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Les Moucnes
D'où vint l’idée aux femmes d'appliquer sur leur visage ces découpures de taffetas noir, qui simulaient au début les ramifications des veines des tempes? Quelle fut, en un mot, l’origine des mouches ?
Une ordonnance de médecin (1) : l'effet produit par certain emplâtre pour calmer le mal de tête, sur la figure d’une femme aux pâles couleurs, encouragea ses amies à en essayer.
Ce n’est pas la seule fois, d’ailleurs, où nous aurons à constater les liens étroits qui unissent la mode et ses caprices aux prescriptions d'Esculape. G
D’autres prétendent que c’est la duchesse de Newcastle, sous le règne de Charles IT, qui aurait imaginé de recouvrir d’un bout d’étoffe noire des boulons qu'elle avait
(1) N’a-t-on pas dit que l’usage de la poudre venait de la Pologne, où l’on s’en servait pour cacher les effets d’une maladie, qui s’attache aux cheveux, maladie connue sous le nom de plique polonaise ?
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autour de la bouche. Une rivale, s'étant aperçue que la blancheur de son teint en était relevée, et qu'elle y gagnait je ne sais quel piquant, se mit en devoir d’en faire autant : d'où les mouches, qui régnèrent en despotes pendant plus d’un siècle.
Comme il fallait s’y attendre, les érudits ont fait une incursion dans le passé pour y retrouver cet accessoire de la beauté féminine et commeils ne se résignent pas aisément à faire buisson creux, ils ont, une fois de plus, triomphé.
L'usage des mouches était, à en croire l’un d’eux (1),
connu même à Rome (2). Les patriciennes de la Ville
éternelle avaient dans leur arsenal de petits emplâtres noirs et arrondis, nommés splenia, qu’elles appliquaient, comme une sorte de semis, sur la peau. Martial les désigne clairement dans ce vers
Et numerosa linunt steliantem splenia frontem
« Des mouches nombréuses constellent son front superbe. »
(1) Constantin James, Toilette d’une Romaine.
(2) D’après le savant BœTrrTiGer (Sabine ou matinée d’une dame romaine), les anciens eurent recours aux mouches. Ils étaient très sujets aux boutons : on peut compter, dans les ouvrages des médecins grecs, jusqu’à vingt-trois dénominations différentes de boutons. Il était donc naturel qu’ils songeassent, comme plus tard les coquettes du xvure siècle, à les dissimuler. Ils se servirent donc de petits emplâtres noirs découpés en croissant. Le calliblépharon de Pétrone et les petits emplâtres de cuir mince (alula), dont parle Ovide dans l’Aré d'aimer, servaient plus spécialement pour les maux d’yeux. (Cf. le livre de Bœttiger, édit. de 1813, aux p. 361-2.)
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Ces mouches devaient simuler les sus taches appelées communément « grains de beauté CF}
Parfois, au lieu d'emplâtres, on figurait +: petits ronds noirs, avec un pinceau, en leur donnant la forme d’un croissant (lunata splenia).
Mais, objectera-t-on, on ne lit pas Martial et Ovide dans les boudoirs; nos élégantes ont d’autres chats à fouetter. |
IL'est présumable, en effet, que ce n’est pas à l’imitation des Romains que les jeunes seigneurs du temps de Louïs XIII eurent tout À CouD la fantaisie de se mettre des mouches.
Car ce ne sont pas seulement les femmes (2) qui s’en
(1) Les Perses et les Arabes auraient été des premiers à faire usage des mouches. En réalité, il s’agit plutôt de tatouages, en l’espèce, que de mouches, au sens où les modernes entendent ce mot (Le Livre des collectionneurs, par A. MAze-SENCIER. }
(2) Nous avons un témoignage formel de l’habitude qu’avaient déjà les femmes, du temps de Henri IV, de s ‘appliquer des mouches sur le visage, ét ce témoignage, c’est celui du dauphin lui-même (le futur roi Louis XIII).
Ce passage du Journal d’Héroard ne laisse aucun doute à ce sujet :
« Le 26 janvier, lundi. Il avoit une petite enlévure au coin de la lèvre droite; je lui fis mettre un petit emplâtre, lui disant s’il lui plaisoit pas que je lui fisse mettre une petite mouche : Une mouche, dit-il, en raillant, ho! Je veux pas être beau; c’est
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parèrent : les hommes eux-mêmes se mirent à en porter. | «Il sera encore permis à nos galands de ia meilleure. mine, disent les Loix de la galanterie française (1644), de porter des mouches rondes et longues, ou bien l'emplastre noire assez grande sur la temple, ce que l'on appelle l'enseigne du mal de dents (1); mais pour ce que les cheveux la peuvent cacher, plusieurs ayant commiencé, depuis peu de la porter au-dessous de l'os de la' joué, nous y avons trouvé beaucoup de bien-seance et d’agrement. Que si les critiques nous pensent reprocher que c'est imiter les femmes, nous les estonnerons bien lorsque nous leur respondrons que nous ne ‘sçaurions faire autrement que de suivre l'exemple de celles que nous admirons.et que nous adorons (2). » |
madame la princesse de Gonty qui met à son visage des petites mouches pour se faire belle. » Journal d'Héroard, t. 1, p. 380.
. Un couplet satirique, reproduit par Tallemant des Réaux tk IV, p. 335), atteste que les dames se rendaient à l’église, ainsi
« mouchées js
Portez-en à l'œil, a la témple, Ayez-en le front chamarré,
Et, sans craindre votrè curé, Portes-en jusque dans le temple.
(1} À la fin du xvr siècle, on soignait les maux de dents en appliquant sur Îles tempes de mignons emplâtres étendus sur du taffetas ou du velours. Il ne fallut pas longtémps à une coquette pour remarquer que ces taches noires faisaient ressortir la blanchéur de sa peau, et que si le rémèdé était inefficace contre
| l’odontalgie, il jouissait d’une vertu bien autrement précieuse, celle de donner de l'éclat au visage le: plus fané. Les mouches firent ainsi leur entrée dans le monde (Za Vie privée d'autre: fois. : Les soins de toilette, par Alf. FRANKLIN.)
(2) Les Loix de la Galanter ie Paris. Aubry, MDCCCIY, pe. 18-
Ft LUS LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE
Cinq ans après, on voyait encore « des abbés. frisés, poudrés, le visage couvert de mouches, tous les Jours, dans un habit libertin, parmi les cajoleries des Cours et des Tuileries. »
On portait des mouches même dans les couvents. M"° de Mazarin, plaidant en séparation, s'était réfugiée chez les religieuses de Sainte-Marie, dans la rue Saint- Antoine. Son mari étant venu lui rendre visite, elle le reçut avec le visage couvert de mouches.
Le taffetas qui servait à faire ces petites emplâtres était découpé le plus bizarrement du monde : en Croissants de lune, en étoiles, en figures de fleurs ou même de bêtes et de personnages, de sorte que le visage donnait une véritable représentation d’ombres chinoises (Fr):
La place qu’elles occupaient était variable Ca) EU avait cependant des lieux d'élection.
On en comptait sept principaux : au coin de l'œil, se plaçait la passionnée ; la galante, au milieu de la joue ; la baiseuse, au coin de la bouche ; sur un bouton, la
19. Le dernier trait du galant, dépeint dans le Banquet des Muses, fait voir que les jeunes gens de ce temps-là le disputaient aux belles dans l’art de se mettre des mouches :
La mouche à la tempe appliquée, L’ombrageant d’un peu de noirceur, Donnait du lustre à sa blancheur.
(1) QUICHERAT, 0p. cit. ;
(2) Parmi les lots de la Zoterie d'amour, publiée vers 1654, figure un traité excellent de la situation des mouches sur le visage des dames, avec des observations exactes de leur grandeur et de leur figure, selon les lieux où elles sont placées.
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Une mouche Une était nommée l'assassine,
Un moment, les femmes portèrent à la tempe droite des mouches de velours de la grandeur d’un petit | emplâtre : l'on vit un jour sur la tempe d’une jolie : » femme ce singulier emplâtre entouré de diamants (x). |
Etre fort mouchée était du meilleur ton.
Le plus parfait ajustement Sans elles n'aurait point de grâce.
La grande Mademoiselle, parlant du mariage de Louis XIV, nous révèle qu’elle accommoda une cassette, que M. de Créqui devait remettre à la jeune Reine, de la pis du Roi.
. « C'était un assez grand coffre de calambour, garni d’ or, où il y avait tout ce que l’on peut imaginer de bijoux d'or et de diamants, comme des montres, des heures, des gants, des miroirs, des boîtes à mouches, à mettre des pastilles, petits flacons de toutes sortes, d'étuis à mettre des ciseaux, couteaux, cure-dents, de petits tableaux de miniature à mettre dans un lit, des croix, des chapelets (2)... » La dévotion faisait alors bon ménage avec la coquetterie. | L Les rigoristes voyaient cependant d'un assez mauvais œil cette singulière mode.
Massillon, prêchant à Versailles devant un auditoire
(1) Souvenirs de Félicie, par Me de Genis.
(2) Mémoires de Mike de Montpensier, t. HE, .p; 4006:
d’élégantes pécheresses, ne craignit pas de prendre un jour pour texte de son sermon les mouches dont elles paraient leur visage pour en rehausser la blancheur. Il crut tuer la mode en s’écriant sur un ton ironique : € Pourquoi n’en mettez-vous pas partout ? » Le conseil fut suivi sur l'heure : les coquettes en mirent en tous les endroits où elles n'avaient pas encore songé d’en mettre Gr); et ce fut ainsi que naquirent les mouches à la Massillon.
Les mouches, que Scarron ne manque pas de mentionner dans son Epitre burlesque, ont joui de toute leur vogue surtout dans la seconde moitié du xvrr* siècle.
Une lettre en prose mêlée de vers, datée de 1661, nous donne la plus curieuse information sur leur usage à cette époque.
C'est la Faiseuse de mouches qui vante sa marchandise.
Écoutons son spirituel boniment ; on ne saurait mieux s'employer à gagner les bonnes grâces du client :
« Nous en avons à tout prix et pour toute sorte de gens. à
« J'en ai en mon particulier de toutes les façons :
Pour adoucir les yeux, pour parer le visage, Pour mettre sur le front, pour placer sur le sein,
(1) Rimmel rapporte, dans son Livre des Parfums — et nous lui laissons la responsabilité de son assertion — qu’une duchesse de Newcastle portait au front une mouche figurant une voiture attelée de quatre chevaux !
Et pourvu qu’une adroite main Les sçache bien mettre en usage, On ne les met jamais en vain.
Si la mouche est mise en pratique, Tel galant qui nous fait la nique, S'il n’est aujourd’hui pris, il le sera demain, Qu'il soit indifférent ou qu’il fasse le vain, A la fin la mouche le pique.
« Au reste, mademoiselle, ne vous imaginez pas que mes mouches ne soient différentes que par la taille ou par la figure; elles ont en particulier des qualités qui les font distinguer les unes des autres; et je vous adverty que parmi celles-ci on trouve de fines mouches et que toutes ensemble ont l’inclination des abeilles qui ne se posent d'ordinaire que sur des fleurs... (1). »
Oh ! qu’en termes galants ces choses-là sont dites!
La bonne faiseüse de mouches, en 1691, demeurait rue Saint-Denis, À la Perle des Mouches (2). C'était se disqualifier que d'aller ailleurs.
Une chanson, citée par Tallemant des Réaux, bien avant la date précitée, recommandait déjà d’aller à la bonne adresse, celle qui n’est pas au coin du quai :
Mais surtout soyez curieuse
Et difficile au dernier point,
Et gardez de n’en porter point, Que de chez la bonne faiseuse.
(1) Manuscriis de Conrart (Bibl. de l’'Arsenal) cités par Maze- SENCIER, OP. Cil.
(2) Le Livre commode des Adresses par A. Du PRADEI, de Blégny.
Un autre couplét de la même chanson nous révèle que les mouches rondes, dites assassines, étaient les plus recherchées :
Vous auriez beau être frisée,
Par anneaux tombant sur le sein, Sans une amoureuse assassine Vous ne serez guère prisée.
Les plus grandes dames sacrifiaient à cette mode absurde: |
Le portrait de Marie-Anne - Christine- Victoire de Bavière, fiancée au Dauphin en 1680, nous la représente avec trois mouches, l’une au front, l’autre au milieu de la joue, la troisième près du nez!
n'est pas une femme élégante, du reste; qui ne possédât un de ces petits coffrets, dont le couvercle était doublé à l'intérieur d’un petit miroir, et qui contenait tous les accessoires de la toilette nocturne et matinale.
Les mouches ÿ tenaient naturellement léur place.
Mais, en sortant du lit, il lui falloit des eaux
Des pommades, du blanc, du vermillon, des peaux ; Elle avait, malgré moi, dedans une cassette
Poudre, pâte, tours blonds, gomme, mouches, pincettes, Racines, opiat, essences et parfums,
De l’eau d'ange, du lait virginal, de l’alun,
Et mille ingrédiens à peu près de la sorte,
Que le diable à sans doute inventés.. (r)
(1) La femme juge et partie, acte 1V, scène IL, cité par HAYARD,
Dict. de l’Ameublement, art. Cassette (t. I, f° 600.)
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Ce n’était pas une petite affaire que de savoir bien placer les mouches. :
Tantôt c'était un,bouton ou une tumeur qu'il fallait adroitement dissimuler: tantôt un signal qu'on plaçait tout près de ces petits trous qui, au dire du cardinal de Bernis, donnaient tant de grâce au sourire de la favorite royale : |
La Jeune Pompadour ‘ A deux jolis trous sur la joue, Où le plaisir se joue.
On sait que M”° de Pompadour usa des mouches dans une singulière circonstance. La femme qui dictait au Roi ses volontés ne s'imagina-t-elle pas d'envoyer à un chef d'armée des instructions stratégiques? Elle écrivit au maréchal d'Estrées une lettre renfermant tout le plan de la campagne et où les différents points qu'il devait attaquer ou défendre étaient indiqués par des mouches (x):
(1) Dictionnaire des étiquettes de la Cour, par Mme de Genlis. Nous reproduisons ci-après le passage textuel, extrait de l’ouvrage de Mve dé Genlis :
« Voici, sur les mouches, une anecdote que l’on a entendu conter à feu M, le maréchal d’Estrées. Ce grand général, étant à l’armée, reçut une lettre de Mae dè Pompadour qui lui conseillait un plan de campagne ; et pour désigner les lieux où elle proposait de 4 se porter successivement, elle les avoit marqués avec des
mouches collés sur le papier à vignettes de sa lettre. Le maréchal se dispensa de suivre ce galant plan de campagne, mais il ne put s'empêcher de le montrer et par conséquent de s'en moquer. Ce’ qui fut cause de la haine que M de Pompadour conçut contre lui et qu’elle garda jusqu’à sa mort. »
Le maréchal se contenta de rire de la fantaisie de la maîtresse royale.
. Le malheur fut qu'il n’en rit pas seul et qu'on s’en
divertit beaucoup dans son entourage. Le bruit en étant venu aux oreilles de la marquise, celle-ci ne pardonna jamais au brave homme de guerre de s'être moqué d'elle en compagnie.
M"° de Genlis, qui rapporte cette histoire, ne fut pas la dernière à recourir à un artifice qui pouvait donner l'illusion du rajeunissement. Elle a, du reste, elle-même conté avoir dit un jour à un homme de lettres, qu’elle avait admis à l'honneur de lui voir appliquer deux ou trois mouches sur ses joues et sur son menton :
(Eh bien, qu’en dites-vous ? ne me prendriez-vous pas pour une jeune personne de vingt ans? » C'était probablement exagéré, mais quelle femme, en telle situation, ne prendrait son désir pour la réalité?
C'est dans les premières années du xvrr siècle que l'usage des mouches s'était un peu partout (1) généralisé. ;
Toutes les dames possédèrent alors leur boîte à
(1) Knight dit qu’en Angleterre les mouches avaient une signi-
fication politique (Cf. Mormenri, La Vie privée à Venise, p. 04, no)
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