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LE TASSE ÉTAIT-IL FOU: p
On a célébré onnellément en Italie le troisième cen- - tenaire de la mort du Tasse, En France, c’est à peine si D. discours prononcés en, Sorbonne ont souligné | cet anniversaire mémorable. Cette indifférence pour une - gloire étrangère à notre sol est d'heureux augure, et nous ne saurions trop nous applaudir de ce retour à de saines | traditions : aussi nous excuserions-nous presque de con- tribuer à faire revivre la mémoire du plus grand poète de. . l'Italie, si nous ne nous hâtions de faire connaître la, = qui a guidé notre plume.
| . Souvent on a agité, dans le monde des érudits, cette. | question, qui a donné lieu jadis à de passionnées contro-. | verses : Le Tasse élait-il fou ? Tous les biographes de l’auteur de l’Aminte semblent d'accord sur ce point : quele poète subit une détention de plusieurs années, les uns. disent dans une prison, d'autres. dans une maison, de.
É: santé, où il aurait été enfermé, sur l’ordre d’un prince de la maison d’Este, le duc de Ferrare.
#0 D après une tradition, à la vérité suspecte, celte mesure.
de rigueur avait sa justification : le duc de Ferrare aurait ainsi voulu punir le poète de ses assiduités auprès de sa sœur, Léonore d’Este. “eh
S'il faut en croire un historien du xvre siècle, Muratori, l’inclination longtemps dissimulée du Tasse pour la princesse aurait soudainement éclaté un jour, en présence de la Cour assemblée : saisi d’un amoureux transport, le poète se serait oublié jusqu’à baiser la main de la princesse ! IL est certain qu’en maïints passages de son œuvre, il est question de la belle Léonore d'Este, pour qui le poète professait une réelle admiration ; mais à cette époque chevaleresque, une galanterie recherchée, compromettante même, était passée dans les mœurs et était devenue la simple politesse des cours (1).
D’après une autre version, le Tasse fut un jour supris — grâce à un jeu de miroirs obliques, adroitemeut mis en œuvre — au moment où il pressait dans ses bras la sœur de son hôte.
À s’en rapporter enfin à une relation tout aussi digne decréance que les précédentes, l’'emprisonnement du Tasse aurait eu une cause d’une moindre gravité : la passion prétendue du poète pour une princesse de sang royal sé serait réduite « à un échange inoftensif de galanteries respectueuses et de bienveillants sourires ». Le Tasse ne se serait rendu coupable que de paroles imprudentes,
(1) Une descente aux Enfers, par Henri JOHANET : Torqualo Tasso.
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pazze e temerarie parole, et non d'actes compromettants, Le poète se serait vanté seulement dans ses vers, d’avoir déposé un baiser sur les joues de la duchesse (7). 3 L'impression qui se dégage d’une lecture attentive des biographies du Tasse va à l'encontre de ces diverses opinions.
Quatre ans avant d’être privé de sa liberté, le poète avait présenté des signes manifestes de dérangement cérébral. En 1575, à la suite de contrariétés éprouvées à la - Cour de Ferrare, il s'était cru en butte aux persécutions de prétendus ennemis. Son caractère s’en était aigri. Des terreurs religieuses l'avaient assailli, des doutes sur les — origines du monde, sur l’immortalité de l’âme, avaient
torturé son esprit. De ce jour, il ne s’appartint plus. Le délire avait éclaté à la suite ‘d’une circonstarce futile : un ami avait abusé de sa confiance, en ouvrant ses cassettes avec de fausses clefs, Le poète lui reprocha publiquement sa trahison. Il s’ensuivit une querelle violente, un échange de soufflets, puis une provocation en
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(1) On ne doit pas oublier qu’à l’époque où l'incident aurait eu lieu, Léonore n’avait pas moins de 42 ans et qu’à cet âge « les entreprises téméraires » sont, le plus souvent, agréées comme un hommage,
duel. Celui qui.était ainsi pris à partie, loin. de relever.le
défi, haussa.les épaules de-dédain ; le soir même, aidé de:
quelques bravi, il frappait traîtreusement son adversaire:
Le poète, sans doute prévenu, était armé ; iLavait tiré sa
dague; et par son aadace, avait déconcerté ses assassins, et les avait contraints à la fuite.
Peu après, ses appréhensions le reprenaient. Le Tasse s'imagine cette fois que, sur des dénonciations calomnieuses, il va être soumis au jugement de l’Inquisition, pour des passages de son œuvre qui pèchent contre l’orthodoxie. Puis ce sont des appréhensions d’être victime d'un empoisonnement.(1) ou d'un assassinat. Sous l'empire de.ces obsessions, il frappe. un domestique de la duchesse d'Urbin, sous les yeux même de cette:princesse.
Après l'avoir laissé enfermé deux jours, le duc l’em-. menait avec lui.dans une maison de plaisance, espérant.
que ce. séjour à la, campagne provoquerait une. heureuse
détente dans:cet.esprit troublé.
Le calme fut.de. courte durée : assailli par de nouvelles
craintes, le poète. s'empressa de retourner à Ferrare, et alla demander asile au couvent de Saint-François. Son. éducation au collège des Jésuites, où. il avait com-
mencé son. instruction, avait: développé sa. disposition.
(1) « Je me regarderais maintenant comme trop heureux, écrivait le Tasse. à Scipion. Gonzague,. si je pouvais seulement, sans
crainte. du. poison, étancher.: à satiété la:soif qui.me consume, et,, comme. l'homme le plus. vulgaire;. passer. mes jours-en.paix,.mais:
libre, dans quelque pauvre chaumière de paysan ! … »
.A ca Q Q r Q aux réveries mystiques et aux ‘pratiques d’une dévotion ;. LA LA + . 0 , .
exagérée. Chez les Franciscains, il fut sur le point de
ÿ revêtir La robe de bure, et de devenir moine À son tour...
Tout à coup, sans prétexte apparent, le 20 juillet 1577, le Tasse quittait précipitamment Ferrare, sans argent, sans guide, presque sans habits.
Il reste ‘quelques jours auprès de sa’sœur,'qui'a peine à le reconnaitre sous son'accoutrement,
‘ÆEntraîné par son humeur:vagabonde, il se rend à Mantoue, où il est froïdemerit aceuilli, puis 'à Padoue et'à Venise.
Enitre ‘temps, il avait tenté d’émouvoirila pitié du duc …. Alphonseet'imploré-son ‘pardon. ‘Le ‘poète, devenu plat courtisan, ne recula devant aucune bassesse ; ‘il témoïgra de sa ‘soumission et’de:son-repentir-en termes des plus humiliants. ‘Il eut même recours à ‘d'étranges ‘procédés pour attester sa'fidélité :
C’est ainsi, écrit-il, que, sans m’arrêter au soin de ma santé: ni de ma vie, j'aggravai volontairement mon mal par les désordres
4 d’une intempérance excessive, de manière que peu s’en fallut que | je ne restasse mort sur la place.
Le cœur se serre à lire ces incohérences. Plus loin le
poète ajoute :
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Brûlant pour mon maître d’un amour plus ardent qu’eut jamais amant pour sa dame, j'étais devenu, sans m'en apercevoir, idolâtre de lui. È
Est-ce un perverti du sens génital ou un sujet bien équilibré qui parle ? l'hésitation est permise,
À partir de ce moment, le Tasse se répand en invectives contre Alphonse d’Este et sa famille. Il offre ses services au duc d'Urbin, qui n’en prend que médiocrement souci. De là, il se rend à Turin, puis revient de nouveau à Ferrare.
Il y arrive, alors que se préparent les réjouissances pour le second mariage du duc Alphonse avec Marguerite de Gonzague. Il s’indigne d’être tenu à l'écart ; il s’emporte en menaces contre la maison d’Este, annonçant bruyamment que toutes ses louanges iront désormais à la maison rivale des Médicis : l'édition définitive de ses œuvres est à la veille de paraître ; rien ne sera plus aisé que de substituer au magnanimo Alfonso un magnanimo Ferdinando ou Francesco. |
Cet excès d’audace ne devait pas rester impuni. Le Tasse, sur l’ordre du duc de Ferrare, était enfermé à
l'hôpital Sainte-Anne, au mois de mars 1970.
Qu'était-ce au juste que cet hôpital ? Avec sa divination
SA ste: