ESQUIROL
Cette pièce est décisive sur un point : la folie de Théroigne était, sur la fin de sa vie du moins, l’aliénation mentale la plus caractérisée.
Les lésions cérébrales constatées chez cette « détraquée » peuvent-elles avoir eu une influence sur les événements auxquels elle a été mêlée? Y a-t-il lieu de tirer quelques inductions psychologiques rétrospectives de son état mental ; et cet état pourrait-il servir, par exemple, à expliquer le rôle joué par l’intrépide amazone au 10 août, en cette journée mémorable où elle s’érigea en justicière, pour ne pas employer un mot plus brutal En d’autres termes, n'est-il pas permis de se demander si la folie ne remontait pas à une date antérieure à celle où on la place; si un < 54 fatalisme héréditaire ou le virus dont Théroïigne était imprégnée n’ont pas pu avoir une action déterminante sur sa vésanie ?
Le docteur Paul Garnier, à qui la question a été po-
(1) Esquirol a noté la même particularité chez plusieurs mélancoliques.
LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE y
sée (1), mais qui n’a pas eu, il convient de le noter, toutes les pièces du dossier sous les yeux, et plus spécialement celles qui nous ont été communiquées personnellement, ne pouvait que répondre d’une manière incomplète ; telle
quelle, son opinionést néanmoins intéressante àconnaître :
« Paris, 9 octobre 97.
« ...Y a-t-il, me demandez-vous, des inductions psychologiques rétrospectives à tirer des lésions trouvées dans le cerveau de Th...? Ces altérations jetteraient-elles quelque lumière sur le rôle de la farouche révolutionnaire en 89 et 92 et sur son attitude au ro août ?
« Non ; ou tout au moins il n’y a là que des indications bien vagues. Les lésions cérébrales rencontrées chez Th... sont en quelque sorte banales chez les aliénés ayant vécu de longues années dans la plus absolue démence...
« Il n’est pas possible de se baser sur la nature et le siège des dites lésions, pour y trouver l'explication des tendances manifestées par cette grande agitée et particulièrement du rôle qu’elle a joué dans les grandes journées de la Révolution.
« Tout ce qu’on peut dire, c’est ceci : Théroigne appartenait à l’armée de ces déséquilibrés qui entrent en lice aux époques de trouble. « Par la nature de mesfonctions, disais-
(1) Par M. L. Lacour, qui a bien voulu nous communiquer la réponse, en grande partie inédite, du distingué médecin en chef “du Dépôt de la Préfecture de Police.
je au Congrès d'anthropologie criminelle de Bruxelles (1892), j'ai été appelé à examiner un certain nombre d’individus ayant joué un rôle important dans les émeutes et les insurrections, surtout dans les événements de la Com-
mune. Ce n’est pas sans quelque surprise que l’on cons-
tate que la foule a obéi à de véritables insensés qui, plus tard, viennent échouer dans un asile d'aliénés, alors que le calme étant revenu dans les esprits, leur exaltation détonne et se décèle assez aisément. Un événement qui provoque un émoi profond dans une nation est comme le coup de clairon qui rassemble, en hâte, l'armée des déséquilibrés. Ce sont les plus excités d’entre eux — souvent de véritables délirants — qui vont fasciner la foule par leurs propos enflammés et déjà les voilà à la tête du mouvement. Leur audace en impose et cette audace s'augmente naturellement de leur imprévoyance, de leur inconscience du danger, etc.
« En un mot, Théroigne a été l’exaltée, l’impulsive -sanguinaire que nous savons el eut aussi sa page rouge dans l'histoire, par l’effet de dispositions cérébrales morbides, peut-être héréditaires — qui étaient à leur phase ini-
tiale d'évolution à l’époque révolutionnaire, se sont accen-
tuées, par la suite, et ont entrainé la ruine totale d’une intelligence qui ne manquait pas d’un certain brillant mais n'avait jamais eu d'équilibre.
« Les excès de Théroïigne, ses mécomptes au point de vue de sa popularité, ont pu aussi avancer l'heure de la
déchéance irrémédiable. Ce n’était point une hystérique,