‹ Les indiscrétions de l'histoire (volume 2)Chapitre 51 sur 59 · PLAINTE DES FEMMES · texte numérisé non relu

PLAINTE DES FEMMES

Que tu seras bluté, beau miracle d'amour!

Pour embellir ta hure il faut tant de farine Es 4 Qu’avec juste raison l’on doit craindre qu’un jour $ Ta tête dans Paris ne cause la famine.

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ab LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE

vieillesse pour qu'il consentit à s'en parer, À peine en

supporta-t-il un léger nuage, sur la fin de sa vie,

« Le plus grand. des monarques qui aient jamais été

sur. le trône, lisons-nous dans un livre contemporain du Grand Roi, s’est plu à voir souvent le sieur Martial

(un parfumeur connu de ce temps) composer dans son: cabinet les odeurs qu'il portait sur sa sacrée personne, »

À cette même époque la maréchale d'Aumont se divertissait à faire elle-même sa poudre à poudrer : d'où le nom de poudre à la maréchale, qui lui est resté.

Un œil de poudre blonde relevait parfois les perruques des jeunes courtisans et, comme le dit Scarron,

Maint poudré qui n'a pas d'argent

se donnait des airs de cour et de conquête, car la poudre

était portée surtout par les petits-maîtres à bonne fortune. |

La fureur de déguiser la couleur de ses cheveux introduisit par degré cet usage, et vers la fin du règne de Louis XV, le duc de Bourgogne, l’austère élève de Fénelon, se mettait de la poudre.

M”° de Sévigné, décrivant (1) de visu, nous fait assister à l’amusant spectacle de la toilette de la duchesse de Bourbon. « Elle se frise et se poudre elle même, écritelle à sa fille, elle mange en même temps; les mesmes doigts tiennent alternativement la houppe et le pain au pot; elle mange sa poudre et graisse ses cheveux ; le tout

(1) Lettres, t. IX, p. 376.

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ensemble fait un fort bon déjeuner et une charmante coëffure... »

Jusqu'alors la poudre était restée l'apanage des personnes de condition ; ce n’était encore qu’un usage accidentel et de caprice. C’est seulement sous le règne suivant qu'il devint général.

« On y avait longtemps répugné comme à l’émétique, dit le sexagénaire Arnaud dans ses Souvenirs ; on avait repoussé cette invention frivole avec autant d'opiniätreté que Si c'eût été une découverte utile. » Et il ajoute : « Quoique Louis XIV ne l'ait pas adoptée dans sa vieil-

lesse, je gagerais que l'adoption de cette mode qui blan-

chissait toutes les têtes fut favorisée par plus d'un cidevant jeune homme. » Cela est possible et cependant le succès n’en fut assuré que sous la Régence par l'exemple du jeune Fronsac, qui donnait alors le ton (1).

« La chronique rapporte que le duc de Fronsac, le futur maréchal de Richelieu, tout jeune encore et déjà le point de mire de toutes les beautés de la cour, parut à l'Opéra dans un-costume des plus élégants et les cheveux entie-

rement poudrés. Cela suffit pour remettre la poudre à la

mode.

Un traité de civilité du xvurre siècle (2) prescrit de ne jamais € sortir du logis qu'après avoir peigné et arrangé proprement ses cheveux. On y peut mettre de la pom-

‘thäde et de la poudre en très grande quantité. »

‘ (1) Gauseries d’un curieux, par FEUILLET DE CONCHES, t,. IL. ® (2) Règles de la bienséance et de la civilité chrétienne, par DE LA SALLE.

Le 2r septembre 1740, un arrêt du Parlement de Paris. défendit aux amidonniers de fabriquer de l’amidon, tant.

élait grande la disette des céréales,

. Comme la poudre à poudrer se faisait avec de l'amidon, .

elle ne valait, avant l'augmentation du prix du blé et de

la farine, que 3 sous la livre; elle augmenta alors jusqu'à.

8 sous; mais aussitôt que l'arrêt qui faisait défense de

fabriquer de l’amidon eut été publié, en deux jours de

tèémps la poudre monta à 24 sous la livre, Ce fut presque une révolution dans le monde des marquises et des petits-maîtres.

Les femmes n'avaient pas — le croirait-on? — adopté.

la mode de se poudrer avec autant d'enthousiasme que les hommes.

La première tête poudrée qui apparaît dans l'histoire

est celle de M'° Cécile de Lisoris, en 1704,

Ce ne fut que beaucoup plus tard que la mode s'en répandit. Lady Montague, visitant la France vers la fin.

du xvine siècle, écrit des femmes du grand monde que « leurs cheveux ressemblent à de la laine blanche, et

avec leur visage couleur de feu elles n'ont pas même :

figure humaine ; on les prendrait pour des moutons écorchés. » i

L'armée fut asservie à la mode de la cour, tout comme les femmes du monde : nos officiers et même nos soldats portaient la perruque poudrée.

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On Doudrait lé dhevenx des soldats 4-à: la TER ou à ASS » L'avantage de ces méthodes, disent les auteurs.

d’ instructions concernant les troupes, est & qu'un régi ment, faisant des exercices pénibles par un temps chaud, :

est moins délabré dans sa frisure que s'il. était poudré

tout uniment (1). »

Les dragons APE avoir dans leur besace‘un sac à poudre, une houppe et des peignes, sans compter les fers

à friser.

Le ministre de la guerre Monteynard eut beau rune l'usage de la colle, comme dangereux pour la santé et

ES: «incompatible avec l'attention que le soldat doit avoir

de se peigner »,‘il ne réussit pas plus que le marquis de

Bouffers, en portant ses cheveux courts, et le comte de

de Saint-Germain, en décrétant la suppression de la perruque poudrée, à faire disparaîrre la manie du poudrage,

Sous Louis XVI, les boutiques, où le plus grand. nombre allaienttse faire poudrer, ressemblaient à à l'inté-:

:. rieur des moulins. ét comme les industriels qui distri-

ES EE sas

byaient si généreusement la farine à leurs pratiques en

prenaient leur bonne part pour eux-mêmes, ils justi-

fièrent le nom de merlans, qui leur fut donné par le L peuple. Dans l'exercice de leur fonction, ils ressem- -blaient effectivement à des merlans qu'on va mettre à la __ poêle (2). |

(1) V. La vie militaire sous l’ancien régime, par A. BABEAU,

Det Pp. 102:et suiv.

(2) Le Parfumeur français. Ve s, d,, mais pern vers

Des villes, la poudre passa dans les villages (1). Un poète s’en plaint amèrement dans une églogue, qui fut mentionnée honorablement par l’Académie française :

De nos jours on étage, on plisse ses cheveux, Par le ciel destinés à de meilleurs usages ; Une poussière utile affadit les visages :

Comme de nos besoins la vanité se rit !

La farine vous poudre et le son vous nourrit.

À la veille de la Révolution, on faisait une consommation prodigieuse de poudre et de farine pour la toilette. Avec la poudre employée dans un jour, on eût, dit un écrivain de l’époque, « nourri dix mille infortunés. »

Il n'eût pas été bien porté, pour une jeune fille, de paraître dans le monde sans: poudre. A cet effet, elle mettait le soir un bonnet de taffetas blanc, qui protégeait et conservait la poudre des cheveux. Quand celle-ci était tombée, le coiffeur recommerçait l’accommodage ; la fillette tenait sur son visage un grand cornet de carton pour n'être pas aveuglée, et l'opérateur, Frison, Dagé, Larseneur ou Legros, saupoudrait la tête d’un nuage blanc dont il était bientôt tout couvert lui-même.

« Que les femmes, écrit Sébastien Mercier, l'inimitable peintre des mœurs parisiennes, consomment à colorer l'édifice de leurs cheveux, à brillanter leur teint, à donner à leurs mains tout l'éclat de la blancheur, consomment, dis-je, à orner leur corps une matière propre

(1) V. La vie rurale dans l’ancienne France, par Alb. BABEAU (2° édition}, p. 348 (inventaire d’un marchand).

LA POUDRE À POUDRER POUR BE à les nourrir, c’est une de ces erreurs du luxe qu'on ne peut guère détruire, parce que le luxe lui-même, hélas ! est devenu si puissant qu’il est presque un besoin (1).

On se servait, en général, de « farine de froment bien sassée », mais on sophistiquait déjà la poudre avec de l'amidon, de la craie ou du sulfate de chaux.

« Sur la fin du siècle passé — c’est du xvrrt siècle dont entend parler Mercier — il n’y avait que les comédiens qui s’en servaient pour paraître sur le théâtre. Ils avaient soin de se peigner et de se dépoudrer quand le spectacle était fini. Actuellement toutes les têtes sont poudrées ; on pommade déjà celle des chevaux ; leur toilette est aussi longue que celle d’une petite-maîtresse ; et je ne serais pas étonné de les voir bientôt poudrés : on propose bien des prix, on fait de belles découvertes, mais on ne s’est pas encore occupé de faire de la poudre pour les cheveux sans y employer de farine. »

Peu avant la Révolution, les hommes portaient leurs cheveux tressés, bouclés, mis en queue ou nattés à la Panurge, et surchargés de poudre et de pommade.

C'était, du reste, à qui se poudrerait le plus : le moindre clerc de procureur, les domestiques, les cuisiniers, les marmitons étageaient leurs boucles, dressaient

(1) L'Observateur de Paris et du royaume ou Mémoires historiques et politiques, par MERCIER.

en pyramide leur toupet poudré, ce qui faisait dire à un auteur du temps, approuvant pleinement là nouvelle mode : « L'usage de la poudre dans la chevelure tient aulant à la bienséance qu'a la commodité, et il a été regardé Comme de premiére nécessité chez tous les peuples policés. » |

En 179%, peu ou point dé poudre, tel est le mot d'ordre. « La coiffure la plus fraîche et dé meilleur goût, “inventée par des femmes d’abord, et qui viént d’être adoptée par nos jolis hommes, est formée par des boucles marronnées toutes égales; point de poudre sur les cheveux (1). »

C'était un symptôme.

Bientôt un cri de réprobation s'élève contre la poudre, N'est-il pas absurde, odieux même, qu’une partie de l'aliméntation du peuple aille se perdre sur la tête des hommes et des femmes, sañs profit pour la beauté et au préjudice de la propreté ?

Le district de Saint-Eustache renonce en masse à ce gothique usage. Brissot, le puübliciste populaire, non seulement cesse de se faire poudrer, mais encore abat ses cheveux, pour ressemblér aux anciennes têtes rondes de la Révolution d'Angleterre. - ie

Des jeunes gens d'opinion avancée commencent à se parer de leur chevelure, sans y rien mettre pour en modifier la couleur ; d'autres se contentent de la poudrure à flimas, qui ne dépose sur la tête qu'une couche de blanc transparente.

(1) Cabinet des Modes, septembré 1792.

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Les partisans de l’ancien régime tiennent pour la per“ ruquüé à catogan poudrée ; c'est leur signe distinctif.

Cependant il en est qui, sans avoir des opinions afi- chées, la portent en souvenir de la tradition : tels les gardes nationaux, tout fiers de ressembler aux soldats

de l’ancienne armée!

. Parmi les révolutionnaires de marque, il n’y a guère

que Robespierre qui ne craint pas de se montrer à ses

collègues fraîchement poudre, en cravate blanche, EUR et

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culotte de la dernière coupe.

Qui se douterait qu'après la chute du dictateur il ÿ eût encore nombre dé consommateurs de poudre? Un rapport de police de 1594 (1) est des plus concluants à cét égard.

A dater de ce moment, la poudre disparaît à peu près complètement.

On la voit repayaître un moment pendant l'expédition d' Égypte, au cours. de laquelle les vétérans se mirent à reporter la queue et les cadenettes, comme sous le règne de Louis XV, légèrement poudrées.

(1) Plusieurs ssotions se proposent de faire une pétition à la Convention nationale, notammént celle de la Montagne, tendant à obtenir d’elle :

1° Que les pâtissiérs de Paris ne puissent plus faire de gâteaux où ils Ro béaucoup de beurre et d'œufs tant que durera la ‘rareté ; |

2 Les parfumeurs emploient beaucoup de pommes de terre pour faire de la poudre à poudrer, il seroit très à propos de faire cesser ce commerce; il seroit bon que le Comité de Salut publique (sic) s'occupe de ces objets, et de prévenir les désirs de tous les citoyens à ce sujet. 1I en sera question le 20, jour de la décade prochaine (DAUBAN, Paris en 1794 et 1795, Plon, éditeur).

Bonaparte, pendant la campagne d'Italie, avait eu la queue et les cadenettes accommodées d’un œil de poudre, mais il en avait fait bientôt le sacrifice et s’était fait gloire, seul de tous les généraux, d’avoir le crâne tondu.

Ce trait de physionomie, qui le distinguait entre tous ses compagnons d'armes, marquait son désir de n'être plus qu’un soldat à la retraite, soucieux désormais de consacrer ses loisirs à l'étude des sciences.

Il est possible aussi que l’idée d’une ressemblance avec Titus ait éveillé dans l’âme de Bonaparte des pressentiments flatteurs pour son ambition. Pour qui connaît son esprit superstitieux (1), l'hypothèse n’a rien d’invraisemblable.

À l'heure actuelle, après des éclipses passagères, Ia poudre a repris tout son empire.

Les statisticiens ont renoncé à évaluer la quantité qui s’en consomme : c’est par quintaux, c’est par tonnes qu'il faudrait compter.

Bien qu'on appelle communément la poudre à poudrer poudre de riz, c'est encore le riz qui entre pour la ‘plus faible part, quand elle en contient, dans sa composition.

(1) Cf, dane notre Cabinet secret, le chapitre CONSaCré aux Superstitions de Napoléon. ;

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Ces poudres ont généralement pour base des fécules

extraites du froment, des pommes de terre, de diffé-

rentes amandes, mêlées en proportion plus ou moins grande avec du talc en poudre ou stéatite (pierre de savon), de la magnésie (silicate de magnésie), de la craie de Briançon, dé l’oxyde de bismuth, de l'oxyde de zinc, etc., etc. (1).

On substitue souvent la poudre d’amidon à la fécule de riz : la fleur d’amidon a, en effet, un brillant plus prononcé .et plus vif que la poudre de riz. Elle donne à distance certains reflets azurés, fort agréables à l’œil, que ne produit pas la poudre de riz; enfin elle adhère mieu

à la peau. | | Fa)

On ajoute parfois du sous-nitrate de bismuth et de l'oxyde de zinc à l’amidon ; ces deux agents métalliques présentent l’avantage d’être très blancs, opaques et astringents.

On parfume le mélange avec de la poudre d'iris, qui a une senteur trés fine et très délicate, rappelant celle de la violette, mais atténuée.

Le bismuth à le grave inconvénient de communiquer à la peau une teinte noire, pour peu qu’il y ait dans l’atmosphère ambiante des émanations sulfureuses. C’est pourquoi on doit se garder d’aller prendre un bain sulfureux, le visage couvert d’une poudre dont on ignore la cmposition.

(1) PIESSE, 0p. cit.

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Hi serait souhaitable que chacun préparât lui-même sa poudré ; on éviterait au moins de la sorte qu'elle soit adultérée, et le cas est loin d'être rare.

: Combien de poudres qui contiennent de la céruse, laquelle donne beaucoup de brillant, mais expose, au saturnisme ; de l’albâtre, ingrédient inoffensif peut-être,

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