‹ Les indiscrétions de l'histoireChapitre 42 sur 61 · ER PE · texte numérisé non relu

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précéder de son nom de famille le nom de femme de sa

cliente, le docteur Chambon l'appelle en commençant

Mme de Sévigné, comtesse de Grignan ; mais l'équivoque

serait vite dissipée, car le chapitre se termine par des

réflexions qui ne peuvent laisser subsister aucun doute.

Nous avouons ne pas être tout à fait aussi convaincu que M. Le Mire à cet égard : d’abord, parce que le docteur Chambon, né à Grignan en-1647, et ayant par conséquent 49 ans au moment de la dernière maladie de Mne de Sévigné, a fort bien pu donner ses soins à la marquise; ensuite, parce que le passage auquel il est fait allusion n’est pas d’une clarté «qui dissipe toute équivoque ».

Ce qui nous paraît plus vraisemblable, c'estque le praticien ait pu confondre, avec une variole sans éruption bien nette, la fièvre continue ou plutôt la maladie que l’on désignait de la sorte, et la relation médicale ne serait pas de la sorte en complet désaccord avec ce que nous ont appris les contemporains de la fin de la marquise.

Il n’est pas aussi aisé qu'il pourrait le sembler, de préciser ce que nos ancètres du grand siècle désignaient sous le nom de fièvre continue. À l'heure actuelle, on n’emploie guère plus cette expression, autrement que sur les pancartes des hôpitaux, pour cacher au patient la véritable nature de son affection ; il est cependant bon nombre de médecins qui en font le synonyme de fièvre typhoïde.

Ce terme de «fièvre continue» avait-il la même signification que denos jours, au temps de Fagon ? Nous ne le pensons pas. Et d’abord, comment Mmes de Sévigné

l’entend-elle elle-même? car Mme de Sévigné est, ne vous en déplaise, un confrère (1) et son avis est peut-être, en l'espèce, bon à recueillir.

Mme de Sévigné a parlé, en maints endroits de sa correspondance, de la fièvre continue, et, sauf irrévérence, elle l’a mise un peu à toutes les sauces.

L'abbé de Coulanges, oncle de la marquise, meurt, vers la fin d'août 1687, d’une fièvre continue, qui dura huit jours, «comme chez un jeune homme » ; il est vrai qu'il avait en même temps une ((fluxion sur la poitrine», qui pourrait bien nous donner l'explication de sa fièvre.

Dans une lettre du 1e décembre 1690, la même écrit à Mme de Coulanges! +

. ©&IL-(M. de Grignan) a été mené quatre à cinq jours fort rudement de la colique et de la Jièvre continue avec deux redoublements par jour. Cette maladie allait beau train si elle n'avait pas été arrêtée par les miracles du quinquina». Nous comprenons qu'il s’agit, dans le cas particulier, d’une fièvre intermittente, guérie par le re-

(1) Le Dr Menière n’a-t-il pas publié les Consultations de Me de Sévigné ?

Si ail:

Ex, 217:

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LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE 25e

mède du chevalier Talbot, cet admirable quinquina qui avait également tiré d'affaire un certain Hauteville, mais qui était cependant resté sans effet contre la fièvre pernicieuse à laquelle succomba le cardinal de Retz.

Mme de Coulanges a eu (une sorte de fièvre commencée

par un frisson ». Mme du Plessis-Guénégaud est morte

‘au bout de sept jours d’accès de fièvre répétés ; Made-

moiselle, reine d Espagne, a présenté les mêmes symptômes. Est-ce encore de la fièvre continue ? Mme de Sévigné ne se prononce pas. Mais quand on lui demande, ou plutôt qu’on ne lui demande pas ce qu’elle pense du chocolat, elle n’hésitera pas à dire: « qu’il vous flatte pour un temps, puisqu'il vous allume une fièvre continue qui vous conduit à la mort ». Il est malaisé de tirer de ces divers passages des indications sur la nature de l’affection protéiforme que Mme de Sévigné désigne sous le nom de fièvre continue.

Notre incertitude augmente, quand nous consultons les auteurs qui ont écrit ex professo sur la matière :

Quesnay, le médecin de Mmede Pompadour, dans son Traité

des fièvres continues ; Pinel, dans sa Nosographie philosophique ; Sydenham, dans ses Œuvres de médecine pratique. Il ya pourtant dans ce dernier une particularité, qui serait peut-être de nature à mettre de la clarté dans ce débat.

Sydenham, faisant la description de la fièvre continue

« des années 1667, 1668 et d’une partie de 1669 » écrit

les lignes suivantes, bonnes à méditer :

Comme cette fièvre dépendait de la constitution épidémique de l’air qui, en même temps, produisait les petites véroles, aussi paraissait-elle être presque de même nature et de même caractère en toutes choses que ces maladies, à l’exception seulement des symptômes qui étaient des suites ou des effets nécessaires de l’éruption : car ces deux maladies commençaient de même... (1) ”

Dès lors, est-il déraisonnable de conclure que l’affection à laquelle a succombé Me de Sévigné a offert les symptômes d'une de ces fièvres continues épidémiques, qu'un clinicien, médiocrement habile en son art, aura prises pour une variole non déclarée ?

Si nous possédons maintenant quelques notions sur la fièvre dite continue au xvue siècle, nous ne sommes pas autrement fixé sur la valeur de ce terme aux yeux de la science médicale du xxe siècle.

Nous avons, pour nous éclairer sur ce point particulier, fait appel aux lumières de nos maîtres les plus autorisés, et force nous est de reconnaître qu'ils ne nous ont rien appris. Les uns se sont simplement récusés, faute des loisirs nécessaires pour élucider ce délicat problème. Les

(1) Œuvres de médecine pratique de Th. SYDENHAM, traduites par A.-F. Jault, t. I, p. 178.

autres sont arrivés à une conclusion trop hâtive pour être accéptée säns réserve : là fièvre continue, sé sont-ils éxclainés, mais ce ne peut être que la fièvre tÿphoïde !

Nous croyons, quant à nous, que d’autres hypothèses = nous disons : hypothèses — peuvent et doivent être émises en la circonstance. Ç

Mme de Sévigné n'était-elle pas rhumatisante ) Le fait ne prête pas à la discussion : plusieurs de ses parents, le chevalier de Grignan, M. de Coulanges, 6nt eu des attaques de goutte, nul ne le saurait contester. Trouverait-on, dès lors, extraordinaire, qu'il aït pu se faire chez elle une métastase de la goutte où du rhurmatisme ; ou, comme dit ke vulgaire, qu'elle ait eu « une goutte ou un rhumatisme, remontés au cerveau ? »

Chez une femme presque septuagénaire, qui 4& une fièvre continue pendant quatorze jours, est-il permis de supposer qu'iks'agisse d’une phtisie aiguë, d’une suppuration utérine Ce n’est guère dans Foidre des probabilités.

Resterait une dernière hypothèse, qui présentérait au moins sur les précédentes l'avantage de la vraisemblance : Mme de Sévigné à très bien pu succomber à une fièvre pernicieuse maligne, à une fièvre palustre, une infection paludéenne.

On sait, d’après les travaux les plus récents, que la malaria peut se développer dans les régions les plus

sèches, les plus stériles, n’ayant ni l'humidité, ni la végé-

lation, ni la décomposition des marais. L'inrpaludisme

est endémique dans des contrées qui sont formées par des terrains sablonneux, graniteux ou volcaniques (1). La localité de Grignan réalisait-elle ces conditions ? nous l'ignorons ; toujours est-il que l'air qu’on y respirait ne devait pas être des plus salubres. Après la mort de M"° de Sévigné, le comte d'Estrée écrivait au comte de Pontchartrain : « Je suis persuadé qu'elle (M*° de Grignan) se remettrait dans un air moins sublil que celui où elle est, qui, à mon avis, est très contraire à son mal (2). » M de Grignan avait, du reste, songé à quitter Grignan,

« pour aller respirer un air moins sec et plus humain ».

De son côté, M"° de Coulanges avait écrit à M"° de

Sévigné, peu de jours avant la mort de la marquise, pour que celle-ci pressât Mme de Grignan de changer d’air ; que « c'était l'avis de tous les gens habiles ».

En attendant que quelqu'un nous renseigne sur la situation climatérique de Grignan, ce que nous pouvons en dire c'est que le coleau de Grignan domine une plaine arrosée par les petites rivières de Berre et de Lez (3); mais ce sont des données par trop insuffisantes pour étayer des conclusions. |

On voit, par cet aperçu rapide et forcément incomplet,

(1) Dreuraroy, Pathologie interne, t. II, p. 472, de l'édition de 1884.

(2) Correspondance de Ame de Sévigné, édition Mommerqué, ‘X; p..391-392.

(3) WALCKENAER, Mémoires touchant la vie et les ouvrages de Warie de Rabutin Chantal, t. IV, p. 48.

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quelle difficulté présente le problème dont nous poursuivons la solution. Puissions-nous du moins avoir réussi à faire partager à nos lecteurs cette conviction : que M”: de Sévigné a succombé à une fièvre maligne, d'une nature indéterminée, que l’on peut rattacher soit à la fièvre typhoïde, soit à la fièvre malarique, mais nullement à la petite vérole, que les biographes de la marquise admettent presque unanimement.

Ce serait donc une légende de plus à détruire ?

Sans aucun doute. |

Cette légende a-t-elle du moins une source ?

Elle en a même deux.

Nous avons dit la première : on a peut-être appliqué le récit du médecin Chambon à M"° de Sévigné, alors qu'il s'agissait de M°”° dé Grignan. Mais il y a plus : pour justifier que la marquise était bien morte de la variole, on a conté, se basant sur de prétendus témoignages de vieillards contemporains de M"° de Sévigné, que son corps avait été si rapidement décomposé, que la famille n'avait pas eu le temps de se procurer un cercueil de plomb ; qu'on avait dû la faire enterrer précipitamment, avant l'expiration du délai ordinaire ; que le chapitre de la commune. de Grignan avait décidé que le corps ne serait

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point déposé dans les cavéaux de l'église, d’où pourraïent s'élever des exhalaisons dangereuses; el qu'enfin, pour concilier les derniers honneurs à lui rendre avec les précautions de salubrité, on avait dù ouvrir dans le chœur unæ fosse qui, par surcroît de: prudence! aurait. été recouverte de maçonnerie ; toutes circonstances mentionnées dans un procès-verbal, en date du r6 août 1816, dressé à la suile d'une enquête admimistraætive.

Ce procès-verbal établissail que la pierre tombale de M" de Sévigné n'avait pas été touchée en 1793 ; que, par conséquent, sa tombe n'avait pas élé violée.

Toutes ces assertions étaient du domaine de la fantaisie, ainsi que l’ont établi de récentes recherches (1). Et d’abord, ik n'est pas exact que M°° de Sévigmé aït. été inhumée dans une fosse séparée ; elle & dûment. été ensevelie dans un caveau de famille, on n’a, pour s’en convaincre, qu'à s'en référer à l’acte mortuaire: de la marquise (2). |

Quart à la fable de la petite: vérole, elle a été créée de toutes pièces en 1816 ; les habitants de Grignan, par un amour-propre local excessif. voulant laïsser: croire que la

(1) LE MIRE, Op. cit.

(2) Cet acte, extrait des registres de l’église Saint-Sauveur, est ainsi conçu : « Le 18 avril de la susdite année (1690), æ été érisevelie,, dans le tombeau de la maison de’ Grigñnan,, dame. Marie Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné, décédée le jour précédent, : inuriie de tous les sacréments de l'Eglise, Agée d'environ soixantedix ans: » Delubac, curé : Jacomin, Coulon.

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sépulture de M°° de Sévigné n'avait pas subi de profanation, imaginèrent l'existence d’une pierre tombale indépendante du caveau de famille, qui, au vu de tous, avait été manifestement ouvert lors de la tourmente révolutionnaire (1).

Tout le chapitre de la fin de la marquise de Sévigné est

donc à rectifier sur ces nouvelles données.

(1) Un journal de l’époque a relaté le fait : on lit, dans la Gazette du jour, du mardi 10 septembre 1793 (an II de la République) : ù

« De Grignan. —La Société populaire de cette ville, voulant s’élever à la hauteur des circonstances, a fait brûler la collection précieuse de tableaux qui ornaient la galerie du ci-devant château; il s’en trouvait qui représentaient nos Ci-devant rois. Le portrait de Mne de Sévigné leur échappa. Mais le tombeau leur a déplu parce qu'il y avait dessus ces. mots : Marquise de... Des gens sensés proposaient de mettre ciloyenne, mais elle ne l’avait jamais été et déjà le marbre qui contenait l'inscription est brisé. Bientôt on attaque le cercueil de plomb : à surprise ! le corps de Mme de Sévigné et ses vêtements étaient intacts ; chacun veut de ses dépouilles, on se les arrache, on se bat, et Mme de Sévigné et ses vêtements sont dispersés en mille morceaux... »

Sauf en ce qui concerne le marbre de l'inscription qui n’avait pas été touché, tous ces détails paraissent refléter la vérité.

Ce récit trouve, du reste, sa confirmation dans la tradition locale, et aussi dans une lettre signée par le marquis de Castellane (de Saint-Paul-Trois Châteaux), écrite sur des renseignements fournis par M. Pialla-Champier, juge de paix à Grignan en 1790 et de 1802 à 1815. Cette lettre a été possédée par M. Louis Devès, greffier de la justice de paix de Grignan, qui en avait égaré l’original, mais qui l’avait si souvent relu qu’il l’a reconstituée presque entièrement de mémoire (Cf. Le Progrès de Montélimar, 1890, et le Cabinet secret de l’histoire, au Dr CABANÈS, 2° série).

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