neuve pour l'étiquette, et a l’air gauche en tout ce qui tient au cérémonial: Le lendemain de son mariage, quand Me de Valentinois, sa dame d’atour, voulut lui faire du rouge, la princesse a fait beaucoup de facons et avait une grande répugnance à se faire peindre ainsi le visage. Il a fallu que M. le comte de Provence lui demandât de se conformer à l’usage de la Cour, lui assurant qu'elle lui feroit grand plaisir, et qu’elle en seroit infiniment mieux à ses yeux :
« Allons, madame de Valentinois, mettez-moi du rouge, et beaucoup, puisque j'en plairai davantage à mon mari. » Anecdotes piquantes, publiées par J. Gay, p. 137.
Les femmes qui se seraient volontiers passées de se peindre le visage ne pouvaient se soustraire à la mode, dans la crainte de paraître avoir des teintes de mortes, au milieu de tous ces visages cramoisis.
Lorsque l'infante Marie-Thérèse fut amenée en France, en 1745, pour épouser le Dauphin (r), elle n'avait jamais mis de rouge. Dans le voyage, on lui fit entendre qu'il fallait en mettre. Elle répondit qu'elle ne le ferait que si le Roi lui en donnait l’ordre. On en délibéra à Versailles. Le résultat de la délibération fut que la Dauphine paraitrait trop blèême avec son teint naturel et que, par suite, elle devait se conformer à l'usage. |
Le duc de Richelieu fut chargé, en sa qualité de premier gentilhomme de la Chambre, et au nom de Leurs Majestés, d'annoncer à la future épouse de l'héritier du trône qu'elle avait permission de mettre du rouge.
L'étiquette des cours avait bien d’autres exigences. Un chroniqueur conte que, lorsque mourut M” Henriette, l'une des filles de Louis XV, son corps fut transporté de Versailles à Paris dans un carrosse. « Elle était, dit Barbier, en manteau de lit, coiffée en négligé, avec du rouge. » Ainsi une princesse de la maison de France ne pouvait décemment se présenter devant la Mort qu'horriblement maquillée !
Était-ce pour se conformer à l'étiquette que la marquise de Pompadour se mettait du rouge? N’était-ce pas plutôt pour dissimuler cette pâleur qui effrayait son royal amant? Quoi qu'il en soit, il est certain qu'elle se
. (1) Louis de France, né le 4 septembre 1729.
ve
fardait : nous n’en donnerons d'autre preuve que l’existence, dans sa bibliothèque, d’un curieux ouvrage, dont un bibliophile de noble souche (1) a jadis donné l’intéressante description.
L'ouvrage est intitulé : Nouveaux Mémoires pour servir à l'histoire de l'esprit et du cœur. Les auteurs en sont le
marquis d'Argens et M'° Cochois. Il porte sur ses plats
les armes de la marquise.
Les livres aux armes de la marquise ne sont pas rares: ils ne méritent guère d'être recherchés des collectionneurs, à moins qu'ils n’offrent quelque intérêt de texte ou de reliure, mais l'ouvrage dont il est question, bien que modestement relié en veau, présente une particularité curieuse : à côté des chapitres philosophiques, mélangés de quelques articles scientifiques, il ÿ a une partie qui devait intéresser plus directement, sinon la femme sérieuse qu'il y avait en M*° de Pompadour, du moins la femme coquette, plus peut-être par nécessité que par goût : ce sont les Pensées diverses sur l'art d’embellir le visage, par M'° Cochois. Il y a, dans ces pensées, des conseils pratiques pour mettre le blanc et le rouge qui pourraient être utiles encore aujourd’hui à nombre de nos contemporaines.
M'"° Cochoïs (2) est avant tout l'ennemie du blanc: il
(1) Le baron Lucien Douze, Cabinet d’un curieux.
(2) Voulez-vous connaître une des recettes de blanc données par Mie Cochois, une de celles dont se servaient les dames de qualité au temps de la faveur de la Pompadour ?
Lisez et prenez note :
« Mélangez, dit-elle, céruse, miel, gomme et limaçons pilés. »
Pas bien ragoûtant, penserez-vous, mais si la recette est bonne... :
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n'en faut user que trés sobrement, dit-elle : « Une jolie femme qui se met du blanc (sans absolue nécessité) est aussi inexcusable qu'une personne qui, ne courant aucun risque de dire la vérité et qui, trouvant même du désavantage à mentir, manque à la vérité, uniquement par le plaisir qu'elle trouve dans le mensonge. Une jolie femme qui se farde est punie par son crime : elle devient bientôt assez laide pour être obligée de se farder par nécessité. Au contraire, l'usage modéré du rouge fournit aux femmes un des plus sûrs moyens pour donner de l'éclat à leur beauté. »
Ainsi qu'on pouvait s'y atiendre, l’usage du rouge ne tarda pas à se répandre de la cour de France dans toutes celles de l'Europe. La Russie elle-même, bien qu'encore reléguée dans ses steppes, s'empressa de l’adopter. Catherine conte, dans ses Mémoires, que le premier présent que lui fit l'impératrice Elisabeth, à son arrivée à la cour, fut le Petit Pot. |
Qu'était-ce que le « Petit Pot » ? On désignait ainsi la capsule de porcelaine où se plaçait le rouge. Cette capsule, comme contenance et comme forme, rappelait tout à fait celles qu'emploient aujourd'hui encore nos parfumeurs. « Avoir droit au Petit Pot » était le rêve de toute jeune fille.
A Madrid, la comtesse d'Aulnoy, assistant à la toilette.
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d7h © LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE
d'une dame de la cour, voit celle-ci tremper un pinceau dans une tasse pleine de rouge et s'en barbouiller à fond, non seulement le visage, sans oublier l'intérieur des narines, mais les oreilles, les mains, les doigts, les épaules. Cet usage dégoûtant était devenu obligatoire. Les plus raffinées se nettoyaient (M"*° d’Aulnoÿ emploie le terme plus expressif de « décrassaient ») la figure avec un mélange de sucre et blanc d'œuf battu, qui venait à bout de l’affreaux mastic dont la face était enduite, mais finissait par laisser sur la peau du front une sorte de
glacis luisant (1).
En Angleterre (2) même — le croirait-on —— dans le pays du cant et de la pruderie, on faisait publiquement outrage aux lois de la nature, à ce point qu'en 1770, le grave Parlement d'Angleterre se vit dans l'obligation de
(1) Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1902. S
(2) « La règle, comme on sait, est particulièrement sévère dans les prisons anglaises. Il n’y a guêre apparence qu’on puisse y introduire des fards, par exemple. Eh bien, les prisonnières, pouvant renoncer à la liberté, mais non aux artifices de la toilette, trouvent d’étranges moyens d'y suppléer — ces moyens fussentils répugnants.
« Aussi voit-on de malheureuses « convicts » lécher patiemment le plâtre des murs et s’approvisionner ainsi de je ne sais quel. affreux cosmétique, sur la composition duquel il ne serait pas ragoûtant de s'expliquer !.…
« Une prisonnière se fardait régulièrement comme une actrice, et les surveillantes cherchaient vainement où elle pouvait prendre son rouge. Il était bien certain, cependant, qu’elle en avait, et qu’elle s’en couvrait même outrageusement, inspirant grande envie et grande jalousie à ses compagnes. Ce fut le hasard qui donna la clef de l'énigme. » La femme en prison et devant {4 mort, par R. DE RYGKÈRE, p. 30.
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