LA FLAGELLATION DANS LA LITTÉRATURE
D’après ce qui se passait à la Cour, on peut juger de ce qui se passait à la ville. Si les rois n’ont pas été exempts de la fustigation, on peut bien penser que les vilains n’ont pas été épargnés (1).
Au xvine siècle, tout comme au Moyen Age, le fouet était de tous les instruments d'éducation peut-être le plus
apprécié {2). Nul ne pouvait sy soustraire et, à cet égard,
(1) Croirait-on qu'il existe un jugement ordonnant que les cloches (!!) seraient fouettées : « Sous la minorité de Louis XV, éerit M. Albert BABEAU (Le village sous l’ancien régime), le tocsin appela les villageois à poursuivre les faux-sauniers armés ; mais parfois il retentit en l'honneur de ces derniers. En 1717, une de leurs bandes s’était réfugiée dans une paroisse qui leur était favorable ; les habitants résistèrent aux gardes et aux employés des Fermes ; ils en tuèrent un et en blessèrent plusieurs. L’intendant les poursuivit, les condamna sévèrement, et comme ils avaient sonné le toscin contre les gardes du roi, «il ordonna que les cloches seraient descendues et fouettées par la maïn du bourreau. » Cet étrange jugement, qui fut exécuté, flétrissait la communauté dans ses cloches. Elles avaient, en effet, une sorte de personnalité ; depuis des siècles, on les DRDUSAE solennellement ; on leur donnait des noms de saints, qu’on fondait en caractères saillants sur leur face extérieure.
(2) M. Fernand Nicolay, dans son livre Les enfants mal élevés, lui a consacré un chapitre, auquel nous renvoyons ceux qui dési-
c'est une constatation qui ne manque pas de piquant, la plupart de nos grands hommes ont subi, dans leur. enfance, le châtiment de la flagellation.
Sans chercher à faire une énumération complète, citons seulement, au hasard de nos lectures, quelques noms, et ce ne seront pas des moindres.
L'auteur du grand mouvement de la Réforme, Lurker, avait toujours gardé le souvenir d’avoir été fouetté À l’école, et cela, jusqu’à quinze fois dans une même journée (Michelet dit cing fois, ce qui était déjà bien raisonnable). |
Mozière, qui a dépeint avec tant de vérité les mœurs de son temps, a montré que les écoliers étaient alors soumis à des châtiments corporels : dans le Bourgeois gentilhomme (acte I, scène II), il fait dire par M°° Jourdain à son mari :
— N'irez-vous point l’un de ces jours au collège vous faire donner le fouet à votre âge ?
Et M. Jourdain lui répond :
— Pourquoi non ! PIiût à Dieu l'avoir tout à l'heure, le fouet, devant tout le monde, et savoir ce qu'on apprend au collège. |
Le marquis d'ARGENSON, qui était entré au collège Louis- le-Grand en 1709, à l’âge de 15 ans, nous fournit la
reraient approfondir le sujet. M. Alf. Franklin a fait de même, dans Ecoles et Collèges. V. aussi les articles de Louis Veuillot sur
— le jouet pédagogique (janvier 1869) et sa polémique avec Charles
Sauvestre.
preuve qu’au commencement du xvire siècle, les élèves y étaient fustigés ; « J'eus le fouet, dit-il dans ses Mémoires, où autant vaut, à ma seconde de rhétorique, en 1711. Le duc de Boufflers, mon ami, alors gouverneur de Flandre, en survivance, et colonel de son régiment, étant
en même classe que moi, eut le fouet tout à faït pour
une cause commune : nous avions tramé ensemble une espèce de révolte contre le P. Le Jay, notre régent : nous lui soufflâmes des pois dans une sarbacane. » Le narrateur avait, de son propre aveu, dix-sept ans, et le jeune duc, à peu près du même âge, était gouverneur de Flandre en survivance et colonel du régiment de son nom. Le premier ne nous dit pas ce qu'il advint de sa propre personne ; quant à son complice, il subit tout au long l'irnévitable châtiment. L'exécution eut du retentissement; le maréchal de Boufflers, père du supplicié, fit lapage, el retira son fils qui, profondément atteint par cet cutrage à son grade et à sa dignité, mourait peu de temps après, de la petite vérole, maïs sans que cela dût servir d'avertissement et deleçom(r).
Marmonrez, dont l'existence tout enitière s'écoula durant le xvine siècle (1723-1599), et qui fit ses études au collège de Mauriac, parle, dans ses Mémoires, du danger qu'ilcourut « d'avoir le fouet en seconde eten rhétorique, une fois pour avoir dicté une bonne amplification, une autre fois pour être allé voir la machine d’une horloge ».
Le Le
= (1) Mémoires du marquis d'Argenson, t. I, p. 186 (éd. Jannet).
VOLTAIRE, dans une réunion dont son esprit faisait tout les frais, fit un jour la gageure de répondre à toutes Îles questions qu'on pourrait lui poser avec dix vers de Virgile. « Eh bien ! monsieur de Voltaire, fit une des assistantes, pourriez-vous nous dire, avec un vers de Virgile, combien de fois, en votre enfance, vous avez. reçu la fessée ? »
— Infandam, Regina, Jubes renovare dolorem ! répondit notre malin philosophe. Voltaire eut pour lui toutes ces belles et aimables rieuses ; mais il avait publiquement confessé qu'il avait reçu le fouet (1).
MOoNTAIGNE, qui avoue n'avoir tâté des verges qu'à deux coups, et bien mollement, dit que l'effet de celles-ci est de rendre les âmes «plus lasches ou plus malicieusement opiniastres (2) ».
M"° Roraxp protestait énergiquement contre l’indigni té d’être fouettée et rapporte, dans ses Mémoires, plusieurs anecdotes personnelles.
Son père, un homme très violent, avait l'habitude de la battre souvent pendant sa jeunesse ; plus d’une fois elle lui avait mordu la cuisse, sur laquelle il l'avait renversée pour la fouetter. Refusant un jour de prendre un médicament, elle fut condamnée à être flagellée. Comme elle persistait dans son refus de le prendre, elle fut fouettée:avec sévérité. Une autre fois, alors qu'une puni-
(1) Intermédiaire, 1896.
(2) Essais, liv. II, chap. vit : De l’affeclion des pères aux enfants.
pi
tion du même genre devait lui être infligée, elle se montra féroce dans son opposition, et son père en fut très irrité; mais, voyant sa mère en pleurs, elle se soumit avec humilité et accepta la punition. Mais elle résolut de faire pré-
valoir ‘sa volonté de mourir plutôt que de céder, — et
jamais plus elle ne fut fouettée (1).
Dans ses « Mémoires d’Outre-Tombe », CHATEAUBRIAND nous apprend qu'étant, en 1779, au collège de Dol, il fut, à l'âge de 11 ans, surpris par le préfet des études, au moment où, descendu précipitamment d’un arbre, il venait d’écraser un nid de pie. — « Allons, Monsieur, lui dit le préfet, vous aurez le fouet. » Chateaubriand ajoute qu'ayant cherché, mais en vain, à obtenir son pardon, il opposa une résistance énergique à l’application du chàtiment, mais que bien qu'il se fût retranché derrière un lit, il reçut des cours de férule.
Le
Maxime pu Camp (2) relate, dans ses Souvenirs Lilté-
(1) Etude sur la flagellation, etc.
(2) S’il fallait citer tous les ouvrages où il est question de la flagellation, la liste en serait longue. Elle devrait comprendre : La Vie des Dames Galantes, de Brantôme ; le Moyen de parvenir, de Béroalde de Verville, certaine édition de la Pucelle d'Orléans, dont la date m’échappe, etc.
La Fontaine, dans un de ses Contes, nous fait assister à une scène
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