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Il s'appelait M. de Fontanieux et était intendant du garde-meuble de la Couronne ; un gros personnage, comme on voit. [l avait pincé ce qu’on appelait alors une « galanterie », dans des conditions que nous allons rapporter.
« Le baron Warseberg, malgré qu'il entretenait la Die Laforest, voyait encore les filles de la Varenne ; il puisa dans le flanc de Ml: Dorville ce poison destructeur, qu'il procura à la Dlle Laforest qui, de son côté, enfit présent à M. Saimson, mousquetaire, avec qui elle guer- Juchonnaiïit, lequel par la même voie en fit cadeau à la Diie Laforest de la Comédie-Italienne, qui, sans façon, la voitura à M. de la Ferté, intendant des Menus-Plaisirs, qui de même, par inadvertance, en gratifia la Die Rozetti, qui de même la souffla à de Fontanieux, qui, moins généreux que les ci-devant nommés, a jugé à propos de lui faire couper la racine par le sieur Keyser, fameux pour ces sortes de maladies. »
Keyser avait un rival qui, lui aussi, était très appelé et
avait peine à suffire à sa nombreuse clientèle, c'était le
Petites maisons galantes de Paris au xvirie siècle, qui fourmillent de si amusantes indiscrétions (Paris, Daragon, éditeur, 10, rue Notre-Dame-de-Lorette).
sieur Guilbert de Préval, médecin de la Faculté de Paris. Gelui-là prétendait avoir trouvé un préservatif infaillible contre le virus vénérien. Il entreprit même, à ce sujet, une expérience qui fit grand bruit.
Un riche célibataire, M. de Saint-Laurent, qui possédait une de.ces petites maisons galantes (1),commeles grands
seigneurs de ce temps-là en avaient tons, avait prêté sa
. demeure au médecin-de Préval, pour ses essais.
Le 6 mai 1771, -en présence du ‘duc de Chartreset du prince de Condé, il s'était fait présenter une fille publique, «la plus hideusement:affectée du mal'immonde », et s'étant, « comme les -ancièns lutteurs, frotté de son huile miraculeuse, il s'était livré à plusieurs reprises.aux actes les plus voluptueux et.les pluslascifs que:la passion puisse suggérer. »
De.son côté, le lieutenant de police-avait ordonnéqu’on fit des ‘essais avec le fameux préservatif, et le duc de Beaufort, fils du duc de Duras, l’avait expérimenté à-son
tour, mais sans succès.
Guilbert de Préval, un mois après sa première expé-
rience, l'avait réitérée devant le chirurgien du comte de Marche. Cet Esculape lui avait choisi une fille « gangrenée de la peste vérolique jusque dans la moelle des os ».
(1) M. de Saint-Laurent avait fait inscrire sur la porte de sa maison l'inscription italienne :
Son’. piccola ma garbata, Je suis petite, mais jolie.
(Les petites maisons galantes, de CAPON, p. 24.)
Guilbert de Préval se soumit pendant neuf jours à la visite du chirurgien-expert, qui ne constata rien d’anormal et fit son rapport en ce sens.
Inquiète de ces expériences, la Faculté ordonna que Guilbert de Préval serait rayé du tableau, prétextant qu'une telle prostitution publique d’un de ses membres était déshonorante et infâme.
Dans le décret, rendu à cette occasion, figurait ce considérant : :
« La Faculté, n'ayant jamais eu rien de plus à cœur que de maintenir la pureté des mœurs et la bonne réputation de ses membres, et d’écarter loin d'eux jusqu'au moindre soupçon d'infamie, s’est, dans tous les temps, occupée avec le plus grand soin à leur inspirer l’éloignement et l’horreur que méritent la conduite perverse et l'imposture des empiriques et des charlatans.
«Quelle vive douleur n’a-t-élle pas éprouvée, en apprenant que M. Guilbert de Préval, l’un de ses membres, avait oublié la dignité et la noblesse de son état au point de vendre un prétendu remède anti-vénérien, qu'il vantait avec autant de fausselé que d’impudence, comme préservatif; qu'il n'avait pas rougi de se prostituer publiquement, par une expérience infâme et monstrueuse avec une fille de mauvaise vie, pour procurer à son remède
plus de réputation et de crédit |
Cet arrêt de la Faculté n’était qu'un des multiples incidents (1) de l’interminable procès dont nous allons rappeler en quelques lignes les épisodes principaux.
Guilbert de Préval l'avait d'abord emporté sur son redoutable adversaire, et il était intervenu deux jugements provisoires dont il se prévalut. Pendant quatre ans, néan-
moins, la procédure suivit son cours. Enfin, le 2 mai 1776, le Parlement rendait un arrêt, rétablissant le docteur de Préval dans la jouissance et la perception de tous les droits utiles, des émoluments, sportules, jetons dont il avait été privé depuis le 8 août 1772, jour du premier décret, qui le rétablissait en outre, dans le droit de recevoir les thèses, d'y être placé suivant son rang de dispute et de recevoir également les annonces et affiches des COUTS (2).
Par le même arrêt, la Cour ordonnait qu’il serait tenu une troisième assemblée, suivant les traditions de la Faculté, dans laquelle il serait permis au sieur de Préval de se présenter, pour se défendre contre les griefs qui lui étaient imputés.
Cette troisième assemblée fut tenue le 5 juin 1576. Les
(1) Cf. le Catalogue des Factums et autres documents judiciaires, par CorDaA, t. IV, p. 563 (1896).
(2) L’Espion anglais, t. VI. A Londres, 1783.
décisions précédentes y furent simplement et purement confirmées. C’est alors que le sieur de Préval, recourant de nouveau à la protection des tribunaux, obtenait un second arrêt, plus ambigu que le premier, mais qui le rétablissait dans tous ses droits.
Fort de cette décision, notre homme se présentait à la Faculté, le jour d’un acte public, en robe et dans ses fonctions de docteur-régent. Ayant pris paisiblement sa place, sans aucune protestation ou réclamation de la part de ses collègues, il s'enhardit et vint quelques jours après, à une séance plus importante, celle où devait se régler l'élection d’un nouveau doyen.
L'assemblée était composée de 71 docteurs. De Préval
- put se glisser subrepticement au milieu de ses confrères sans être tout d’abord remarqué. Mais on ne tarde pas à l’apercevoir et-sa présence cause un sentiment mêlé d'étonnement et d'indignation. Presque tous les docteurs se lèvent de leur siège et le doyen Jit alors à haute voix le décret, aux termes duquel la Faculté persistait dans l'exclusion qu'elle avait prononcée.
À peine le doyen a-t-il achevé sa lecture que Guilbert proteste avec véhémence, prend à partie chacun de ses collègues, les somme de déclarer s’ils veulent désobéir aux ordre de la Cour. À cette interpellation, le mécontentement éclale de toutes parts et plusieurs voix demandent qu’on donne ordre aux appariteurs de chasser le factieux.
De Préval ne se tint pas pour battu. Il en appela au Parlement qui donna tort à la Faculté. En manière de
représailles, les membres du docte corps ne parlaient de rien moins que de suspendre tous les services médicaux publics. Mais cette motion ne prévalut pas; la grève fut conjurée et la Faculté se contenta de consigner dans ses archives le décret dont nous avons fait connaître plus
haut la teneur (1).
En dépit de cette opposition de ses pairs, Guilbert de. Préval avait pour lui l'opinion et les grands. Un souverain
(1) Dans un Précis, qui n’est qu’une sorte de commentaire du décret en question, la Faculté exposait aïnsi les motifs de sa décision :
« Ce n’est point pour avoir découvert un remède soit préservatif, soit curatif, que la Faculté a rayé le sieur de Préval, c'est parce qu’il a osé s’annoncer comme inventeur.et distributeur d’un remède secret, ayant la propriété de préserver de gagner aucun mal vénérien ; secret chimérique et dès lors funeste.
« C’est pour avoir, dans la vue d’accréditer dla vente de.ce prétendu spécifique, osé faire sur sa personne des essais publics, dont l'homme le plus dissolu ne pourrait soutenir, l’on ne dit pas le spectacle, mais le récit.
« C’est pour avoir, par cette expérience infâme, offert avec J’impunité un appât pour le vice, avoir anéanti les mœurs autant qu'il était en lui et ouvert la porte au libertinage.
« C’est enfin pour avoir déshonoré le titre et la profession du médecin, en se prostituant, pour accréditer un secret qu’il ven- ‘dait, comme médecin:.. Tels sont les motifs qui ont excité la sévérité de la Faculté de Médecine. »
Ces décisions avaient été prises à la presque unanimité des membres ; 6 d’entre eux seulement, sur 150, s’étaient déclarés en faveur du rebelle.
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de l’Europe, instruit des propriétés de son remède, l'avait fait expérimenter par son premier médecin et par ses médecins et chirurgiens ordinaires. Il avait fait séquestrer et traiter les sujets atteints avec le remède de Préval, et le procès-verbal constate qu'après le traitement, les malades avaient «le teint brillant » et « une santé parfaite » ; un an plus tard, la guérison s'était maintenue.
D:s expériences furent également faites dans les hôpitaux (x); on prit, notamment à Bicêtre, des malades des deux sexes, six hommes et quatre femmes,
(1) Et nous pourrions ajouter dans les maisons de tolérance, à preuve ce curieux passage de l’Espion anglais ou Correspondance entre deux milords (t. I, pp. 292 et suïv.) :
« Ces jours derniers je dînai chez une femme avec le Président de la Tournelle ; il fut question de la maison de Mme Gourdan et Von fit la partie entre hommes d’y aller avec lui. Je trouvai ce lieu digne de vous être décrit en certaines parties, en raison des recherches et des ressources de libertinage qu’on y trouve.
« Je ne vous parle point du sérail, le mct seul caractérise cette salle d’assemblée commune à toutes les maisons de cette espèce...
« Je passe à la piscine. C’est un cabinet de bain où l’on introduit les filles que l’on recrute sans cesse pour la Gourdan dans les provinces, dans les campagnes et chez le peuple de Paris.
« Avant de produire un pareil sujet à un amateur, qui reculerait d’effroi s’il le voyait sortant de son village, ou de son taudis, on le décrasse en ce lieu. On lui adoucit la peau, on la blanchit, on la parfume ; en un mot, on y maquignonne un cendrillon comme on prépare un superbe cheval.
« On nous ouvrit ensuite une armoire où étaient les différentes essences, liqueurs. et eaux à l’usage des demoiselles. On nous fit remarquer l’eau de pucelle : c’est un fort astringent avec lequel Ia dame Gourdan répare les béautés les plus délabrées, et rend ce.
Les hommes furent transportés à l'hôpital de Biron ; les femmes chez une garde-malade de la rue de Beaune, la
femme Marchais (1).
qu’on ne peut perdre qu’une fois. A côté était l’essence à l'usage des monstres ; c’en est une dont on fait rarement emploi; cependant on nous dit que cette savante appareilleuse en faisait quelquefois l’application sur de petites novices dont elle hâtait ainsi la maturité en faveur des personnages du plus haut rang dont l’appétit avait besoin d’être excité par la fraîcheur, l’élasticité, l’ingénuité de l’enfance, mais chez qui la vigueur ne répondait pas aux désirs.
« En. revanche, nous ajouta-t-on, voici une liqueur dont il se fait ici une grande consommation. On nous montra en même temps une multitude de flacons du spécifique du docteur Guilbert de Préval. Il prétend qu’il est à la fois indicatif, curatif et préservatif du mal... de Vénus. On nous assura que la dame Gourdan, très intelligente, s’en servait dans le premier cas ; que par des injections qu’elle faisait à une... aspirante qui se présentait chez elle, elle jugeait bientôt si elle n’était point saine, à des convulsions involontaires que la nymphe éprouvait sur-le-champ ; que d’autres fois, par une expérience plus sûre encore, elle en donnait en boisson et que, dans les vingt-quatre heures, les symptômes les plus caractérisés se développaient sur une beauté fraîche, paræissant jouir de la meilleure santé : que dans le troisième c£s, enfin, elle n’avait pas d’autre recette, celle-ci étant la plus commode, la plus courte et la moins dispendieuse ; qu’au moyen de cette utilité variée, elle faisait grand cas de l’inventeur du spécifique et avait avec lui une intimité très étroite... »
(1) Il est manifeste que la drogue du sieur Préval devait être |
à la fois curative et prophylactique.
En quoi consistait le préservatif ? Nous ne saurions le dire au juste. Mais si nous ignorons sa composition, nous sommes mieux fixé sur la façon dont on s’en servait. Dans une instruction sur la manière dont on doit faire usage de cette eau, pour se préserver au mal vénérien, il est dit : 4
« Quiconque "voudra se servir de cette eau prenne un gobelet
Le 18 juin 1772, commença cetteexpérience mémorable, qui fut suivie par des magistrats et des médecins avec tout Le soin désirable. Bien que ces derniers eussent refusé de signer le procès-verbal de guérison, les magistrats avaient pu constater les heureux résultats du remède : c'était tout ce que demandait Préval.
Mais ce succès ne fut que passager : la Faculté finit par triompher dé son tenace adversaire (1).
Guilbert de Préval laissait après lui des imitateurs : avec lui ne pouvait disparaître une maladie qui fait, encore aujourd'hui, la fortune des spécialistes.
ou autre vase, fait non d’aucun métal, mais de terre ou de verre ; qu’il y plonge la partie qu’il voudra rendre invulnérable au virus vénérien ; qu’il l’en abreuve avec soin et à plusieurs reprises lorsqu'il se sera exposé au commerce d’une femme suspecte ou même décidément gâtée. Quant aux femmes, qu’elles s’en fassent des injections fréquentes et profondes. » Espion anglais, t. VI, p.216 (n.)
(1) Guilbert de Préval osa présenter une requête à « MM. de la Grand’Chambre », dans laquelle il ne craignit pas de demander à la Faculté de gros dommages intérêts. L’avocat général avait rendu des conclusions favorables. Néanmoins, après une heure et demie de délibération, les magistrats prononçaient une sentence toute à la satisfaction de la Faculté. Celle-ci obtenait gain de cause sur tous les points ; les décrets d’expulsion étaient confirmés et le sieur de Préval condamné à tous les dépens.
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Un des chroniqueurs de la vie parisienne à la veille de la Révolution (1), nous apprend que, plus que jamais alors, s’exerça « lFempire du charlatanisme », celui-ci ayant surtout pour base: « la maladie vénérienne ».
« Partout, écritsil, des annonces séduisantes remplissent nos mains ; on n’entend parler que de spécifiques décorés de belles épithètes.
« On ne parle point de l'application du mercure; on vous le fait avaler sous les jolis noms de dragées, sirop, élixir, tablettes, chocolat ; bientôt nous aurons la brioche antivénérienne. Que de dupes et de victimes |
« Ainsi, malgré l'observation journalière, qui constate que tous ces prétendus spécifiques tombent bientôt dans
l’oubli et le mépris, on s’en sert. On vous offre publiquement une méthode, douce, aimable, sûre, qui guérit d’une manière prompte, paisible et radicale ; et l’imprudente jeunesse s’accoutume à croire que le danger est moins sûr l que le remède. »
Ces lignes sont toujours d’une inquiétante actualité.
Peut-on espérer que les ligues de défense sociale, récemment créées, arriveront à les faire oublier? Qui pourrait se flatter d’extirper un mal. dont les racines sont si lointaines: el si profondes? Ce:sont les mœurs qu'il faudrait réformer et c'est une besogne qui, nous le savons tous, n’est pas l’œuvre d'un homme ni d'un jour.
- (1) Tableau de Paris, par S MERGER, t. II : ch Annonces des spécifiques.
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