DE QUAND DATE LA CHEMISE DE NUIT
(Étude d'Hygiène rétrospective)
Le très exact peintre de mœurs qu'est Le duc de Saint- Simon conte quelque part que Louis XIV, malade, reposait dans son lit, au moins dans les dernières années de sa vie, « vêtu d’une chemise ». — « Chaque matin, à (huit heures, son premier médecin et son premier chi- « rurgien l’en changeaient, parce qu'il estoit sujet à « suer ).
Pour que le duc-historien nous signale le fait, il faut qu'il soit d'importance.
Serait-ce que la chemise de nuit, ce vêtement indispensable autant qu'hygiénique, n'ait pas existé de tout temps ? Serait-il possible que nos ancêtres n'aient pas connu l’usage de changer de linge, en se glissant sous les couvertures )
On aura peine à croire — et pourtant rien de plus cer-
tain — qu’au temps même de Louis XIV, à la cour du
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grand Roï, la coutume de coucher nu n'avait pas encore disparu.
Souvenez-vous des paroles que Molière met dans la bouche de Cathos, répondant à Gorgibus, dans la cinquième scène des Précieuses : |
Pour moi, mon oncle, tout ce que je puis vous dire, c’est que je trouve le mariage une chose tout à fait choquante ! Comment est-ce qu’on peut souffrir la pensée de coucher contre un homme vraiment nu ?
Que le grand comique ait forcé la note et exagéré la pruderie de la Précieuse, afin d’exciter le rire du parterre, c'est chose possible, et cependant, d’après les témoignages que nous avons recueillis, ik semble bien qu'il n'ait fait que constater la réalité d’un usage habituel.
C'est encore à Saint-Simon que nous demanderons de nous renseigner. Le caustique écrivain rapporte, en un passage de ses Mémoires, une scène, survenue un soir à Meudon, chez le Grand Dauphin. Après souper, Monseigneur s’élant allé coucher, le Grand Prieur et le prince de Conti se prennent de querelle, à propos d’un coup au jeu. Le prince insulte son adversaire, qui s'emporte, jette les cartes et ui demande satisfaction Fépée à la main. Et Saint-Simon d'ajouter : « L'arrivée de Monseigneur, {out nu, (1} en robe de chambre, que quelqu'un alla avertir,
leur imposa à tous deux. »
(1) Ceci n’est pas pour nous surprendre ; c’est peut être le cas de citer le passage suivant, tiré d’un ouvrage des Goncourt : « Dans le grand, le très grand monde, peut-être seulement chez
LES INDISCRÉTIONS- DE L'HISTOIRE h)
Voulez-vous que nous fassions comparaître un autre témoin de la même époque ? Un jour, à Versailles, entre sept et huit heures du matin, Benserade couchant au chàteau, un premier valet de chambre entre chez lui, tandis qu'il était encore au lit, et lui remet une bourse de trois cents pistoles : c'élait autant qu'avait gagné le Roi, la veille, au jeu, après avoir gracieusement promis au poète le don de son gain éventuel. Et le narrateur poursuit : « Benserade se leva pour embrasser le valet de chambre, et cela avec tant de précipitation, qu'il se jeta à son cou, tout nu, et l'accompagna ainsi jusqu'à la porte de sa chambre, lui disant qu'il ne pouvait l'accompagner plus avant dans l’état où il estoit ».
De s5n côté, le comte de Saint-Aignan, chargé par le roi de rédiger, à l'intention d'Anne d'Autriche et de Marie-Thérèse, la relation de son voyage à Nantes, en 1661, raconte l'épisode suivant : « On était arrivé à Ancenis et après un souper fort gai, chacun s'était retiré chez soi. A l'hôtellerie où le roi logeait, Fabry, le capitaine des gardes en quartier, quoiqu'il fût tout malade, n'avait pas laissé de barricader la chambre royale d’un grand banc et deux fagois, après quoi il s'était allé couché. Vers
minuit, il commençait à dormir.
les princes, un usage, conservé de l’ancienne galanterie, exigeait du marié qu’il n’entrât dans le lit de sa femme que le corps complêtement épilé; c'est ainsi que le duc d'Orléans, au témoignage de M. de Valençay qui lui donna la chemise, se présenta dans le lit de Mme de Montesson. » La femme au xvin° siècle.
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Lorsqu'un assez grand bruit Le fit sans marchander jeter hors de son lit Et nu comme il estoit lorsqu'il vint sur la terre Couvert d’un baudrier et de son cimeterre, Ayant ouvert la porte...
Peut-on croire qu’un courtisan, s'adressant à deux reines, se serait permis de leur parler d’un homme réellement « nu », si le fait ne leur avait pas semblé véri-
dique et habituel ?
Ce n’est pas tout, et, puisque nous en sommes au grand siècle (1), établissons son bilan.
En feuilletant la Correspondance générale de Madame
(4) Nous n’avons pas voulu aller au delà du xvrre, dans l’historique que nous avons tenté d’esquisser, les faits postérieurs se . rapportant à notre sujet étant par trop clairsemés ; nous demandons toutefois la permission de citer un document de cette époque, d’où l’on ne peut, du reste, rien conclure.
Dans les planches du La Fontaine d’Oudry, in-fol., on remarque que chaque fois qu'est figuré un lit ou que quelqu'un est représenté couché, il n’y a pas d’oreiller, mais un traversin. Les draps et couvertures ne sont pas bordés, mais traînent à terre. Les personnages ont généralement des chemises, sauf dans une seule des gravures (l'Homme et la Puce), représentant l’intérieur d’un pauvre diable, d’un véritable « couche tout-nu ».
de Maintenon, ci-devant épouse de Scarron et plus tard reine de France — de la main droite, ne vous en déplaise, — nous avons découvert une lettre de Scarron, lettre qui se trouve déjà dans les œuvres du poète cul-de-jatte, mais sans indication de destinataire, L'éditeur de la Correspondance précitée croit que cette lettre fut adressée à Mile d'Aubigné, plus tard M"° Scarron, et devenue sur le déclin « Madame Louis XIV ».
Dans son épitre, Scarron avait inséré quelques vers,
entre autre ce huitain :
Tandis que, la cuisse étendue,
Dans un lit, {oute nue,
Vous reposez votre corps blanc et gras, Entre deux sales draps,
Moi, malheureux pauvre homme,
Sans pouvoir faire un somme,
Entre les draps, qui sont sales aussi, Je veille en grand souci!
Or donc, Scarron veillait en grand souci ; mais veillaitil avec ou sans chemise ? Il ne le dit pas. Il nous apprend seulement que la personne à laquelle il adressait sa prose, panachée de poésie (peu.importe que ce fût Mi d’Aubigné ou toute autre), couchait nue entre ses draps. Et cela nous suflit.
La lettre de Scarron n'est point datée, mais elle doit
être des environs de l’an 1650.
Bien qu'il ne s'agisse que d’un conte (1), il n’est pas” inutile de noter ce que dit La Fontaine, dans la Courti-
sane amoureuse :
Il fait, dit-elle, un temps froid comme glace! Où me coucher ?
CAMILLE ! Partout où vous voudrez.
CONSTANCE Quoi, sur ce siège !
CAMILLE “ | | Eh! bien, non; vous viendrez 5 Dedans mon lit. .
(CONSTANICE Délacez-moi de grâce 1 Si CAMILLE Je ne saurais ; il fait froid ; je suis nu...
Il faut être pourtant équitable : l'usage de se coucher nu n’était certainement pas général au xvn° siècle. |