AU SIÈCLE GALANT
Quand Théophraste Renaudot, ce philanthrope doublé d'un homme d'affaires, se mit en instance auprès de la reine-mère pour obtenir le privilège de sa Gazette, ilsollicita en même temps l'autorisation de fonder des sortes de Bureaux d'adresses, où l'on pourrait aisément se procurer les objets de toute nature qu’il annonçait.
Or, parmi ces objets, il n’avoit eu garde d’oublier toute une série de remèdes, qu'il avait eu soin, rendons-lui cette justice, de choisir parmi les plus efficaces, et pour lesquels il s’engageait à donner un supplément d’information à qui voudrait bien prendre la peine de venir se renseigner à ses Bureaux.
En même temps que Renaudot cherchait à écouler ses produits, par le moyen de publicité aussi ingénieux que neuf qu'il venait d'imaginer, un autre, non moins habile, mais beaucoup plus charlatan, Nicolas de Blégny, avait l'idée de composer une sorte d'Almanach, qu'il avait bap- » tisé le Livre commode des adresses et où étaient détaillées
par le menu toutes sortes de drogues et de médications empiriques dont il s'était, sans autre façon, assuré le monopole de vente.
Où le médecin Renaudot. mettait des formes, l’apothicaire de Blégnyne gardait aucune mesure. Avec lhypocrisie en moins, le négoce de l’un n'était guère plus répréhensible que l’industrie de l'autre ; mais on est plus disposé envers Renaudot à plus d’indulgence, en faveurdes multiples services que devait rendre sa nouvelle invention.
Et puis, il faut bien le dire, ce n'est qu'incidemment que Renaudot donne l'hospitalité dans sa Gazette à quelque réclame de mauvais aloi ; encore est-il le plus souvent, comme nous l'avons dit plus haut, de bonne foi, tandis que Blégny est un adroit compère, qui Ss'éntend comme personne à vanter sa marchandise et à la débiter aux crédules qui se laissaient prendre aux appeaux de ses boniments.
Cet aventurier sans scrupules a eu tous les bonheurs : non seulement il à réussi à occupér ses contemporains deson encombrante personnalité ; mais encore il a trouvé, longtemps aprèsavoirdisparu, decomplaisants biographes pour préserver sa mémoire de l'oubli 6ù sombrent d'ordinaire les trop bruyantes renommées.
C'était pourtant un de ces empiriques vulgaires, qui viennent on ne sait d’où et s'en retournent au néant qui les a vus naître. Etait-il chirurgien ? Etait-il apothicaire ? S'appelait-il de Blégny? Naquit-il à Paris ou vit-il le jour sur les bords du Rhône ? On n’a là-dessus que des con-
.jectures, bien qu'il ait pris le soin de nous instruireen maintes circonstances des moindres particularités de son existence tourmentée (r). 11 se donnait tous les titres qui lui paraissaient propres à capter la confiance du publicet ne s'embarrassait pas de ses droits, L'essentiel était qu'il mit.en pratique la maxime connue : Vulgus vult decipi, decipiatur. Et si le moyen employé élait immoral, au moins :pouvait-il dire que le succès juslifiait ses entreprises.
Une des: premières maladies auxquelles Blégny s’attaqua est, ne.l'a-t-on:pas pressenti, une de celles qui étaient le plus répandues à son époque commeàlanôtre, l’avarie, comme l'a nommée, par un agréable euphémisme, un dramaturge de notre connaissance ; Blégny l’appelait, lui, la « grosse maladie ».:Ilda guériseait, disait-il, « sans régime et sans retraite », par le seul moyen du mercure d’or (2).
Descharlatansparisiens, exploitantl'appréhensionqu'on avait, en ce temps-là, de la « retraite » imposée aux blessés de Vénus, guérissaient, à les entendre, «la plus antique, la plus opiniâtre et la plus abandonnée v... avec des remèdes bénins, familiers et d’un prix modique ». Ils promettaient — déjà! — de guérir la maladie vénérienne la plus invétérée, en quatre, cinq ou six semaines, sans
(1) Voir l’article que nous lui avons consacré, dans la Chronique médicale (1902).
(2) ABRAHAM DE PRADEL, Le livre commode des Adresses de Paris, édit. Fournier, t. I.
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crainte de la récidive, Plus prudent, Blégny ne fixait pas de délai ; il n’était pas ainsi exposé aux déceptions. Mais il voyait d’un mauvais œil tous ces « affronteurs » — ainsi désignait il les guérisseurs qui osaient lui faire concurrence, — ct les accablait de ses épigrammes.
Le portrait qu'il trace de l’un d'eux mérite d'être recueilli : |
« Ce nouveau docteur, écrit-il, qui avoit fait affcher l’année dernière, en 1676, en placarts jaunes, avoit bien prévu qu'il falloit promettre quelque chose de surprenant pour s’attirer des dupes ; il assuroit qu'il guérissoit en cinq heures les maladies (1) vénériennes et cela sans retour et sans suites fâcheuses. Maïs il avoit aussi, comme les autres, un moyen pour se tirer d'embarras ; il vouloit qu'elles fussent nouvelles et que personne n'y eust encore fait de remèdes et quand, après avoir escroqué quelque argent et donné son bolus, les malades se plaignoient de la continuation de leurs maux, il soutenoit à tort et à travers qu'avant luy on y avoit travaillé, ou que la matière y avoit esté reçeue plusieurs jours auparavant (2). »
Le charlatan visé par Blégny n’était pas le seul à re-
courir à ces pratiques. D'autres allaient plus loin et ne
(1) Blégny emploie le mot technique.
(2) Cf. Le MAGUET, Le Monde médical parisi?n sous le grand Roi.
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craignaient point, par exemple, de s'entendre avec un apothicaire deleur connaissance, pour vider plus à l'aise et mettre plus: à sec la bourse de leurs pratiques com-
munes: Ilseriaient bien haut:qu’ils donnaient leurs soins
gratuitement,.et,.enseflet, ils ne recevaient de l'argent de
personne : à peine les riches leur payaient-ils une modeste: redeyance. Maïs: ils laissaient entendre à leurs malades; « qu'en sacrifiant pour eux leur temps, leurs soins et leurs:peines », ils ne: pouvaient: pas leur donner; par surcroît, les drogues. qni leur étaient nécessaires ; et ils les adressaient, chez: un droguiste affidé, qui ne manquait pas de leur vendre « lroïs:eseus la livre de chiendent: et une demy pistole celle de l’autre plante qu'ils font passer pour esquine et salsepareille » ; ils faisaient ensuite « tenir l'argent reçu à ces fourhes, en retirant d'eux les drogues vendues et la rétribution de laquelle ils estoient convenus pour le droit d'aides et de complices » (1). D'autres étaient plus avisés encore, et ici le moyen émployé dépasse toute imagination. Leurs femmes (c'est toujours dé Blégny qui nous renseigne), et ce témoignage nous est bien, il faut l'avouer, quelque peu sus-
pect — leurs femmes avaient le soin « de procurer
la: v .. aux jeunes gens par des intrigues scandaleuses,
eton m'a mesme dil qu'un de ceux qui font ici le plus
: dé bruit, fâisoit distribuer des billets pour la guérison
des maladies vénériennes, à une revue générale que le
1) On pratiquait déjà la dichotomie !
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roy fit il y a quelques années, dans la plaine d'Ouille, tandis que sa femme semait par tout le camp ces pernicieuses maladies, par le moyen de sept ou huit filles publiques et gastées qu’elle y avoit amenées exprès » (1).
Nous ne savons jusqu’à quel point la téméraire affirmation de Blégny est fondée ; en tout cas, nous en reliendrons que, déjà à cette date, il existait des spécialistes pour «avariés » ; que, dès cette époque, on traitait ( les malades des deux sexes » par des spécifiques dont on vantait l'efficacité, tout comme aujourd'hui la prônent, dans nos édicules, de prétendus « confrères » que n’entravent ni la morale ni les préjugés.
Dès le xvnre siècle, les charlatans avaient deviné la part qu'ils pouvaient lirer de cette mine dont la veine n'est pas à cette heure épuisée, Un médecin anglais, qui visitait la France vers 1698, ne manque pas de le consigner sur ses tablettes :
« Tout le monde ici s’en mêle, et dit avoir son spécifique pour ces maladies : apothicaires, barbiers, femmes,
moines, Je m'amusois à lire sur les murs en tous lieux de
(1) L’Art de guérir les maladies vénériennes, expliqué par les
principes de la nature et de la mécanique, par N. DE BLÉGNY. In-12 (1677).
laville, mais surtout dans le faubourg Saint-Germain, les affiches de ces charlatans, imprimées en: lettres grosses comme la main :