‹ Les indiscrétions de l'histoireChapitre 39 sur 61 · EL · texte numérisé non relu

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précisé sa destination : « C'était, dit-il, un hospice aux

infirmes, une prison* aux coupables, un refuge aux in-

… qui s’essaya même à traduire, nous devrions plutôt dire

sensés..» Cela n'empêche que le poète des Méditations ait ajouté foi au roman de la prison du Tasse, comme cet autre poète, Casimir Delavigne, et comme aussi Byron,

à travestir les admirables vers échappés du cerveau

- inspiré de l'amant de Graziellu.

On a conté que Lord Byron se fit enfermer dans la cellule du Tasse, y resta deux heures, s'agitant, se promenant à grands pas, se frappant le front, ou la tête baissée sur la poitrine et les bras pendants, selon le rapport du portier qui l'avait épié. Et lorsque celui-ci vint le tirer de sa méditation, il Lui aurait dit, en lui donnant la pièce : Ti ringrazio, buon'omo, a pensieri del Tasso

stanno ora tutti nella mia mente, e nel mio cuore. Peu de

(1) On se souvient des vers du poète :

Homme ou Dieu, tout génie est promis au martyre. Du supplice plus tard on brise l'instrument.

L'homme adore la croix où sa victime expire

Et du cachot du Tasse enchâsse le ciment.

Æ … (2) Montaigne cependant ne-s’était pas mépris sur l’état d’es-

prit du Tasse : « De vrai, dit-il en le quittant, il n’y a qu’un der-

D nier tour de cheville à faire pour passer des plus excellentes manles

mn.

aux plus détraquées. Voilà un des poètes italiens les mieux formés

… à l'air de l'antique et pure poésie, que la laborieuse quête des

sciences a conduit à la bêtise ; la rare aptitude aux exercices de lâme l’a rendu sans exercice et sans âme. »

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temps après son départ de Ferrare, Byron composait ses Lamentaltions du Tasse, qui se ressentent médiocrement d'une telle inspiration (1).

En dépit de ces poétiques autorités, nous croyons qu'il ‘faut reléguer dans le domaine des légendes la fable dela prison du Tasse.

On ne peut supporter un seul instant que le Tasse, qui avait une stature peu commune, ait pu habiter un pareil réduit, et surtout y composer ses divers dialogues philosophiques à la manière de Platon. Gœthe, qui a fait de :minutieuses recherches sur la vie du Tasse, n'hésite pas à soutenir que la prison du Tasse est un conte. Mais nous avons des témoigrages plus décisifs, entre autres, celui d’un contemporain, le Manso, qui assure, pour l'avoir sans doute oui de la bouche même du poète, dont il avait été un instant le confident, que, dès le début, le duc d'Este avait fait assigner au poète des appartements (2) vastes et confortables.

(1) VazEerY, Curiosités «et Anecdotes italiennes, p. 270.

(2) La Revue des Cours littéraires (IVe année, p. 245) a publié une leçon faite par M. Reynald à la faculté des lettres de Caen sur la correspondance du Tasse, Dans cette leçon, M. Reynald dit que le cachot du Tasse, visité encore aujourd’hui à Ferrare, appartient à la légende et non à l’histoire, car ce poète fut enfermé sept ans, non pas dans un cachot, mais dans un vaste appartement de l’hôpital'Sainte-Anne, ne manquant de rien ét pouvant même recevoir ses amis.

Les récits des historiens autorisent des interprétations très diverses. Alphonse d'Este aurait pu confier la garde du poète inconstant, ingrat ou fou, à d'autres qu'au prieur de Saint- Anne, Agostino Mosi ; ce religieux, fanatique d’Arioste, ne pouvait pardonner au Tasse de vouloir rivaliser avec son poète favori. Il se serait plu, dit-on (1}, à humilier le captif et c’est à lui que devraient surtout aller les reproches de la postérité. Cependant l'histoire rap-

porte que le Tasse trouva dans le neveu du prieur un ami dévoué, qui lui fit oublier, par sa tendresse et ses soins altentifs, les duretés et les tracasseries de son oncle.

Tout ce qu'il nous appartient de démontrer, au surplus, c’est que le Tasse était bien réellement fou et traité comme tel (2). Pourquoi nous inquiéter de savoir si sa

(1) JOUHANET, 0p. cit. |

(2) « Je pense, écrit-il de Sainte-Anne à sa sœur Cornélie, que le seul empêchement qu’il y ait à mon élargissement, c’est l’opinion où est probablement le duc qu’il y a en moi quelque humeur peccante. En sorte que, pour le convaincre de ce dont il devrait être convaincu, ce me semble, indépendamment de cela, c’est-àdire que je ne suis pas fou, je suis prêt à subir toute espèce de traitement, pourvu qu’il ne s’agisse point de douches. Son Altesse sait d’ailleurs que je m’y refusai dans son propre palais, et elle eut l’extrême bonté d'admettre ce refus. »

démence doit être attribuée à l'excès de continence, allégué assez peu délicatement par Ginguéné en ces termes : «Il ne paraît pas que la nature l’eût constitué pour être chaste ; la nature, quoi qu'on fasse, réclame impérieusement ses droils (1). » N’est-il pas plus vraisemblable que l'affection, qui en était à sa période d'état, à l’époque où la Tasse fut enfermé, avait des origines déjà lointaines ? |

Est-ce à dire que le traitement qu’on fit subir au malheureux poète n'ait pas été pour quelque chose dans le développement de sa vésanie ? Le contraire nous paraît hors de conteste, À nous en référer à cet unique passage d’une lettre, adressée par le Tasse À un certain Biagio Bernardi, de Forli, passage qui, à nos yeux, ‘paraît suffisamment probant :

Si vous croyez que le seigneur Mercuriale (médecin fameux dont nous reparlerons dans un instant) puisse me rendre par son art la mémoire que j’ai perdue ou me conserver le peu qui m’en reste, j’en aurai grande obligation à Votre Seigneurie. J’ai vu l'ordonnance qu’il m'envoie par écrit. Je serais assez disposé. à .me tirer du sang et à me poser un autre cautère au bras, comme il me le conseille. Mais celui de la jambe et l’abstinence de vin sont des remèdes trop fâcheux. Je dis : l'entière abstinence et ne boire que du bouillon ; car de boire peu de vin et mouillé je le ferais volontiers.

Mais ce qui est autrement intéressant à relever, c’est là propre symptomatologie:de Ia maladie. du Tasse, exposée

(1) GINGUEXNÉ, Hist. littér. d'Italie, t. N, .p..248-249,.

LES :INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE 230 par le poèle, dans la lettre à son médecin, si curieuse à tant d’égards, que nous allons produire, Le document perdrait de sa valeur à être écourté ou mutilé. Voici donc comment le malade fait la relation de son cas au docte

Girolamo Mercuriale :

Il y a quelques années que je suis malade, et ce que j’ai, je ne saurais lé dire ; néanmoins je suis malade, j’en ai la conviction.

D'ailleurs, quelle que soit la cause de mon mal, en voici les effets : ‘douleurs d’intestins avec un léger flux de sang ; tintement dans les oreilles et dans la tête, si forts que je croirais y avoir une hote loge à cordes (à poids) ; visions continuelles de diverses choses et toutes désagréables. Ces visions me troublent au point que je ne saurais travailler de tête pendant cinq minutes ; si je me force, la vision redouble et quelquefois je tombe dans des accès de colère qui naissent au gré de mon humeur fantasque.

En outre, ma tête, au sortir de table, fume d’une manière insolite et s’échauffe excessivement ; tout bruit me fait l’effet d’une voix humaïne, en sorte que souvent les choses inanimées semblent m'adresser la parole. |

La nuit, je suis troublé de songes divers : alors je suis emporté - par mon imagination.au point de croire entendre (si toutefois je ne les entends pas réellement) certaines choses dont j’ai conféré tant avec le père capucin, frère Marc, porteur de la présente, qu'avec d’autres, pères et laïques, auxquels j’ai parlé de mon état, C’est là quelque chose de souverainement pénible ; de tout ce que j'éprouve c’est le pis : il faut donc à ce grand mal un grand remède (1). Et bien qu'il n’y en aït point de meïlleur que celui qui nous vient de la grâce de Dieu, laquelle n'abandonne jamais un bon chrétien, néanmoins, et puisque sa divine miséricorde nous permet, à nous hommes, de recourir aux remèdes humains, je prie

(1) Il croyait voir le diable et l'entendre. Il prétendait qu’un -esprit lui était apparu à Ferrare.

votre seigneurie de me venir en aide par ses conseils. Je la prie, dans les cas où elle ne pourraït pas, comme je le désirerais, envoyer les médicaments elle-même, de me faire tenir ses ordonnances par écrit : je les eus de tout temps en grande estime, et, pour l'instant, je m'y conformerais plus volontiers qu’à celles de beaucoup d’autres, Cher seigneur, d’autant plus grands sont et mon malheur et le besoin que j'ai de votre art, d'autant plus grande sera l’obligation que je vous aurais, si, grâce à vous, je recouvre la santé. Et si, à l’heure qu’il est, non seulement en ce qui concerne la santé,

mais sous bien d’autres rapports, je puis me dire en un triste état.

il n’en est pas moins vrai que, par la grâce de Notre Seigneur, il me reste assez de mes talents accoutumés pour n’être pas tout à fait inhabile à composer encore. Et, de ce côté, Votre Excellence peut attendre de moi toute sorte de gratitude. Si elle peut compter sur quelque rémunération de ma part, c’est sur celle-là ; jamais vous ne la solliciterez en vain, et plus d’une fois elle vous sera payée, sans qu’on attende à vous l’entendre demander.

- Il me serait aussi bien agréable d’avoir une consultation du seigneur Melchior Guilandino, et d’être recommandé chaudement au seigneur Giovan Vicenzo Pinello, que j'ai longtemps porté dans mon cœur, comme aussi bien il y est encore.

Le mal n’en est encore qu’à la période prodromique : il s’accentuera davantage dans le fragment de lettre adressée à un certain Maurizio Calanès :

J’ai souvent des épouvantements nocturnes ; ainsi, étant éveillé, j'ai cru voir quelques petites flammes dans l’air ; quelquefois aussi mes yeux ont scintillé, au point que j’ai pensé en perdre la vue : il en sortait des étintelles visiblement. J’ai vu au milieu du ciel de mon lit des ombres de rats qui n’y pouvaient être par raison naturelle. J’ai entendu des bruits effroyables, j'avais les oreilles pleines de sifflements, de cloches, et, aurais-je dit, d’un bourdonnement d’horloges à cordes, et l'horloge sonnaït souvent.

En dormant, j’ai cru qu’un cheval venait se jeter sur moi par.

Per: ACTE

derrièfe, quelquefois je me suis senti rompu. J’ignore si c’est goutte, mal caduc, ou suite de tant de visions fatigantes, j'ai eu des douleurs de tête, mais légères ; d’intestin, au côté, aux côtes, aux jambes, légères aussi ; les vomissements, le flux de sang, la fièvre m'ont affaibli. Et au milieu de tant de douleurs et de terreurs, est apparue à mes yeux l’image de la glorieuse Vierge, son fils dans les bras, dans un demi-cercle de nuages lumineux ; il en résulte que je ne dois point désespérer de sa grâce.

Cependant, le malade conçoit quelques doutes sur la réalité de ces visions, car il est frénétique, il le sait, il l'avoue : |

Et j'ai souvent pensé que les ‘causes de cette frénésie furent certaines confitures falcune confezioni), que je mangeai il y a trois ans ; c’est de cette époque que le mal reparut, et une fois déjà il s’était déclaré en semblables circonstances.

Mais l'hallucination continue :

Oui, ce serait œuvre de piété de me tirer de ce lieu où les enchanteurs ont le droit d’exercer sur moi leurs sortilèges impunément... Si je ne devais pas partir, emportant comme je le voudrais, comme il me serait si nécessaire, quelque marque de sa libéralité (c’est d’Alphonse qu’il est question), eh bien, je partirai quand même, |

Il se croyait également en butte aux méchants tours d’un esprit follet :

Aujourd’hui, écrit-il encore à Maurizio Catanès, le frère du révérend Licino m'a remis deux lettres de votre Seigneurie ; mais je venais à peine d’en lire une qu’elle a disparu ; c’est, je suppose,

le follet qui l’aura emportée, car c’est celle: où il est question de - lui. C’est là un de ces miracles tels que j’en aï vus trop souvent en cet hôpital, et qui sont, je n’en doute pas, du fait de quelque magicién, comme j’en ai bien d’autres preuves. Un jour, c’est un pain, un autre jour une assiette de fruits, qui sont tout à coup enlevés de dessous mes yeux, ainsi que des vivres de toute sorte, et cela dans le temps où il n’éntrait personne dans ma prison. Il en est de même d’une paire de gants ; des lettres, des livres ont été pris dans des caisses fermées à clef.

Ajoutons pour achever d’édifier le lecteur, que peu

après, la lettre égarée se retrouvait:

J’ai retrouvé, ce matin, la lettre perdue.

Plus tard reviennent les hantises d'empoisonnement :

Bien que j’aie fermement foi, écrit-il à Seipion Gonzague, en l'efficacité de la manne qui sort du corps de sint André, il n’en: est pas moins vrai que la boîte m’étant parvenue ouverte, et je ne sais par quelle voie, j’ai senti se réveiller en moi certains -soupçons dont j’ai entretenu Votre Seigneurie, il y a de cela bien longtemps. En conséquence, je n’en ai point voulu manger, et ne m'y déciderai jamais, à moins qu’une autre fiole ne m’en.soit remise par les mains de votre Alario, ou de quelqu'un des vôtres.

J’attendrai donc que vous ayez l’occasion de l'envoyer en Lombardie, comme vous avez accoutumé de le faire tous les ans (1).

Après lecture d’une aussi suggestive correspondance,

est-il permis-de:souscrire: sans réserves à ce qu'ont écrit,

(1) Revue française; 4° ‘année: tome XV, pages 536 et suivantes:

avec un certain, accent de conviction, des. auteurs plus bienveillants qu'informés ? (1) N'apparaît-il pas. clairement que le Tasse était atteint de ce:qu'on décrit de nos Jours sous: le nom de folie des persécutions ? Pour tout esprit scientifique, la: question:est jugée.

Précisément a paru, il y a quelques années; dans un journal allemand de psychiatrie (2), une étude fort attachante sur la folie du Tasse, due au Dr Rothé de Warschau. |

Dans cette histoire pathologique du Tasse, le D' Rothé analyse toutes les circonstances qui, dans une carrière aussi agitée, ont contribué à: déterminer ou. à aggraver une affection: mentale héréditaire.

Le Tasse tenait de sa mère son caractère passionné et ardent, sa grande irritabilité, son extrême sensibilité; il tenait de son père son intelligence extraordinaire et la pas-

sivité de son âme. C’est à la réunion de ces deux éléments

(1) C’est ainsi que nous lisons dans VALERY, loc. cit., p. 276 : « Manfredi, qui venait de terminer sa tragédie de Sémiramis, la soumit au.détenu de Sainte-Anne, qu’il trouva dans un état mental excellent. Si le duc Alphonse crut devoir accuser de folie le Tasse, reprékiensible et: peut-être coupable, c'était un subterfuge de l'amitié, .une peine modérée, dans. un temps où les: autres: princes punissaient par la mort ou le cachot de semblables écarts ; si le Tasse crut un moment de son intérêt de consentir à une telle imputation,. elle n’était point fondée, et. ce noble esprit, malgré les transports qui l’agitèrent, ne fut jamais privé ni de sa lumière ni de sa raison. » On sait désormais ce qu’il en faut penser.

(2) Le journal Allgemein Zeitschrift für Psychiatrie, 1878,.analysé dans les Annales médico-psychologiques, 1879, p.. 495..

De

qu’il devait son génie. On peut affirmer que, dans des conditions favorables, la prédisposition maladive qu'il avait puisée dans le sein de sa mère füt restée latente. Son

‘éducation surmenée, son existence agitée, au milieu de la

vie fiévreuse des petites cours princières de l'Italie, en ont.

décidé autrement ; il faut aussi tenir compte des affections qui ont porté atteinte à sa santé : La fièvre typhoïde, la fièvre intermittente. ;

À seize ans, il eut des hallucinations de l’ouïe. Les principes philosophiques qu'il avait puisés dans l'étude des poètes et des philosophes de l'antiquité étaient entrés en conflit avec ses croyances religieuses. Le doute envahit son âme, et, saisi d’une angoisse indicible, il lui semblait entendre les trompettes du jugement dernier et Dieu lui crier : « Tu es maudit, va au feu éternel ! » C'était le début de l'affection mentale, que M. Rothé suit dans les différentes phases de son développement.

Le Tasse était, en outre, atteint de mélancolie (1). Les illusions des sens et le trouble des facultés effectives se transformèrent en idées délirantes, en délire des persécutions. Des accès de fureur le conduisirent à l'hôpital Sainte- Anne, à Ferrare, d’où il sortit amélioré, mais déchu, et le premier poète de l'Italie mourut aliéné, épuisé par les saignées et les purgations. |

Ces conclusions ne diffèrent pas sensiblement de celles

(1) Un illustre médecin italien, Verga, lui aussi, porte le diagnostic de mélancolie, avec dépression mentale.

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formulées par un élève de Lombroso, le Dr Roncoroni,

(On a peine à croire, écrit notre confrère italien, que le

poète fut un aliéné dans le sens strict du mot ; bien rarement cependant, j'ai montré chez les aliénés une forme de folie aussi typique et aussi complète. » Roncoroni estime toutefois qu'il s’agit en l'espèce plutôt de mélancolie avec des périodes d’exaltation, que de mélancolie dépressive. Dahs cette dernière forme, on n'observe pas les poussées de travail forcené, qui se sont traduites, chez le Tasse, par une magnifique floraison d’une trentaine de volumes.

Le poète n'était pas seulement un persécuté s’accusant

lui-même ; ilse fit, par moments, accusateur des autres,

- non seulement en public, mais secrètement, devant l’In-

quisiteur.

Le Tasse était passionné de voyages , il adorait se déplacer, parce qu’il en retirait du soulagement. La vraie mé-

lancolie peut avoir un cours typique, se guérir ou passer

‘à la démence ; notre poële, à part des crises paroxys-

liques, resta dans le même état psychopatique jusqu'aux derniers jours de sa vie.

Ce qui apparaît de plus manifeste chez lui, c’est, outre le délire des persécutions, la folie des grandeurs

(il ambitionnait toutes: les” faveurs, toutes les grâces, tous les honneurs) et aussi le délire hypocondriaque: et: religieux, avec hallucinations caractéristiques de la vue et de l’ouïe. Goncurremment avec les: altérations de l'intelligence, s'observent, chez le sujet qui nous occupe, de graves désordres de l'affectivité (sa: conduite: envers sa sœur, ses amis: les plus chers) et de:lx volonté (actes impulsifs: contre les:personnes) (1).

La folie n’est donc pas douteuse: Mais:il est d'observation courante que, lorsquielle n'est pas: la démence pure, elle présente des périodes de rémission:: c'est sans doute dans ces moments qae le Tasse obtenait un adoucissement de son sort.

En. 1584, le poète avait été sur le point d'obtenir sa liberté. Il lui fut permis d'aller dans le monde, chez les seigneurs et les dames de la cour, de prendre sa part des joies du carnaval, de recevoir des visites, de se mêler, en un mot, à la société.

Mais l’année 1585 fut pour le Tasse une année de calamités : alors parurent les envieuses critiques de sa Jérusalem délivrée, qui, d'après l'académie de læ Crusca, « ne méritait pas le nom: de poème... ne rachetait par aucune. beauté ses innombrables défauts... » Singulier jugement que:la postérité devait se charger de reviser!

Il'fut'interdit au Tasse de sortir, soit pour entendre la

(1) L'article italien, que nous venons d'analyser’ d'aussi près

que possible, a été traduit à notre intention par le très obligeant Dr: Dureau, lé savant bibliothéeaire de l’Académie de médecine.

à | LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE 243 - messe, soit pour se confésser, comme: il en avait l’habi- 1 tude. Tels passages de ses lettres prouvent toutefois qu'on ne lui tint pas trop longtemps rigueur, « Le seigneur duc, écrit le Tasse, ne me retint pas dans-une pri- + son, mais à l'hôpital Sainte-Anne, où les frères et les … prêtres peuvent me visiter à leur gré et ne sont pointempêchés de me rendre service. » Dans une autre lettre | il-désire que:son bonnet de joursoit debonnequalité, que … le velours en vienne de Modène ou de Reggio ; il va jus- … qu'à recommander que son bonnet de nuit soit des: plus jolisiet des:plus élégants! On nous permettra de trouver queces mesquineries somt au moins singulières chez-un » aussi grand espril !

- Cene futqu'après septans et quelques mois de détention quele Tasse recouvrasa liberté. Le succès dé sa Jérusalem * lui avait valu de puissants protecteurs. La ville de Bergame, les: ducs-d'Urbin-et de: Toscane, le-souverain pon- « tife lui-même, intercédèremtauprès du duc d’Este; mais - celui-ci ne. voulut se rendre: qu'aux instances du vieux + Vincent de:Gonzague, prince de Mantoue, qui offrit l'hos- “ pitalité au poète, à sa sortie de l’asile,

Le Tasse vécut. encore. près: de neuf ans,.une vie pleine de tourmrents et d’angoisses. La: mendicité de rues et de

carrefours du vieil Homère était moinshumiliante quecette mendicité de gentilhomme et d'homme de lettres ; que cette sollicitation perpétuelle adressée aux riches et aux | grands, afin d'en obtenir la table, le logement, des habits ou même quelque parure.

Son odyssée de ville en ville avait recommencé ; reçu avec les plus grands honneurs à Mantoue, il s’était rendu de là à Lorette, puis à Naples, au couvent de Monte-Olevito.

Repris par les fièvres, il entrait, par un bizarre hasard dans un hôpital de Rome (1) (décembre 1589), dont un de ses ancêtres avait été le fondateur. Il partit pour Florence au mois d'avril suivant.

En janvier 1592, on le retrouve à Naples, au couvent des Bénédictins, où il reste cinq mois. C’est là qu’un littérateur distingué, Manso, marquis de la Villa, devenu plus tard uu de ses fervents panégyristes, lui rendit visite.

Le marquis lui fit la proposition de passer quelque

temps à son château des Abbruzzes. Le poète, repris de

ses accès, voulut un jour, à tout prix rendre son hôte témoin de ses imaginaires visions.

Quelque temps après, le Tasse retournait à Rome, où il venait d’être appelé par le pape Clément VIITI, qui voulait faire revivre en son honneur la cérémonie du couron-

(1) À Rome, il eut quelques déboires. Il fut assez mal reçu par le cardinal Albano et son bienfaiteur d’autrefois, Scipion de Gonzague. Le pape lui-même refusa de lui donner audience,

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