livre à une enquête des plus approfondies. Il tient, avant
tout, à s'assurer que la santé de la future reine est parfaite. C’est là Le principal point, Le roi ne se mariant que pour avoir des enfants bien conditionnés.
En conséquence, il dépêche auprès de la princesse le chirurgien ordinaire dela reine, pour qu’il s’abouche avec le médecin de la jeune fille, qui « doit connaître son tempérament et savoir. si elle a des incommodités ou si elle en a eu dans sa jeunesse et de quelle espèce »,
De son côté, le chirurgien dela reine reçoit les instructions les plus formelles. II devra se rendre à Trèves, où
habite la religieuse qu'on avait signalée au duc de Bourbon
et s'informer « s’il n’y a pas dans le couvent une religieuse
connue par plusieurs remèdes qu'elle a contre différentes maladies. ; après quoi, il s'informera, sans découvrir de quelle part il vient, sur le tempérament de la princesse Marie, fille du roi Stanislas. Il cherchera le moyen de savoir, dans le cours de la conversation, si elle n’est pas sujette à aucune infirmité et si la reine de Pologne ne l'a pas consultée quelquefois sur la santé de la princesse, sa fille. Enfin, il se tournera de tous les sens qu'il
pourra imaginer, sans découvrir l'origine de sa mission,
pour savoir quel peut avoir été le fondement de l'avis qui a été donné à Monseigneur le duc ef st effectivement l'infirmité que l'on attribue à la princesse Marie a lieu (sic) ou non ».
Le chirurgien avait, en outre, reçu mission de voir le roi Stanislas, de faire appel à sa bonne foi, et de lui per-
suader que son intérêt personnel, qui ne serait que passa-
ger, devait céder devant le bonheur du roi et celui du royaume. Il devait enfin écouter « la manière dont le roi Stanislas s’expliquerait sur la santé de sa fille », et rassembler « toutes les circonstances capables de la faire juger non seulement sur la sévérité de l’avis » qui avait été donné au duc de Bourbon, mais encore « sur la santé de la princesse en général, sur lesincommodités auxquelles elle a été le plus sujette dans le cours de sa vie et sur le fond de son tempérament. » Lechirurgien étaitégalementchargé d’exeminer la princesse « Le plus souvent et le plus particulièrement » qu'il lui serait possible, pour se rendre compte du « véritable état de sa santé et de son tempérament ». L’honorable praticien s’acquitta en conscience de la tâche qui lui avait été confiée ; tâche assurément délicate, nous oserions presque ajouter superflue. C'était plutôt de tact, d'esprit d'observation, dont il fallait faire preuve en l'espèce que de qualités de clinicien, au sens strict du mot. Aussi ne tiendrons-nous qu'un compte très relatif du certificat rédigé par les médecins à cette occasion. Comment s'assurer, en effet, en dehors des crises, si le malade soumis à notre examen est ou non épileptique ? Par un habile interrogatoire du sujet ou de son entourage? C'est bien, semble-t-il, la conduite qui futsuivie. Serait-on tenté d’accuser les experts d’ignorance? Encore conviendrait-il de se reporter à l’état de la science en ce temps-là. En tout cas, nous ne voyons pas qu'il y ait lieu d’incriminer, Sans autres preuves, la sincérité des médecins
commis à l'expertise.
Notre conviction se fortifie de l'existence d’une pièce absolument démonstrative, qui établit que la demoiselle, pour qui on avait consulté la religieuse de Trèves, était « âgée pour lors de {rente ans, et qu'il y en avait sept qu'elle avaiteu les premières attaques. » Or, c'est en 1719. que remontaient les consultations de l’abbesse : et, à cette époque, la future reine de France n'était âgée que de treize ans! Il est donc nettement établi que la jeune personne à laquelle s’intéressait l’épouse de Stanislas Leczinski, etquiavait eu des attaques de (haut mal», n’était pas la princesse Marie, sa fille (1). Le bruit qu’on avait fait courir étaitune calomnie odieuse ; de même celui qui présentait la jeune fille comme atteinte de syndactylie (doigts soudés) (2).
(1) « Quand, en 1716 et 1717, Catherine Opalenska consulta la religieuse, c’est à propos de Marie qu’elle la consulta. Or, cette présomption est insuffisante pour entraîner la conviction. A-t-on réfléchi d’ailleurs que Stanislas a eu une autre fille, l’aînée, Anne Leczinska, qui est morte à l’âge de 18 ans, en 1817, précisément l’année où sa mère était en relation avec le couvent de Trèves ? Puisqu’om en ést à faire des hypothèses, n’en est-il pas une qui se présente naturellement à l’esprit ? Pourquoi Marie ? pourquoi pas Anne ? J1 vaudrait la peine de chercher s’il existe des documents qui nous puissent renseigner sur la santé de cette Anne. » Gilbert BALLET, in la France médicale, 25 février 1901.
. (2) L’authenticité de cette infirmité n’a jamais été vérifiée que nous sachions ; la syndactylie de Marie Leczinska-semble une fable inventée par la malveillance de la cour de Lorraine.ou de la « faction des d'Orléans. » On ne peut trop faire fonds, on le voit, en ce qui concerne la santé de la fille de Stanislas, sur les bruits qui couraient à l’époque de son union (BALLET, loc, cit.).
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Ces préliminaires établis, nous serons plus à l'aise pour réfuter une thèse fort ingénieusement présentée, mais qui se trouve être en contradiction absolue avec les faits connus, et avec l'opinion que nous persistons à soutenir, en très respectable compagnie.
Notre honorable contradicteur, le docteur Larger (1), prétend — nous résumons son argumentation — que le certificat des médecins appelés à examiner Marie Leczinska était un « certificat peut-être de complaisance » ; que tout le monde avait intérêt à ce que l'enquête prescrite par le duc de Bourbon eût un résultat négatif et que cette enquête fût, dès lors, « une simple comédie »; que la reine de Pologne n'aurait pas porté à ce point intérêt à une étrangère, et que c'était bien réellement pour sa fille qu’elle consultait les empiriques ; qu’on avait imaginé de donner trente ans à la personne en cause, pour dérouter tout soupçon ; qu'il était bien plus vraisemblable d’ad-
mettre qu’il s'agissait de la jeune princesse Marie, alors.
âgée de treize à quatorze ans, « l’âge des prodromes de la formation ; celui où, chez les jeunes filles névropathes, éclatent d'ordinaire les accidents nerveux les plus variés ).
(1) Revue scientifique, 27 septembre 1900.
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M. Larger ne se montre pas trop difficile sur l'étiquette à donner à la maladie. « Que Marie Leczinska ait eu des crises épileptiquesousimplement hystériques, peu importe : le terme de haut mal s’appliquait, au xvirre siècle, à l’une ou à l’autre de ces affections, parfaitement confondues par la médecine d'alors. Une chose paraît démontrée, c’est que Marie a eu des crises convulsives vers l’époque de sa formation, ce qui est l'indice certain d’une tare névropathique grave. »
Grave nous paraît bientôt dit. Les convulsions du jeune âge sont dues à des causes si variées, et parfois si insignifiantes : un trouble gastrique, des vers intestinaux, des accidents de la dentition, etc. ! En devrons-nous conclure que le système nerveux de la jeune fille en aura reçu un contre-coup, dont il ne pourra plus se relever )
Il y a aussi les antécédents héréditaires, dont on fait grand état. L'épouse de Stanislas serait morte hydropique et dans l’imbécillité mentale ; mais on oublie d'appuyer cette information d'un témoignage probant.
Quant à Stanislas, le père de Marie Leczinska, il fut obèse, goutteux et alcoolique. Le malheur est que M. Earger prend une fois de plus son désir pour une réalité. Celui dont il se réclame, un littéraleur, non un médecin, M. Boyé, proteste (x) contre l'opinion qu'on lui prête avec tant de complaisance ; et, malgré les flatteries dont on l’accable, proclame bien haut qu’on a mal interprété sa
(1) Revue scientifique, 3 novembre 1900.
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le
pensée ; que Stanislas est mort des suiles d’un accident (il était tombé dans le feu et avait été couvert d'affreuses brülures) ; qu’il n’a jamais accusé le roi de Pologne d’intempérance.
Mais M. Larger tient à établir que Marie est une descendante d’alcooliques, et dans l'intérêt de sa thèse il fait entrer en ligne, (« tant du côté paternel que du côté maternel », une série double d’ancêtres polonais (1), c’est-àdire tous plus ou moins alcooliques ».
Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre.
(1) Une Polonaise, qui est, croyons-nous une de nos plus distinguées consœurs, M1te Ioteyko, s’est émue de ces allégations et dans la Revue scientifique du 15 décembre 1900, elle a tenté d’y répondre. Nous résumons ci-après son argumentation :
« Cette identification voulue des tares d’une famille névropathique avec les traits caractéristiques d’une nation qui compte des Copernic, des Mickiewicz, des Chopin parmi les siens, est contraire à tout principe de vérité, de science et même de sens commun.
-« Si le roi Stanislas fut un alcoolique, c’est la faute de l’époque où il vivait. Alcoolique à une époque où l’alcoolisme était considéré comme une vertu, il n’est qu’à demi-responsable…
« On comprend qu’à une époque où Paris, la ville-lumière, buvait ; où Versailles et la cour de Louis XIV et Louis XV buvaient, la Pologne était aussi dans le même cas, mais ces habitudes d’intempérance n'étaient pas du tout dans les mœurs du peuple et étaient importées par les rois étrangers qui, à cette époque, occupaient le trône de Pologne, devenu électif après l’extinction de la dynastie des Jagellon (c’est surtout pendant le règne des rois Auguste II et III de Saxe qu’on faisait la fête à la Cour de Pologne). Le roi Stanislas vivait aussi à la même époque, et c’est grâce au mariage de sa fille avec Louis XV que les Français eurent
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Marie Leczinska serait donc une dégénérée héréditaire? Encore une fois la preuve n’en est pas faite. La fille d’un obèse et d'une hydropique n’est pas, que nous sachions, falalement une dégénérée(1); encore faudrait-il démontrer
que les deux conjoints n'étaient pas en parfaite santé, au
l’occasion de faire plus ample connaïssance avec les Polonais. C’est de ce temps que date l’expression « gris comme un Polonais! »
Actuellement, dit en terminant Ml'e Ioteyko, « même l’ouvrier et le paysan ne paient pas à l’alcoolisme un tribut aussi élevé en Pologne que dans beaucoup d’autres pays. IL est incontestable que l’usage du thé, qui.est la boisson nationale aussi bien des Polcnais que des Russes, préserve en grande partie des excès alcocliques ».
Ainsi disparaît une légende.
(1) Et puis, comme l’a bien dit M. G. Ballet, combien vague est ce terme de dégénéré ! En a-t-on assez abusé, depuis que l’aliéniste Morel l’a mis à la mode!
«.. Oh le vilain mot ! depuis qu’on en a étendu le sens au point que, sauf quelques paysans des Cévennes ou de l'Auvergne — et encore ceux qui ne sont pas alcooliques — nous sommes presque tous des « dégénérés ». Beaucoup d’aliénistes s’insurgeaient déjà contre la « dégénérescence mentale » dont ils trouvaient qu’on abusait quelque peu ; voilà que le mot a pris une extension autrement grande que celle que quelques-uns d’entre eux lui avaient donnée...
« Au demeurant, le mot dégénérescence (comme le mot aliéné) a d’autres défauts, celui surtout de manquer de précision et de permettre par conséquent de s’éterniser à des discussions comme celle qu’a soulevée la maladie de Marie Leczinska ». France médicale, mars 1901.
moment de 1 conception de l’enfant issu de leur con-
jonction.
Les antécédents personnels ne nous révèlent pas davantage, dans le cas particulier qui nous occupe, de tares physiques ou psychiques. On nous parle d’une asymétrie de la face, constatée sur des portraits peints, gravés ou sculptés du temps. Or, le docteur Gilbert Ballet a examiné avec soin les statues de Pajou et de Guillaume Coustou, qui sont au Louvre, le pastel fameux de La Tour, les portraits de Vanloo et de Louis Tocqué, également au Louvre, etc.; et, dans aucun de ces portraits (1), il n’a relevé « de stigmates physiques appréciables ». Donc, rien dans la physionomie qui rappelle une épileptique.
Sont-ce nécessairement des stigmates d'épilepsie ces terreurs nocturnes, ces insomnies, ces phobies et surtoutcette dévotion superstitieuse, qui pouvait être l'indice d’un affaiblissement mental, mais non d’une lésion morbide carac-
térisée (2) ?
(1) Celui que nous donnons ici nous a été indiqué par le très
obligeant conservateur du département des Estampes, M. H. Bou-
chot. Il n’est pas signé, mais il se rapporte, à coup sûr, à la jeu-
nesse de Marie Leczinska. Nous l’avons choisi, parce ai ’H £ste
moins banal que bien d’autres.
(2) C’est l’avis également du professeur Ballet, ni nous apporte le concours de sa haute autorité :
« Tout cela, écrit le savant neurologue, ne » prouve pas grand’-
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