‹ Les indiscrétions de l'histoireChapitre 22 sur 61 · SENS · texte numérisé non relu

SENS

Lorsque Fracastor projeta de tracer en vers le tableau d’une peste nouvelle et de composer un poème sur les données antipoétiques d’une description médicale, il ne surprit personne en choisissant, pour lui dédier les malheurs du berger Syphilus, le célèbre Bembo, prince de l'Église, secrétaire intime et familier du pape Léon X.

« Ilustre Bembo, s’exclame-t-il, gloire de l'Italie, si ton maitre Léon t'accorde quelque repos, s’il te permet de quitter pour un instant le gouvernail du monde et de

consacrer aux muses un court loisir, daigne jeter les yeux

sur ces vers, tout indignes qu'ils soient de ton génie.

« Mon œuvre n’est qu’un essai médical, mais souvienstoi qu'Appollon lui-même ne crut pas déroger à sa dignité

divine en cultivant l'art de guérir. Tel sujet, d’ailleurs

d'apparence légère, offre parfois un intérêt sérieux. Le

mien sous une allure frivole fera comparaître devant toi les grandes lois de la nature, et les mystérieuses origines d’un épouvantable fléau. »

Je ne sais quel médecin, dit Fréron (Année littéraire, 1770, L. VIII), dédia un traité des maladies vénériennes à l’abbesse de Caen. Fréron n'avait pas tant lieu de s'étonner : dans un traité, imprimé à Rome en 1500 (le titre indique assez la nature de l'ouvrage : De morbo fœdo et occulto his temporibus affligente), le médecin espagnol Petrus Pintor (1), en dédiant son livre au pape Alexan-

(1) Pierre Pinctor ou Pintor, médecin d'Alexandre VI, mort

dans sa quatre-vingtième année aurait composé son livre à l’âge de 76 ans.

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dre VI, exprimait le vœu que sa Sainteté fut préservée de ce vilain mal,

Nicolas Massa avait placé son traité des maladies vénériennes sous l'égide du Cardinal Charles Borromée ; Ulric de Hutten invoquait, pour son traité du Gaïac (1), la panacée en vogue, le patronage du Cardinal Albert, électeur de l'Empire; tout comme Gaspard de Torella avait dédié à Louis de Bourbon, évêque d’Avranches, son Tractus contra pudendagram seu morbum gallicum, qu'il envoya plus tard à César Borgia (2), le frère de Lucrèce,

qui y dut puiser d'utiles enseignements,

(1) Eq. Urricai DE HUTTEN, De Guaiaci medicina et morbo gallico liberunus. Ce titre est au haut d’une page, qui est remplie par les armes gravées d'Albert de Brandebourg, eardinal au titre de saint Chrisogone, archevêque de Mayence et de Magdebourg, électeur, primat d'Allemagne, archichancelier du saint Empire romain, etc., auquel le livre est dédié.

(2) Les deux traités qui furent terminés le premier mars et imprimés le dernier jour d'octobre, à Rome, 1500, ont pour titre : Dialogqus de dolore eum tractatu de ulceribus in pudendagra evenire solitis (Bibl. Mazarine, n° 15361; — Bibl. Nat. t: XXTIF, 1; Réserve, in-8°; caractères gothiques), Ces deux livres furent écrits à Blois en 1499, pendant que César Borgia, dont G. de Torella était le médecin, se trouvait à la cour de France. A la dédi-

cace du dialogue : Zllustrissimo ac verluosissimo domino D. Cæsari .

Borgia, de Francia duci Valentino, sanclæ Romanæ Ecclesiæ gonfaronario et generali capilaneo : Gaspard Torella Episcopus sanctæ Justæ nätione Valentinus, est ajoutée, pour le traité, cette phrase : Sanctitatis domini nostri Alexandri sixti prælatus domesticus et medieus, qui prouve bien que G. Torella fut médecin d'Alexandre VI, en 1500, et non pas avant (D' E. TURNER, L’éfymologie du mot SYPHILIS).

PTE

Un certain Candidus {quel nom de circonstance !) ne dédia-t-il pas à un abbé le traité De genitura hominis, qui fut imprimé en 1486 à Augsbourg, chez J. Froschanet?

En 1498, Sébastien Aquilanus ou Aquilinus offrait son traité de Morbo Gallico à Louis de Gonzague, très révérend évêque de Mantoue (ad Excellentissimum Mantuæ Marchionem Ludovicunt de Gonzaga, eumdemque Reverendissum Episcopum) (1).

Une exception est pourtant à signaler. De Béthencourt écrivant son livre : le Caréme de pénitence, nova pœnitenhiahs quadragesima, disait formellement qu'il ne le dédiait à personne, dans la crainte de faire soupçonner son patron d’être atteint du mal dont le remède était discuté. C'est le cas de rappeler le raisonnement, naïf ou prudent, du médecin espagnol Jean Almenar, qui, dans son traité de Morbo gallico, se refuse à croire que la maladie en question soit produite chez les ecclésiastiques par des

(1) Mais on a vu mieux que tout cela : le Dr E. TURNER a décrit, dans sa monographie, un opuscule intitulé : ET modo de adoperare el leguo de India occidentale. Salutifero remedio a ogni piaga et mal incurabile. Au-dessous de ce titre, dans le coin gauche d’une - grande image à allure mystique, on lit : Franciscus Delicado composuit in alma urbe anno 1525.

Le privilège, donné pour dix ans par Clément -VII, est daté du 4 décembre 1526, in-4v, de huit feuillets non numérotés. Caract. goth. (Bibl. Mazarine, n° 15459). Ce curieux petit traité est placé (ainsi que l’annonce le frontispice gravé, trop long à décrire) sous l’invocation de la vierge Marie, de saint Jacques Majeur et de sainte Marthe ! |

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causes analogues à celles qui agissent sur le reste des ; mortels. Il aimait mieux y voir un effet de la corruption | de l'air ! (1).

On ne sera plus surpris, j'imagine, de voir Mazarin agréer, sans y faire objection, l'hommage de la Callipédie : ou l’art de faire de beaux enfants, du sieur Claude Quillet, à qui sou livre valut, du reste, une abbaye. |

L’astucieux cardinal, qui s'était donné la mission de veiller sur l’éducation du jeune prince qui devait un jour

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être le Grand Roi, se montrait plus sévère dans le choix des livres qui lui étaient destinés, que lorsqu'il ne s’agissait que de lui-même (2) : tout au plus lui permettait-il Les Charactères des passions, par le sieur de la Chambre, médecin de Mgr le chancelier Seguier, et membre de l’Académie française ; les Œuvres de la Framboisière, conseiller et médecin ordinaire du Roy ; ou Le bon usage du thé, du café et du chocolat pour la préservation et la guérison des maladies, par M. de Blégny, conseiller, médecin artiste : ordinaire du Roy et de Monsieur. Comme on le voit,

(1) Bulletin de l'Alliance des Arts, t. V (1846-47).

(2) Nous avons vu passer en vente le livre suivant, aux armes du cardinal Mazarin : l'Homme, de René Descartes, et un traité de la formation du fœtus du mesme auteur, avec les remarques de Louys de la Force. Après tout, c'était un livre de physiologie !

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LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE Aa

la bibliothèque de Louis XIV n’était pas riche en livres de médecine. Le roi s’en rapportait à ses médecins de tout ce qui concernait le soin de sa santé, et il faut croire qu'il ne s’en trouva pas trop mal, puisqu'en dépit des innombrables purgatifs et des copieuses saignées qu'il eut à subir, il atteignit les limites de l’extrême vieillesse. Ne $ faudrait-il pas en voir l'explication dans ce fait, que son bréviaire favori était le Vray régime de vivre pour la conservation de la santé du corps et de l'âme, de Lessius, et aussi les traités de L. Cornaro, dans lesquels ce macrobite enseigne le moyen grâce auquel il a vécu sain et robuste jusqu'à l’âge de cent ans, avec l’entier usage de ses sens, sans se servir d'aucune médecine ?

£ Sous le règne de Louis XV, on constate un véritable | engouement dans la haute société pour les livres de science pure, et spécialement de médecine.

Le comte de Maurepas montre avec orgueil à ses visi-

| teurs les sept volumes des Essais et observations de mé-

decine de la Société d’'Edimbour q, traduits de l’anglais par le célèbre oculiste Demours ; les Recherches sur les mala-

dies chroniques, particulièrement sur les hydropisies et sur

les moyens de les quérir, par le médecin Bacher (1)

(1) Paris, 1766, in-8.

M. de Sartines, lieutenant-général de police, n’a pas voulu entreprendre le voyage aux eaux de Bourbon-l'Archambault, sans avoir lu au préalable l'essai sur ces eaux minérales et médicinales (1), publié par un médecin de l'endroit. |

L'abbé Terray, le contrôleur des finances, se délecte à parcourir le Traité des maladies des femmes en couches. avec la méthode de les quérir (2).

L'exemple partait de haut : Marie Leczinska se consolait de l’abandon de son royal époux, en lisant le Traité des affections vaporeuses des deux sexes, de M. Pomme fils (1505) (3), tandis que Louis XV cherchait à s’instruire à l’abri des indiscrets, en se plongeant dans la lecture de la Nouvelle méthode de traiter les maladies vénériennes par la fumigation, avec les procès-verbaux des guérisons opérées par ce moyen, de Pierre Lalouette (Paris, 1776, in-80). Le Bien-Aimé pouvait y trouver des indications précieuses, et nous comprenons de reste qu'il dut souvent le parcourir, dans les rares loisirs que lui laissaient la politique et les plaisirs.

En 1768, M. Raulin, conseiller médecin ordinaire du

(1) Par M. Fraye. L'ouvrage est édité à Moulins, chez la veuve Faure et Vidalin, 1778, in-12. -

(2) Paris, Vincent, 1771.

(3) Vendu 875 francs par Porquet en 1885. L’exemplaire était en maroquin rouge, avec large dentelle sur les plats, pièces d’ormes

aux quatre angles et sur le dos, etc. (V. Cabinet d’un Curieux, du baron Double.)

roi, offrait à Louis XV son Traité de la conservation des

enfants. Quelle agréable ironie, et comme le roi galant

devait s’écrier, in petto : « Peu m'en chaut, je n’en ai cure. »

De quelle utilité pouvait bien être à l'amant de la du Barry l’exemplaire dont nous transcrivons ici le titre, et que nous avons eu la bonne fortune d'avoir sous les

yeux : Abrégé de l’art des Accouchements, par Mme Le

Boursier du Coudray (Paris, Debure, 1777, in-80), avec

figures imprimées en couleurs, relié en veau et portant sur les plats un cartouche aux armes de France, avec la légende : Menus plesir du roy (sic)? Louise Bourgeois était une des sages-femmes les plus distinguées de son temps. Elle resta toujours en grande faveur. auprès des souverains et déjà, en 1609, elle avait dédié à la Royne ses Observations diverses sur la stérilité, perte de fruict, fœcondité, accouchements et maladies des femmes et des enfants nouveaux naiz, amplement traitées et heureusement practiquées par Louise Bourgeois, dite Boursier, sage-femme de la Royne, œuvre utile et nécessaire à toutes

personnes.

- Que les courtisanes cherchent dans la lecture un délassement à leurs monotones bien qu'absorbantes occu-

pations, nous aurions mauvaise grâce à leur en faire re-

proche. Pour distraire les blasés séniles qu’elles ont charge d'’amuser, leur esprit inventif ne saurait trop suflire; la bibliothèque devient dès lors l'arsenal et l’école de la favorite. Demandez plutôt à la Pompadour qui lui fournit les armes de gouvernement, les termes des choses d'Etat, l’art de toucher à la politique sans gaucherie, la facilité de parler sur les plus graves questions d’autorité etsur les plus grands conflits de prérogatives avec l'accent et presque la compétence d’un ministre (1). Ge n'est certes pas dans les Observations sur l'histoire naturelle, sur la Physique et sur la Peinture, du sieur Gautier, qu'elle

avait trouvé de quoi s’instruire de tout cela.

M®° de Pompadour avait, il est vrai, reçu une édu-

cation brillante ; elle aimait les arts et protégeait les artistes. Artiste elle-même à ses heures, elle peignaitet dessinait à la perfection.

Toute autre était la du Barry, qui ne rêvait qu'aux moyens de faire valoir ses charmes, dépensant tout son argent à augmenter sa garde-robe ou à rehausser le luxe de ses appartements. Mme du Barry sacrifiait peu à l’acquisition des livres, mais elle rachetait la quantité par la qualité. Elle paraissait surtout tenir à la beauté de l'exécution typographique.

Presque tous les exemplaires sortant de la bibliothèque de ses appartements au château de Versailles, ou provenant de son habitation de Louveciennes, sont en parfait

(1) De Goncourt, Madame de Pompadour.

état de conservation. Les ouvrages scientifiques n’y sont pas en nombre : les romans de Crébillon fils, ornés des gravures les plus licencieuses, l’intéressaient davantage. — On relève toutefois dans son catalogue : Les poésies de llaller, traduites de l’allemand ; l'Histoire naturelle de Buffon, qui appartient aujourd’hui à M. Sardou ; une œuvre purement technique, dont on ne s’explique guère la présence en ces lieux : Lettres et observations à M. Janin, maître en chirurgie et oculiste de la ville de Lyon, sur l'ouvrage qu'il vient de publier, ayant pour titre : Mémotres et observations anatomiques, physiologiques et phy- … siques sur l'œil, par l'abbé Desmonceaux. Les beaux yeux de la favorite auraient-ils vilainement larmoyé, et avaitelle essayé d'y porter remède ? À moins que n'ayant fait abus du fard, sa vue en ait souffert, auquel cas elle eût < pu trouver d'utiles conseils dans le Rouge végétal à . l'usage des Dames, avec une lettre à M** sur les maladies

des yeux, causées par l'usage du rouge et du blanc.

Aux armes du Dauphin, père de Louis XVI, nous —. n'avons rencontré, dans nos excursions bibliographiques,

qu'un volume (1), dont l'énoncé seul est suffisamment ex-

(1) Nous relevons cependant sur un catalogue l’ouvrage suivant, aux armés du Dauphin, père de Louis XVI : Le Manuel des Dames

CRE LL CS ER er A LR TS CIN RERO D eu 0 ET SP EE AE PR PE AE L M RE aie & + Mes PTE à Ac

plicite : Observations chirurgicales sur les maladies de l'urèthre, traitées Suivant une nouvelle méthode, par Jacques Daran, conseiller-chirurgien ordinaire du Roi par quarter, et ci-devänt chirurgien-major des hôpitaux de l'empereur Charles VI.

Daran était un opérateur des plus habiles. Il fut le premier à faire usage des bougies emplastiques et médicamenteuses dans la cure des rétrécisséments de l'urèthre, mais il garda longtemps le secret sur la composition de son remède, qu'il vanta à maintes reprises sur le ton du plus éhonté charlatanisme.

On parlait un jour devant Mesdames de France du chirurgien Daran : « Qu'est-ce donc, dit l’une d'elles, que ce M. Daran et ses bougies ? — C'est, répliqua M. de Bièvre, qui semait le calembour en prodigue, c'est tout simplement un homme qui prend nos vessies pour des lan-

ternes. ))

Le duc Louis-Philippe d'Orléans, père de Philippe- Egalité, et qui, devenu veuf, épousa en secondes noces M°° de Montesson, était un philanthrope dans le sens

de Charité, ou formules de médicaments à préparer, dressées en faveur des personnes charitables qui distribuent des remèdes aux pauvres dans les villes et dans les campagnes ; Paris, 1758.

où on entendait cette vertu civique, au siècle qui a enfanté Rousseau et les encyclopédistes. IL était grand ami de Jean-Jacques qui, de Montmorency, allait souvent lui rendre visite à Saint-Prix.

En 1762, Rousseau avait publié son Emile, qui opéra, comme on sait, une véritable révolution dans l'hygiène de l'enfance. Piron, ayant eu connaissance du plan d’éducation que le philosophe genevois avait tracé pour son

élève, et qui ne commençait qu’à l’âge où celui-ci sortait

des mains de sa nourrice, exhorta le philosophe à faire

remonter ses conseils jusqu’au moment où l'enfant quitte le sein de sa mère. Comme Rousseau s’excusait de ne pas avoir abordé le sujet, prétextant que c'était plutôt affaire aux médecins, l’auteur de la Métromanie lui remit, pour entrainer sa conviction, un ouvrage qu'il venait de lire, l'assurant qu’il y trouverait tout ce qui était nécessaire pour compléter son plan (1). Jean-Jacques fit de nombreux emprunts, qu’il ne chercha même pas à déguiser, au Traité de l'Education corporelle des enfants en bas-âge, du citoyen J.-C. Desessartz, membre de l'Institut national, de la Société de médecine et dernier doyen de la Faculté de Paris. Et c'est grâce sans doute aux relations de Rousseau avec le duc d'Orléans, que celui-ci fut gratifié de l’exemplaire du livre de Desessartz, dont le baron Double nous a donné la description (2). |

(1) Avertissement de la 2e édition du Traité de Desessartz, p. XI.

(2) Le Cabinet d’un Curieux.

Il y a quelques années, on adjugeait en vente publique un exemplaire de dédicace, offert, disait le catalogue, par le « sanguinaire » Marat à Marie-Antoinette.

Marat, le farouche ami du peuple, baïsant la main de celle dont il devait faire tomber la tête, vous devinez de quels commentaires on avait accompagné la mention de l'ouvrage ! Et pourtant, l'explication était des plus naturelles : Marat, docteur en médecine, et « médecin des gardes du corps du comte d'Artois », ne pouvait-il, à l'époque, avoir des attaches avec la famille royale, sans que ses convictions de démagogue en fussent le moindrement atteintes (1)?

Ce n'était pas le seul livre de médecine que Marie- Antoinette conservait dans sa bibliothèque. Si elle n'avait jamais possédé que des ouvrages de science pure, on ne lui eût pas imputé à crime ses lectures graveleuses : l’His-

(1) Le livre a pour titre : Découvertes de M. Marat, docteur en médecine et médecin des gardes du corps de Monseigneur le Comte d'Artois sur le feu, l'électricité et la lumière, constatées par une suite d'expériences nouvelles qui viennent d’être vérifiées par MM. les Commissaires de l’Académie des Sciences, A Paris, de l’Imprimerie de Closier, rue Saint-Jacques, 1779. Il fut adjugé, à la vente Double, au prix fabuleux de 8.020 francs !

toire naturelle de M. de Buffon (1), ou la Flore française de Lamarck (2), pas plus que les neuf volumes de l'His-

toire de la Société royale de médecine, ou les trois volumes

du Journal de médecine militaire, « publié par ordre du

Roi », ne devaient figurer dans le catalogue des Livres du Boudoir, paru il y a une trentaine d’années (3), Vous y

auriez vainement cherché l’inoffensif « traité sur les cors, verrues, durillons, oignons, engelures, les accidents des ongles et leurs difformités (4) », de M. Laforest, chirur-

gien-pédicure de Sa Majesté et de la famille royale; pas davantage n’y auriez trouvé le compte rendu de la Séance

publique de la Faculté de médecine de Paris, du 9 dé-

cembre 1779 (5). Nul doute cependant que la Reine, qui

s’intéressait au sort des enfants trouvés, et ce sentiment

est à sa louange, ait parcouru avec attention cet ouvrage, qui contient, entre autres pièces, un mémoire sur la question (6).

(1) La Bibliothèque nationale possède aujourd’hui cet ouvrage.

(2) Ce livre se trouve également au dépôt public de la rue Richelieu. |

(3) L. LaAcour, Catalogue des livres du boudoir de Marie-Antoinelte, Paris, Gay, 1862, in-18. :

(4) Il appartenait il y a quelques années au baron Jérôme Pichon, le fastueux bibhophile.

(5) Ce volume est ensuite passé entre les mains du comte de Provence, ainsi qu’en témoigne un catalogue du libraire Claudin, catalogue que nous avons eu sous les yeux.

(6) Séance publique de la faculté de Médecine de Paris, tenue le 9 décembre 1779. Paris, de l'imprimerie de Quillau, 1780. In-4°, maroquin rouge, dos et coins fleurdelisés, fil., tr. dor. (Aux armes

On a plus de peine à s'expliquer l'usage qu’elle pouvait faire des Mémoires et Observations anatomiques, physiologiques et physiques sur l'œil (1772) ; mais on se laisse suggestionner par le titre de cet opuscule, écrit par un docteur anglais, sous le pseudonyme d'Abraham Joknson : Lucina sine concubitu ou Lucine affranchie des lois du Concours (1), suivi du Concubitus sine Lucina, ou {le Plaisir sans peine. Sans pousser plus loin l'analyse de cette fantaisie érotico-scientifique, disons seulement que l’auteur essaie d'y démontrer que la femme peut se passer de l’homme pour la reproduction de l’espèce, grâce à des animalcules qui flottent dans l'air, et qui suffisent pour la fécondation. Un zélé défenseur de la monarchie (2) veut bien nous assurer que l’exemplaire ayant appartenu à Marie-Antoinelte est tellement neuf et d’une telle fraicheur qu’on peut affirmer qu’il n’a jamais été lu, ni même ouvert ; nous l'en croyons sur parole, mais quel était donc le singulier conseiller qui dictait le choix des lectures de la Reine !

Que Marie-Antoinette ait eu à sa disposition les ouvrages de physique de Brisson, l'Histoire de l'Électricité, de de Marie-A ntoinelte). Contient un rapport sur les Enfants trouvés,

auxquels s’intéressait la Reine, et divers mémoires du baron des Essartz, mon trisaïeul (L. DOUBLE, op. cit.).

(1) Ce livre, au dire de M. Quentin-Bauchart, aurait été vendu 1.250 francs à la vente des livres de lord Gosford (1882).

(2) QUENTIN-BAUCHARD (Em.), Bibliothèque de la reine Martie- Antoinette au château des Tuileries, catalogue authentique, publié d’après le manuscrit de la Bibliothèque naàtionale ; Paris, Morgand, 1884.

LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE 151 | Priestley, le Mémoire sur le danger des inhumations précipitées, par M. Pineau, c'étaient là questions à l’ordre du jour à la fin du dernier siècle, où les plus nobles dames suivaient les leçons de chimie de Rouelle, et les cours d'anatomie de Vicq-d'Azyr ; aussi ne sommes-nous qu'à demi surpris, malgré un rapprochement qui force le sourire, de trouver chez la reine l'Exposé des moyens curatifs … et préservatifs contre les maladies pestilentielles des bêtes à cornes, par le savant M. Vicq-d'Azyr.

C'était le temps des bergeries florianesques et des bolsseins de Trianon. C'était aussi l'époque où l’apothicaire … Parmentier luttait contre la routine, pour faire adopter - l'usage alimentaire de la pomme de terre, qu’il a plus É que personne contribué à acclimater chez nous. Parmen- … Lier trouva, comme on sait, en la personne de Louis XV}

un protecteur puissant, et, grâce à ce monarque, toute la 1 cour mit bientôt à la mode le tubercule jusqu'alors : dédaigné.

4 La princesse de Lamballe, belle-fille du duc de Pen- € thièvre, et la plus intime amie de Marie-Antoinette, ne dut pas être une des adeptes les moins enthousiastes, si Ur

on en juge par le livre trouvé en sa possession, dont

nous rapportons seulement le titre : Traité d'Agriculture, où l'on enseigne le moyen de conserver toute l'année la pomme de terre en nature, par M. le Chevalier de Saint- Blaise, de l’Académie des Arcades de Rome. Peut-être eût-il mieux valu étudier avec M. de Mirabeau l'art de conserver les trônes qu'avec M. de Saint-Blaise l’art de conserver les pommes de terre, mais emportée par le tourbillon qui entraînait tout, cette société éprise d’un

sentimentalisme humanitaire hors de-saison, dansait sur

le volcan qui allait en engloutir les derniers débris (1). Ce ne sont pas toujours des lectures aussi frivoles, hâtons-nous de le reconnaître, qui occupaient les princes et princesses de sang royal. | Encore ne nous risquerions-nous pas à affirmer que la comtesse de Provence ait souvent parcouru les opuscules de chimie de Lavoisier, qu’elle avait en sa possession, ou le Dictionnaire portatif de sañté, de Vandermonde. Nous irons jusqu'à présumer qu'elle était plus intéressée par les vignettes et les bois de l'Anatomie des parties de la génération de l'homme et de la femme, de Gautier- Dagoty (2), | Mêmes réflexions nous sont suggérées par les livres médicaux aux armes de la comtesse d'Artois, épouse de celui qui devait s'asseoir sur le trône de France sous le nom de Charles X. Nous ne jurerions pas que les yeux de

(1) L. Douce, Le Cabinet d’un Curieux, p. 67.

(2) Paris, Brunet, 1773. Cet ouvrage est conservé à la biblio- È thèque de Versailles.

la princesse ne se soient arrêtés avec plus de complaisance

sur d'Avis important au sexe onu Essai sur les corps baleinés, pour former et conserver la taille aux jeunes per-sonnes (1), que sur le traité de la Guérison de la paralysie par l'électricité, de FAbbé Sans, ou la Dissertation physico-médicale sur les causes de plusieurs maladies dangereuses, de GI. Ghevalier (Paris, 1798) (2).

La duchesse de Berry pouvait-elle invoquer un prétexte pour justifier la présence du Dentiste des dames (3), de Lemaire, dans sa bibliothèque ; ce livre de recettes avait pu, en maintes circonstances, lui rendre des services

qu’une jolie femme sait toujours apprécier. |

Nous ne songerions pas davantage à faire viol à la du Barry de conserver sur ses rayons l'ouvrage du sieur RousseLorT, chargé du soin des pieds de la favorite ; ou à

M® de Pompadour, de chercher à s’instruire dans le

(1) Par Reisser. Lyon, 1770.

(2) La bibliothèque du comte d’Artois avait été formée par les soins de F. Nogaret, son secrétaire.

(3) Mue Bonaparte avait agréé la dédicace d’un livre du médecin P.-J. Marie de SAINT-URSIN, L’Ami des Femmes, où se trou-

vent un grand nombre de recettes pour conserver la beauté ou s’en donner les apparences.

Traité des fièvres continues, de son médecin Quesxar, qui Jui avait fail hommage de son livre : ce sont là lectures 74 permises, voire salutaires. < re Il est naturel que la science qui enseigne la prolongation de la vie et la conservation de la santé ait conquis de 2 fervents adeptes, ceux-là surtout que la fortune a comblés de ses bienfaits. Mais, le plus souvent, cherchait-on dans x . - nos livres techniques un conseil ou une recette utiles ? On ne tenait pas tant à s'instruire de la constitution du , corps humain qu'à satisfaire une Curiosité malsaine, et c'est à surtout que résidait le danger de ces lectures, dont les pasteurs de peuples faisaient leurs délices. La plupart, … il est vrai, étaient suffisamment instruits pour n'avoir. F rien à apprendre ; mais combien pernicieux et féconds en 4 suggestions mauvaises pouvaient être cerlains Ouvrages, “3 ornés d’estampes plus où moins licencieuses, sous leur vernis scientifique, pour les jeunes princesses dont les » sens s’éveillaient, dont l'âme n'était pas encore façon-. née, et auxquelles on laissait imprudemment toute liberté 1 x de les feuilleter à loisir ? | |

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