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Si nous consultons les historiens, autant de récits, autant de différences, qui portent sur des points essentiels.
Plutarque parle d’une aiguille contenant du poison ou un venin, que Cléopâtre portait dans sa chevelure. Cette épingle lui aurait-elle servi d'instrument de mort? C'est possible, mais ce n’est point certain, Au surplus, cette. version: ne serait pas en contradiction avec celle de la mort par l’aspic : le venin, enfermé dans l’épingle, pouvait bien être celui de l’hajé, qui se conserve, s’ilest tenu à l'abri de l’humidité. Les filles de la reine auraient été
, plus aisément blessées par cet instrument piquant, que mordues par le serpent, |
I nous faut maintenant conclure, — et c’est là que la
difficulté commence. Bien qu'ayant suivi pas à pas et
et avec toute l'attention qu'elle mérite, la thèse de
… MM. Viaud-Grand-Marais et Georges (de Château-Renard), nous ne saurions adopter sans réserves leurs conclusions.
Nous accordons au premier de ces savants qu'il règne une certaine incertitude sur les circonstances même de l'événement; qu'on ne s'explique pas, pas exemple, que le corps de la reine ne portât aucune trace de piqüre, « si ce n’est deux légères marques sensibles sur les bras (1). » Maïs on peut répondre à cela que le corps de la reine ne fut soumis à aucun examen post morlem sérieux, semblable à ceux qui seraient pratiqués aujourd'hui dans une occurrence semblable, Peut-être eût-on,
en ce cas, constaté, au bout de quelques heures, des désordres plus considérables. .
Quant à l'opinion soutenue en dernière analyse par le D' Viaud-Grand-Marais, elle nous a paru avoir tout juste la valeur d’un divertissant paradoxe. Nous n’allons la reproduire qu’à cause de son étrangelé :
« Une troisième solution, écrit le distingué professeur. se présente toutefois à l'esprit. Elle est peut-être la vraie, quoiqu'elle rabaïsse la reine d'Egypte au niveau d’une
- (1) D’après Plutarque, Aétius observe qu’à l’endroit de la morsure, on aperçoit deux points, lorsqu'elle a été faite par un aspic aquatique et quatre si c’est une femelle qui a mordu. Cette remarque s’accorde avec le récit de Plutarque, lequel raconte qu’il existait sur le bras gauche de Cléopâtre trace de deux piqûres très légères.
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4o LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE
lingère ou d’une blanchisseuse, trompée par un sergent changeant de garnison. Quand on a devant les yeux la
+ ÈS scène finale de ce drame, on ne peut s'empêcher de 6 penser à cette chambre fermée avec soin par la reine elleà A x . e L4 4 Æ j même et à ces trois femmes, la première étendue sans
vie sur son lit, la seconde couchée à ses pieds, et pareil- ‘ lement inanimée ; tandis que la troisième, dont la tête EX est placé à un niveau plus élevé, conserve, quoique déjà
Sn ; frappée à mort, un reste de vie lui permettant de EUX: répondre quelques mots aux envoyés de César.
Ne « Tout ceci ressemble fort à l'empoisonnement par 4 l'oxyde de carbone. La reine, qui avait étudié tant de poine sons, ne pouvait ignorer l'action des gaz se développant « - LA dans la combustion du charbon et, sous prétexte de cé- ” . rémonie funèbre, il lui était facile de se procurer les us- # tensiles nécessaires pour ce genre de mort (1). » ;
La vie d’une reine altière et belle, comme Cléopâtre, se terminant comme un cinquième acte de mélodrame,
notre esprit répugne à pareille vision.
(1) Outres les brochures de MM. Georges, de Château-Renard. : et Viaud Grand-Marais, citées au cours de ce travail, et les |
Mémoires littéraires, critiques, philologiques, etc., par J.Goulin, Paris. 1776, p. 195 et suiv., et Diox Cassius, livre XLII, ch. xxx1v ; XLII, ch. xxvu; XLVIIL ch. xxiv; XLIX, Ch. xxXXWH, XXXIH, xXxXXIX ; L, Ch. 1v.V, xXxvVI, xxx; LI, Ch. 1V, vi. xIV' SUÉTONE, = Auguste, 17: CÉSAR, Guerre civile, Il; Lisrius, Guerre d'Alexandrie, 31; APPIEN, Guerres civiles, V, 8, 9; TiTE-Live, Abrégé. 112; CicéRON, Lettre à Atticus; JosèPne, Antiquités judaïques, XV, 4 ; VELLEIUS PATERCULUS 11, 87; PLINE, Histoire naturelle, IX, 58; Horace, Odes, livre I, 37; PROPERCE, Ælegies, livre IL, 11, etc., etc.
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L'ASPIC DE CLÉOPATRE At
Quelque satisfaction que notre dilettantisme éprouve à démolir une légende, force nous est d'accepter l'opinion généralement admise (1), à savoir la mort par l'aspic, faute de lui pouvoir substituer une version plus acceptable.
(1) HORACE a clairement décrit le suicide de Cléopâtre, dans lode XXXVIL :
Fortis el asperas tractare serpentes, ; UE alrum corpore combiberel venenum.
« Elle s'empare de hideux serpents, les presse et fait couler dans ses veines un venin mortel. »
Dans la- Pharsale, LucAIN a donné d’amples détails sur les reptiles, leurs morsures et les accidents qui en résultent.
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C'est à l'incitation de plusieurs de nos correspondants (1) — hâtons-nous de le dire pour justifier le choix du sujet — que nous abordons ce problème d'histoire.
Une femme, du nom de Jeanne, s’est-elle assise sur le trône de Saint-Pierre? |
Comment la légende — si légende il y a — a-t-elle pu jouir d’un si durable crédit ?
Cette légende, qui ne la connaît? la voici, en tout cas dans ses lignes essentielles,
Le pape Léon IV étant mort en 855, après avoir occupé le siège pontifical pendant huit années, il fut procédé, selon les usages du temps, à son remplacement.
Il y avait alors, dans la Ville Eternelle, un étranger, qu'on disait natif de Mayence, bien qu'issu d’une famille anglaise, et dont tout le monde vantait l'éloquence et le savoir en théologie.
(1) V. à l’Appendice.
Cet étranger était, en réalité, une femme qui, dès l’âge de 12 ans, avait adopté le vêtement masculin et était allée, disait- on, faire ses premières études à Athènes, d’où elle était partie pour Rome.
Sa réputation y avait rapidement grandi et quand les cardinaux eurent à faire choix d'un souverain pontife, c’est sur l’étrangère qu’il se porta.
Elevée à la dignité papale, sous le nom de Jean VII, cette femme gouverna l'Eglise pendant treize mois environ, sans soulever de protestation.
Mais Satan veillait dans l'ombre (1); prise de... sympathie pour «un sien valet de chambre », elle devint « enceinte de son faict » ; et, ajoute le chroniqueur (2);
«ainsi qu'elle alloit à l'Eglise sainct Jehan de Latran,
entre le théâtre de Collosse (Colisée) et l'Eglise sainct Clément, elle fut pressée de la douleur naturelle des femmes grosses, et en enfantant, trépassa. »
La mère avait succombé à l'effroi et à la honte; le nouveau-nc subit le contre-coup de son infortune.
(1) Amalric d’Augier, prieur de l’ordre des Augustins, écrivait, en 1362, que « Jeanne » avait enseigné à Rome pendant trois ans, et qu’élevée au pontificat, elle vécut quelque temps honnêtement;
enfin, « cédant à l'influence d’une nourriture trop délicate. elle
se laissa aller aux tentations du diable (sie) et tomba, ayant pour complice un des gens de sa maison. »
(2) Annales d’Aquilaine, par Boucuer.
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D'aucuns disent que la papesse survécut à sa mésaventure et qu’elle finit ses jours dans la prison où on l'avait enfermée.
Boccace, pour sa part, ne semble pas en douter un instant et, à son ordinaire, il exprime son opinion en termes qui ne laissent point de place à l’équivoque.
Après avoir répété, après beaucoup d'autres, que la future papesse était Allemande, il ajoute qu’elle avait étudié en Angleterre, «avec un jeune escollier son mignon », puis qu'elle était partie pour Rome, « où elle se rendit admirable, tant par son sçavoir qu'à raison de sa bonne vie, de sorte qu'après la mort de Léon V, elle fût créée pape. »
Mais Dieu ayant pris en pitié son peuple, ne devait pas souffrir plus longtemps qu'il fût trompé, et il enjoignit à l'esprit malin de la pousser à « paillarder ».
« Elle n'eut pas faute de commodité, poursuit le spirituel narrateur, de sorte qu'après elle devint enceinte. Mais celle qui avoit enchanté les yeux de tout le monde perdit le sens et ne sceut cacher son accouchement, car n'ayant loisir d'appeler une sage-femme, elle eut son enfant, célébrant son divin service. »
Cette variante apparaît, croyons-nous, pour la première fois; nous la relevons simplement au passage.
Le récit de l’auteur du Décaméron se termine ainsi :
- « Et parce qu'elle avoit ainsi trompé le monde, la misé-
rable, fondant en larmes, fut envoyée en une prison obscure par le commandement des pères, »
La fable n’est déjà plus réduite aux proportions modestes du début : elle s’est enrichie de quelques particularités ; d'âge en âge, elle grossira, au point de devenir presque méconnaissable.
Nul n'avait parlé jusqu'alors de celui qui aurait été l’«initiateur » de la jeune vierge tudesque. Boccace affirme, avec une assurance sans réplique, que c'était un étudiant. :
Tandis que d’autres la font voyager en Grèce, l’auteur du Décaméron imagine qu’elle file, dans le même moment, le parfait amour, sous le ciel brumeux de Londres.
Mais si renseigné qu’on veuille paraître, il se trouve toujours quelqu'un pour renchérir sur le produit de votre imagination.
Ün Allemand, qui écrivait au xrv° siècle, avance une circonstance nouvelle : l'amant de Jeanne, celui avec qui
ellea « fauté» n'est plus un valet de chambre — une
papesse se commettre avec des gens de cette sorte! — mais un cardinal (1): cela devenait plus acceptable.
Comment une femme avait-elle pu réussir à donner Si longtemps le change sur son véritable sexe ? Les
(x) Du HaïzLaN, dans son Histoire de France, dédiée à Henri III (Paris, 1577), dit que la papesse s’appelait Gilberte, que son amant était « moyne en Pabbaye de Fulden » ; que « l’empereur Louis, deuxième de ce nom, prit le sceptre et la couronne de sa main; avec quoÿ la bénédiction du sainct Père. »; qu’ elle devint enceinte du fait du sieur cChapelain cardinal... »
exemples (1) ne sont point rares d'hommes qui se sont déguisés en femmes, sans que leur entourage même l'ait pu soupçonner ; mais, dans le cas qui nous occupe, On à donné un plaisant argument pour expliquer cette supercherie : c'est, a-t-on dit, que les Italiens se faisant communémént raser, il devenait facile de passer pour une
femme.
À mesure qu'on s'éloigne de l'événement, les détails s'en précisent davantage : ce phénomène d'optique historique nous est familier.
Le récit devient d'autant plus circonstancié que, la passion religieuse aidant, les adversaires de l'Église s’en font une arme contre elle.
Sous la Réforme, les pamphlets se multiplient, et les polémistes, du camp protestant, ne se font pas faute d’exploiter une légende qui sert si bien leurs desseins. La papesse n’est désignée qu'avec les qualificatifs obligés de «la grande paillarde romaine », « la prostituée de Babylone », et autres aménités.
(1) Nous n’en citerons que deux, se rapportant à des personnages .
historiques connus : celui de l’abbé de Cnorsy, qui a fait lui-même le récit des étranges aventures qui lui arrivèrent sous son travestissement, et celui de la chevalière ou plutôt du chevalier d'EOn, dont le sexe ne fut reconnu qu’à sa mort.
Les poèles, se mettant de la partie, composent force épigrammes et pasquils. Mais, chose plus incroyable, certains auteurs catholiques ajoutent foi à l’existence de « Jeanne la papesse », qui fit un si « grand esclandre à la papalité (1) ». Un évêque la nomme Agnès — peu importe le nom, puisqu'il s’agit bien du même personnage — «qui fut pape plus de deux ans et, s'étant laissé engrossir, accoucha en public (2) ».
Au xvi° siècle, la lutte se poursuit entre Genève et Rome: partisans et adversaires désarment moins que jamais. Les écrivains catholiques sont à peu près unanimes à s'élever avec indignation contre ce qu'ils estiment être une fable imaginaire.
Un ministre de la religion réformée leur prête un secours inatlendu : Daniel Blondel (3) développe les motifs de sa conviction, dans un volume compendieux, au grand scandale de ses coreligionnaires.
Un autre protestant (4) entre en lice et entasse arguments Sur arguments, qu'il oppose aux objections de ses adversaires.
(1) Jean Le Maire, Trailé de la différence des schismes et des conciles (Lyon, 1511 et Paris, 1513).
(2) Onus ecclesiæ, par l’évêque de Chiamsée (cité par BRUNET, La papesse Jeanne).
(3) Familier esclaircissement; Amsterdam, 1649.
(4) LENrANT, Histoire de la papesse Jeanne, tirée de la dissertalion de M. Spanheim; La Haye, 1726, 2 v. in-12.
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De tous ces témoignages contradictoires, qu'il serait aisé de multiplier, quelle conclusion dégager ?
Il est notoire que la légende de la papesse Jeanne a été regardée, à une certaine époque, comme parfaitement authentique (1); il est remarquable de rencontrer, dans une publication ayant un caractère officiel, et remontant, il est vrai, à la fin du x1v° siècle, mention du fait luimême, qu'on ne semblait pas, à Rome, mettre en doute.
Doit-on en induire que l'existence de la papesse est hors de conteste? Nous ne le croyons pas, et nous ne sommes pas davantage convaincu par les nombreuses images qu'on a données de l'héroïne et les gravures, toutes apocryphes, qui n’ont d'autre intérêt que celui de la
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curiosité.
Ce qui nous convaincrait, plus encore, de la non-existence du fait, c'est que plus de deux siècles s'écoulent
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entre le moment où il se serait passé et celui où. il est pour la première fois signalé. Comment expliquer un silence aussi prolongé ? +
En 1267, en apparaît la mention initiale; puis l’anec- 3 dote prend corps, s’embellit et se déforme: c'est un tissu de contradictions et d’invraisemblances.
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On épilogue sur la durée des pontificats ; on remanie la chronologie des papes, pour donner à la fiction une
(1) V. BRUNET, 0D. cil., p. 188.
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