TRAME
La reine défend aux filles de joie d’avoir aucune dispute ni jalousie entre elles, de se rien dérober, non plus que de se battre ; elle veut au contraire qu’elles vivent ensemble comme sœurs; qu'en cas de querelle, la baïllive les accorde et qu’elles s’en tiennent à ce qu’elle aura décidé.
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Que si quelqu'’une a dérobé, la baillive fasse rendre à l'amiable l’objet du larcin ; et si la voleuse se refuse à le restituer, qu'elle soit fouettée dans une chambre par un sergent ; si elle retombe dans cette faute, qu’elle soit fouettée par le bourreau de la ville,
Item, que la baïllive ne permette à aucuns juifs d’entrer dans la maison ; et s’il arrive que quelqu'un d’eux, . s’y étant introduit en secret et par finesse, ait eu affaire à
quelqu'une des filles, qu'il soit mis en prison pour avoir ensuite le fouet par tous les carrefours de la ville.
Contre l'authenticité de ces statuts, on a fait surtout valoir cet argument, que le Nouveau-Monde n'étant point découvert à l’époque de leur date, ils n'auraient pu prescrire la visite dont parle l’article 4, à raison dela « maladie vénérienne » qui n'était point encore connue en - Europe. Mais, outre que ce règlement a un air de vérité qui persuade, ilest à remarquer que l’article 4 en question ne désigne pas nominativement la maladie vénérienne.
On aurait plutôt lieu de s'étonner qu'une reine de vingttrois ans se soit occupée d'organiser un lieu de débauche dans un temps où elle était forcée de quitter son royaume pour échapper à la vengeance d’un ennemi implacable. Mais Jeanne, reine peu prude, à l’abri du danger dans sa ville
d'Avignon (1), cédait-elle peut-être à l'esprit du temps
(1) Les étudiants avaient, à Avignon, sur les filles publiques, le droit dit de batacule, c’est-à-dire la licence, certain jour de car-
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et pensait elle faire œuvre pie, en publiant ces statuts. Le règlement qu'on vient de lire serait, en tout cas, s’il n’est pas apocryphe, le plus ancien qu'on connaisse
sur la matière.
En Angleterre, la prostitution ne semble pasavoir été ré- glementée avant l'année 1430 (1). Les étuves publiques,
naval, de trousser et de fesser publiquement toute courtisane qu’ils rencontraient. Ce droit pouvait d’ailleurs être racheté pour un écu par femme (LAvVAt, Histoire de la faculté de médecine d’Avignon ; Avignon, Seguin, éditeur, 1889 ; t. I, p. 45).
Les étudiants jouissaient du reste, vis-à-vis des prostituées, d’une grande tolérance : le propriétaire, disent les règlements, ne peut réclamer si un étudiant reçoit des courtisanes chez lui, car il devait prévoir que les étudiants sont libertins et que par nature ils recherchent les femmes (PANSIER, lic. cit.).
(1) Cependant on assure que le premier règlement sur la prostitution, en Angleterre, dû à Henri I], remonterait au xr1° siècle (1161). Ce règlement portait :
« Qu’aucun maître d’étuves ne souffre ou permette qu’une fille aille et vienne librement lorsqu'il l’a engagée à son service. :
« Qu’aucun maître d’étuves ne garde une femme en pension, mais qu’elle prenne pension au dehors à sa fantaisie.
« Qu'il ne prenne pour la chambre d’une femme plus de 14 pence par semaine. ;
« Qu'il ne garde pas les portes ouvertes dans les jours consacrés.
« Qu'il ne garde aucune fille dans sa maison les jours consacrés, mais que le baiïlli s’assure qu’elles ont été renvoyées.
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LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE Nr à
presque toujours destinées à la débauche, appartenaient
au lord-maire de Londres ; il les donnait à ferme à des
Flamands. Henri VI confirma les privilèges que ses pré-
décesseurs avaient accordés à ces maisons, dont le nombre
fut réduit sous Henri VII Elles devaient avoir des
marques distinctes, qui consistaient en des figures peintes sur le mur.
En Suisse,si nous nous en rapportons à Voltaire, il y avait, sous la protection de l’évêque, comme prince de Genève, de pareils Feux dans cette ville ; Les filles légalement prostituées payaient une taxe au prélat, et le magistrat élisait tous les ans la reine du bordel, comme on disait alors, afin que toutes choses se passassent en règle et avec
décence.
Sur l'Espagne et ses lieux de débauche, un voyageur,
« Qu’aucune fille ne soit gardée contre la volonté qu’elle témoignerait d'abandonner son péché.
« Qu’aucun maître d’étuve ne reçoive une femme de religion . ou une femme mariée. à « Qu’aucune femme ne prenne d’argent pour coucher avec un - homme à moins qu’elle ne couche avec lui toute la nuit jusqu’au
matin.
« Qu’aucun homme ne soit entraîné ou attiré dans aucune
… étuve.
« Les constables, baillis et autres devront visiter toutes les
étuves chaque semaine. +
« Qu’aucun maître d’étuves ne garde une femme atteinte de la “ dangereuse affection de la lèpre, et qu’il ne vende ni pain, ni ale, ni viande, ni poisson, ni bois, ni charbon, ni aucune provision. » (PANSIER, loc. cit.).
qui visita le pays au commencement du xvre siècle, nous fait connaître de curieuses particularités :
« La maison publique de Valence est grande comme une petite ville, fermée à l’entour de murs avec une seule porte... En ce lieu sont trois ou quatre rues pleines
de petites maisons, où en chascunes y a filles bien gor-
giases, vestues de velours et de satin. Et sont de deux ou
trois cents filles : elles ontleurs maisons celles tendues et accoustrées de bons linges.
« Le taux ordonné est de quatre deniers de leur monnoye, lesquels à nous valent un gros. En Castille ne paient que quatre malvidis, dont se prend le dixième denier comme les autres choses cy après déclarées (une manière d'impôt sur le revenu !), et ne peut-on plus demander pour la nuit...
«IL y a deux médecins ordonnés et gagiés pour Chacune semaine visiter les filles à savoir si elles ont aulcunes maladies pocques ou aultres secrettes pour les faire vuider du lieu. S'il y en a aucune malade de la ville, les seigneurs d'icelle ont ordonné lieu pour les mectre a leurs dépens, et les foraines sont renvoyées où elles veulent aller... » (r).
Aïnsi il résulte clairement de ce passage qu’en Espagne,
dès 1501, la prostitution était réglementée et taxée ;
qu’on y pratiquait déjà la visite médicale et l'isolement
des malades atteintes du mal vénérien ; enfin qu’on préle-
(1) D’après Phillippe de Lalaing, cité par PANSIER, 0p. cit., p 24.
vait là comme aïlleurs, un véritable impôt sur la débauche. |
Vers la fin du xne siècle, il existait déjà à Venise un lieu public de débauche, établi par arrêt du Sénat.
À Rome, il y en avait un auprès du palaïs du Pape, dont le maréchal de la cour tiraîtune espèce de tribut. Le pape Jules Il, pour éviter de plus grands maux, donna, le 2 juillet 1510, une bulle, qui autorisait l'établissement d'une pareille maison dans un quartier désigné.
Les papes Léon X et Clément VII confirmèrent cet établissement, à condition que le quart des biéns., meubles et immeubles, des courtisanes qui l'habitaient, appartiendrait, après leur mort, au couvent des religieuses de Sainte-Marie-Madeleine (1).
Grâce à la démoralisation générale et plus encore à l’éducation recherchée, qui estla caractéristique des courtisanes de la Renaïssance, le mépris où on les avait tenues jusqu'alors s'était peu à peu évanoui ; on ne leur ménagea ni les distinctions flatteuses ni les marques de respect et elles étaient souvent placées sur un pied d'égalité parfait
(1) Ropocanaci, Courlisanes et Bouffons. Nous avons em-
prunté à cet excellent opuscule, trop rarement cité, les curieux détails qui vont suivre.
avec les femmes de vie régulière; en ce temps, on avait, en Ilalie, beaucoup de peine à distinguer la vertu du vice triomphant, surtout s’il se présentait sous des traits féminins.
Devant les tribunaux, les dépositions des courtisanes avaient autant de poids que celles des témoins de moralité non douteuse. Dans les églises, leurs riches sépultures se voyaient à côté de celles des plus hauts personnages. Aux fêtes, aux banquets, dans les cérémonies publiques même, les courtisanes prenaient placeouvertement à côlé des dames les plus respectées. Chacun a présent à l'esprit, entre autres faits nombreux du même genre, le fameux banquet des cinquante courtisanes, que César Borgia offrit aux dames romaines et qui se termina comme cerlaines fêles, dites d'Adam, dont le petit Luxembourg fut le théâtre, sous la Régence. |
. I n'était pas jusqu'aux églises, où l’on n’accordât les meilleures places aux courtisanes. D'ailleurs, il faut le reconnaître, les honnêtes femmes d’un côté, les courtisanes de l’autre, faisaient {out ce qu'il fallait pour que la confusion, j'allais dire l'assimilation, fûtcomplète : celles-là menaient souvent la vie la plus dissolue ; celles-ci, au contraire, se comporlaient le plus décemment du monde.
Le cas était fréquent d’une courtisane vivant entourée des siens, dont elle élait le soutien, et élevant ses enfants fort honnêlement ; si honnêtement même, que la fille de l’une d'elles, de la célèbre Impéria, dont les conseils valaient micux apparemment que l'exemple, préféra se
LES INDISCRÉTIONS DE L’HISTOIRE ph
donner la mort, plutôt que de satisfaire aux caprices du gouverneur de la ville de Sienne, où elle s’était retirée.
Ainsi il n’y avait pas à Rome (1), au temps des Borgia, de barrière entre lesfemmes honnêtes, ou qui faisaient profession de l'être, et celles qui ne l’étaient pas. Les hommes fréquentaient indifféremment chez les unes et chez les, autres. En toute circonstance, on traitait les courtisanes, comme de grandes dames (2).
Dans leur habillement, les courtisanes n'étalaient pasun moindre luxe. Les lois n’y mettaient encore aucun empêchement,
Voici en quels termes une courtisane fait l'inventaire de
sa garde-robe : |
« Mes vêtements sont de velours et de soie, entremêlés d'or, de perles el de pierres fines ; j’ai plus de cent chemises de soie frangées d’or, et des escarpins, des brode-
(1) M. C. Corosieri, dans un savant travail utilisé par M. Rodocanachi, nous apprend que le pape Alexandre Borgia louait en ce lieu plusieurs maisons de tolérance (acte du 23 juin 1496).
Ces maisons de tolérance se retrouvaient encore dans ce quartier au temps de Sixte-Quint, ainsi qu’en témoigne Pompeo Tigonio. (Cf. RopocanacI, Courtisanes et Bouffons).
(2) Etant à Florence, Tullia fut dispensée de porter le voile jaune infamant.
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quins, des mules à profusion ; au cou, je porte un collier qui vaut deux cents ducats d’or pour le moins ; je possède du linge qui est plus blanc que neige et en telle quantité que celui qui le voit en demeure stupéfait ; il est tout imprégné de rares senteurs, et moi-même j'aime à être parfumée de musc et de civette, dont m'ont fait présent de riches seigneurs.Ilnesaurait y avoir ni miasmes délétères, ni contagion là où je suis, tant je répands autour de moi de suaves odeurs ».
Chose bizarre, le costume qu'elles affectionnaient le plus était le costume masculin. Non seulement elles sortaient dans la rue, mais elles allaient à la messe, en habits d'homme! L'ambassadeur mantouan, tout en admirant leur air réservé, s’en étonne un peu; ce qui prouve que cette mode était particulière à Rome. Quel pouvait être le but des courtisanes en se travestissant de la sorte ? Etait-ce pour jouir complètement d’une liberté qu'on leur marchandait pourtant si peu ? Etait-ce par pur caprice ? Nous l'ignorons. |
Les statuts de Milan, du 23 avril 1902, déterminent le vêtement que les filles devaient avoir, pour être distinguées des femmes honnêtes ; ce vêtement était un manteau de futaine noire, de la largeur d’une tierce. Toute contravention à ce statut entrainait les délinquantes à une amende de dix livres impériales, partagée par moitié entre la ville et le délatexr ; en cas de non-paiement de l'amende, elles étaient fouettée, sans autre forme de pro-
ces.
LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE Hire
Plus tard, par l'ordonnance du 27 août 1541, le manteau de futaine fut remplacé par un manteau de soie blanche, assez large et assez long pour couvrir les épaules et la poitrine, et qui devait être vu de tous. Il y avait, en cas de contravention, une amende de dix écus d’or, la fustigation et l'exposition au carcan pendant une journée, De plus, chacun avait le droit d’arracher aux filles publiques leurs vêtements, lorsqu'elles étaient trouvées en contravention.
La fustigation s’administrait à nu, en plusieurs endroits différents, particulièrement devant la maïison où le délit avait été commis, sous les regards d’une populace avide de scandale, qui courait abreuver d'ignominie la coupable, en lui prodiguant les risées, l’insulte et les vociférations.
A l'égard de ceux qui prostiluaient (1) des femmes et filles d’une vertu équivoque, ou se livrant de plein gré à la
(1) Le crime de lenocinium était sévèrement puni : à Nîmes, en 1480, rapporte MÉNARD, dans son Histoire de cette ville, on jugea k quatre individus accusés de débaucher et prostituer des femmes ; l’un, Amand Benoît, dit Manson, fut condamné à être pendu ; le deuxième, Guillaume Bonin, à avoir la main coupée, à être fustigé et banni à perpétuité ; le dernier, Louis Lucquet, à être banni. Le jugement fut exécuté (MÉNARD, Histoire de la ville de Nîmes, t. III, pp. 267 et 344).
débauche, on les condamnait, savoir les hommes au fouet, aux galères, au bannissement à temps ; les femmes au fouet, à la flétrissure, au bannissement perpétuel hors du ressort des Cours.
Certains parlements ajoutaient le carcan; d’autres, l'amende et la confiscation des biens ; d’autres enfin, adoptant un système plus modéré, réformaient les sentences des juges inférieurs, et se contentaient, dans le cas de grossesse, au lieu de les punir du fouet, d’ordonner qu’elles seraient attachées à une perche, les épaules découvertes, et que l’exécuteur des hautes œuvres, armé de verges, les promènerait, en cet état, dans l'intérieur de la ville, sans les frapper.
Le fait de mäquerellage, par séduction de filles ou femmeshonnèêtes,comporta d’abordla peine capitale. Cette jurisprudence s’adoucit plus tard : on condamna la maquerelle à être promenée sur un âne, le visage tourné vers la queue, avec un chapeau de paille ou une mître sur la tête (1), et des écriteaux devant et derrière, portant les mots maquerelle publique ; ensuite à être fouettée, marquée
de la lettre M, et bannie à temps ou à perpétuité du
(1) Par ordonnance, le magistrat de Strasbourg décida, en 1388, qu’un chapeau noir et blanc, en forme de pain de sucre, placé pardessus leur voile, serait l’insigne caractéristique des filles de joie et qu’une amende de trente shillings serait imposée aux contrevenantes.
Le Parlement anglais ordonna, en 1352, aux femmes de mauvaise vie de porter une coiffure distincte de celle des femmes honnêtes et des vêtements rayés de diverses couleurs.
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