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(1) Même observation pour les peintures que pour les contes, 2 la fantaisie des artistes n’ayant pas de limites ; sous cette réserve, " rappelons que Jacques Vanloo a peint nue une femme qui allait ne se coucher c’est une Flamande de son temps (né en 1614, J. Van- Es 100 est mort en 1670). Cette peinture ne prouve rien, quant à l’ ha 2 bitude des Français de coucher nus. |
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Ainsi, la Grande Mademoiselle (1) portait une chemise
le jour et une chemise la nuit; mais, comme son armoire
était peu garnie (2), on blanchissait sa chemise de jour
pendant la nuit et sa chemise de nuit dans la journée ; ce qu'elle déclarait, d’ailleurs, fort incommode. Plusieurs inventaires de cette même époque mention-
nent des chemises de nuit ; on les trouvait, il est vrai, chez
des commerçants aisés (3!, ou des gens de condition (4),
- (1) Mémoires de M\e de Montpensier, t. I, p. 199 (Edition Charpentier, de 1858).
(2) On en pourrait dire autant de celle de Marie Leczinska,
avant qu’elle devînt l’épouse de Louis XV.
Un jour que Mme de Coislin se vantait d’avoir introduit une nouveauté à la Cour, la mode des chignons flottants, malgré Marie
« . par . . te , .
Leczinska dont la piété s’offensait de cette innovation, se récriant
contre l’abondance du linge de femme (qu’aurait-elle dit des « dessous » de nos jours ?) la reine s’écria : « Cela sent la parvenue ; nous autres, femmes de la Cour, nous n’avions que deux chemises ; on les renouvelait quand elles étaient usées ; nous étions vêtues de robes de soie et nous n’avions pas l’air de grisettes, comme ces demoiselles de maintenant ». Louis XV intime et les petites maitresses, par le comte FLEURY.
(3) Dans les Znventaires après décès de Molière et de son père, publiés par Eudore Soulié, nous relevons cette curieuse mention : « Item : Quatre chemises de nuit, à l’usage du dit défunt, de toile de chanvre, telles quelles, prisées... VIL » Znvent. de Jean
Poquelin père, 1670, p. 223.
« Item : Dix-huit chemises de nuit, à usage du dit défunt, prisées ensemble vingt cinq livres, ci... XXV. » Invent. de J.-B. Molière, 1673; p. 278:
(4) La chemise était encore, vers 1652, un objet de luxe dans nos contrées nivernaises. On trouve, en effet, dans l’Znventaire des
biens, meubles, effets, papiers délaissés par noble seigneur de Ch...,
dont la famille jouissait d’une certaine considération : « 19 lin-
Encore, parmi ceux-ci, bon nombre étaient-ils dépourvus de l’objet que nous tenons aujourd'hui pour indispensable. Ecoutez ce que Tallemant nous conte d'un certain
chevalier de Miraumont :
C’estoit un assez plaisant homme. Un jour qu’une femme, à qui il devoit de l’argent, l’estoit venue trouver alors qu’il.estoit encore au lit, pour l’empescher d’y revenir encore une fois, il l’alla conduire jusqu’à la porte de la rue, {out nu, car il couchoit toujours sans chemise ; elle ne put jamais l’en empêcher.
Cela ne prouve pas, à vrai dire, que ce fut là un usage général et on pourrait nous objecter que nous ne produisons que des cas individuels; mais on nous concédera que si les personnages de qualité regardaient comme superflu un vêtement nocturne, à plus forte raison de moins fortunés devaient-ils plus aisément s’en passer.
Nous allons, d’ailleurs, citer un détail topique : la maîtresse de Henri IV, la ( belle Gabrielle », n’avait pas de linge de corps ou, du moins, on n'en trouve pas de porté dans l'inventaire des biens meubles de Gabrielle
d'Estrées, publié par M. de Fréville (1). Cet ingénieux
« ceux, dont 13 neufs et 6 uzés, de toile du plain et estouppe, de « chacun 2 aunes 1 /2 ; 12 autres de toile de deux plain, de chacun « 5 aunes ; item, deux chemises d'hommes, à l’usage du deffunt « de toile du plain ».
Son fils, qui décédait en 1719, en possédait une demi-dougaine.
(1) Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t. IT.
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commentateur en fournit, il est vrai, une explication, mais qui nous paraît bien peu vraisemblable : « Quant au linge de corps, écrit-il, il n'en est pas question une seule fois dans notre inventaire. Par un usage longtemps conservé à la Cour, cela appartenait comme défroque à certaines personnes de $ervice et, chez le Roï, à l'Hôtel- Dieu de Paris. »
Ce n’est là qu’une hypothèse et rien de plus.
Il est certain, en tout cas, que le linge, au temps du roi Henri, élait un objet rare, voire d’un certain luxe, et l’anecdote que nous allons relater le prouverait, s’il en était nécessaire.
C'était à l'occasion de la mort d’une Italienne, lingère de la maison du Roi; le droit d’aubaine faisait Henri IV hérilier de l’étrangère. Quelques courtisans avides demandèrent à se partager les effets de la succession : Henri accorda la demande, mais il se réserva quelques objets de lingerie et, entre autres, une paire de draps.
IL fut un temps où le roi de « la poule au pot » ne roulait pas précisément sur l'or : n'est-ce pas le chroniqueur L'Estoile, qui nous certifie que le roi de Navarre ne possédait, en {out, que onze chemises, presques toutes déchirées ? Il n’est pas douteux qu'il devait faire usage de ces chemises déchirées, puisque nous possédons ses comptes de raccommodages.
De même, au cours de ses expéditions guerrrières, qu'il ail parfois manqué de chemises, la chose n’est pas
improbable ; car, en 1585, il écrivait au trésorier du Béarn
de lui en envoyer (1). Mais, sur la fin, il s'était, comme
on dit vulgairement « remplumé » ; ainsi l'atteste son
inventaire de 1634, dressé par ordre de Louis XIII, et où nous relevons, entre autres articles : vingt-trois chemises de toile fine à ouvrage de fil d'or et soie de plusieurs COuleurs aux manchettes, coulet et coutures.
Il est bien à présumer que, dans le nombre, il en était quelques-unes de réservées pour la nuit, encore que nous ne possédions à cet égard autre chose que des présomptions. TS
On s’est souvent demandé jusqu'à quelle époque on avait couché dans le costume d'Adam (2); d’après ce que
(1) DE LAGRÈZE, La Société et les mœurs en Bécrn.
(2) Le plus ancien exemple que nous connaissions d’une personne couchée dans un lit, appartient à une Biblia Sacra du x° siècle, de la Bibliothèque Nationale. C’est Adam, notre premier père, qui repose sous sa couverture, la tête nue et appuyée sur son bras nu, mais recouvert d’une manche au-dessus du coude. Dieu tient une de ses côtes en main, tandis que Mme Eve, sortie
de son côté, ou plutôt debout derrière le lit qui est fort bas, étend.
sa main vers le Créateur. Elle est nue jusqu’à la ceinture. Une draperie assez indéfinissable est liée à ses reins, et un voile couvre sa tête. Le dessin est passablement barbare, mais la légende : Adam dormiens, écrite entre les deux figures d'Adam et d’Eve, l'explique surabondamment.
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nous avons rapporté, on voit qu'il est assez malaisé d’en décider. Il s’est trouvé cependant des auteurs pour se prononcer là-dessus avec une parfaite assurance; tel, par exemple, l’auteur du Dictionnaire des Proverbes français.
Jusqu’au règne de Henri III, écrit de la Mésangère (1), on quitta sa chemise pour se coucher, et les époux se trouvaient nu à nu ; ce qui avait fait dire d’une promesse difficile à tenir : « Elle ressemble à une mariée qui voudrait entrer au lit en chemise (2) ».
Jusqu'au règne de Henri II(3), vient-on de nous dire,
(1) Par un raffinement bien digne de cette époque de corruption, les lits de la cour étaient garnis, au lieu de draps, de fine étoffe de laine ou le plus ordinairement de satin bien tendu et dont la couleur était toujours noire, afin de faire mieux ressortir la blancheur de la peau. On s’y couchaïit sans chemise, l'usage de ce vêtement n’ayant été adopté pour la nuit qu’à la fin du règne de Henri III. (Hist. de Catherine de Médicis, par DESsTIGNY, de Caen,
(2) Les Contes d'Eutrapel, imprimés en 1587, parlant de promesses ridicules et difficiles à tenir, dit qu’ils ressemblent à celles d’une mariée qui entrerait au lit en chemise.
(3) La chemise a joué un grand rôle dans la vie de Henri IIT ; l’anecdote suivante, relatée par Saint-Foix, mérite d’être consignée ici :
« Le mariage d'Henri IV avec Marguerite de Valois et celui du prince de Condé avec Marie de Clèves furent célébrés le 18 août 1572. Le festin se fit au Louvre, Marie, alors âgée de 16 ans, après avoir dansé, se trouvant un peu incommodée de la chaleur, passa dans une garde-robe, où une des femmes de la reine mère, voyant sa chemise toute mouillée, lui en fit prendre une autre. Elle sortait de la garde-robe, quand le duc d'Anjou, qui avait aussi beaucoup dansé, y entra pour arranger sa chevelure, et s’essuya la figure avec le premier linge qu’il trouva : c'était la chemise que
on quittait sa chemise pour se coucher (1}; nous avons pu, à l’aide de textes précis, démontrer que l'usage de
coucher nu s'était prolongé bien plus tard ; nous en
apportons de nouvelles preuves.
Marie venait de quitter. En rentrant dans le bal, le duc, par une impulsion de tête, jeta les yeux sur elle, et la regarda, dit-on, avec autant de surprise que s’il ne l’eût jamais vue.
« Son émotion, son trouble, ses transports et tout l’empressement qu’il lui témoigna, étaient d’autant plus étonnants que, depuis six jours que Marie était à la cour, il avait été très indifférent pour elle. Mais dès que la chemise eut passé vers son front, il devint insensible, disent les Mémoires, à tout ce qui n’avait pas de rapport à sa passion. Son élection à la couronne de Pologne, loin de le flatter, lui parut un mal ; il se piquait un doigt toutes les fois qu’il écrivait à cette princesse, et ne lui écrivait que de son sang. Le jour même qu’il apprit la nouvelle de la mort de Charles IX, il lui dépêcha un courrier pour l’assurer qu’elle serait bientot reine de France ; et lorsqu'il fut de retour, il lui confirma cette promesse, qu’il espérait bientôt exécuter, parce que Marie était devenue catholique et le prince de Condé protestant.
« La résolution d'Henri III fut fatale à la princesse, car, peu de temps après, elle succomba, le 30 octobre 1574, à un mal très violent, dont les uns accusèrent Catherine de Médicis, les autres le prince de Condé. Henri III en manifesta le plus violent désespoir. »
(1) Est-on curieux de savoir quelles étaient, sous saint Louis, les pièces du costume ; où et comment on devait les suspendre avant de se mettre au lit, et comment on se couchaïit tout nu, après avoir mis sa chemise sous son traversin ? — « Vous devez, écrit « un auteur du temps, étendre sur la perche (véritable porte- « manteau, placé près du lit}, vos draps, tels que manteau, surcot, « cloche, pourpoint, enfin tout ce que vous avez de fourrures et « d’habits, soit d’hiver, soit d’été. Votre chemise et vos braies « auront leur place sous le traversin du lit. Et le matin, lorsque « vous vous lèverez, passez d'abord votre chemise et vos braïes. « Vous mettez ensuite votre blanchet et votre futaïne, puis vous
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Où trouver une peinture des mœurs d’une époque, sinon dans les pièces de théâtre ou dans les Mémoires contemporains ? Or, si nous ouvrons le recueil des comédies de Cyrano de Bergerac, qui naquit, comme chacun sait, dix ans après la mort de Henri IV, nous relèverons, dans Le Pédant joué (acte V, scène X), ce passage (c'est un personnage du nom de Gareau qui nous fait part de sa mésaventure conjugale) : « Je me couchois fout fin nu auprès de nostre bonne femme... »
Viollet-le-Duc paraît admettre que l'usage de coucher nu était le plus général aux xrrre et xrv° siècles ; tandis que, avant cette époque. comme à la fin du xve siècle, la chemise était portée la nuit; mais les assertions de l’érudit architecte (1) ne sont accompagnées d'aucune pièce pro-
bante. Nous allons essayer de suppléer à cette lacune.
« affublerez votre chaperon et après ce sera le tour des chausses « et des souliers, puis des robes qui complètent l'habillement ; « enfin, ceignez vos courroies et lavez-vous les mains ». Au xve® siècle, on recommandait aux valets de ne pas éteindre leur chandelle le soir en jetant leur chemise dessus. C’est un moyen oublié par Swift dans ses Conseils aux domestiques, au chapitre des diftérents procédés d’extinction d’une chandelle.
- (4) Voici le passage de Viollet-le-Duc auquel il est fait allusion : « Il est question de chemises de nuit ou doubliers, qui semblent être des robes de chambre faites de toile en double, qu’on portait peut être au lit pendant les grands froids ; mais les documents du xive siècle, aussi bien que ceux du xxr1e, indiquent que l’usage de se coucher nu était le plus fréquent, tandis qu'avant cette époque, comme à la fin du xv® siècle, la chemise était portée pendant la nuit. ILest souvent question de personnages surpris la nuit, obligés de se lever brusquement et ne mettant sur le corps qu’un peliçon ou un surcot. »
Couchait-on avec ou sans chemise à l'époque de la Renaissance ? ù
Sans répondre directement à la question nous allons ‘ demander à un lettré délicat (1), qui connaît l'histoire de ce temps autant qu'homme du monde, de nous servir de guide; de la sorte, nous aurons chance de ne pas trop nous égarer.
La jolie dormeuse de l’Hep'ameron (2) conserve sa chemise; mais élait-ce la règle ou l'exception? Dans les Comptes du moine adventureux. (une dame, prête à se coucher, est vêtue d’un manteau fourré et, par le dessous, toute nue. »
Le Bandello parle d’une jeune fille couchée, « qui avait déjà dépouillé sa chemise, et qui saute du lit, sans se vêtir autrement ».
Dans les Arrêls d’Amours, un jeune homme « soudainement jette la couverture du lit où il estoit couché, et se lève tout nu comme s’il venoit du ventre de sa
mère ».
(1) BonNNAFFÉ, Etudes sur la vie privée de la Renaissance.
(2) « Un lict de toille fort déliée, tant bien ouvrée de blanc qu’il estoit possible de plus, et la dame seule dedans avecq son scotion et la chemise toute couverte de perles et de pierreries. » MARGUE- RITE DE NAVARRE, Heptameron, 2° journée, nouv. 14.
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Ailleurs, une jeune femme « venoit souvent la nuit à la fenêtre. où parfois estoit foute nue par l'espace de deux grosses heures, à veoir de quel côté le vent venoit ».
Dans les Serées, « un soldat se jette hors du lict, tout nud, et commence à crier : goujat, apporte ma chemise ».
Mais voici venir Brantôme, qu’on est toujours sûr de rencontrer en tels débats, et qui va nous révéler que, pendant l'été, «les femmes couchées dans leurs beaux licts, n’y pouvant endurer ni couvertes, ni linceulx (draps), se mettent en leurs chemises retroussées ».
Guillaume Bouchet est plus catégorique encore : il raconte l’aventure d’un médecin, qui s’'échappait la nuit de sou lit, afin d'aller retrouver sa chambrière : « pour y remédier, quand il dort, sa femme could la chemise de son mari avec la sienne, et se sentant pris il ne bouge, et on dirait un loup qui s’est pris au piège ».
Que conclure de textes aussi contradictoires ! Que nombre de gens couchaient, à l’époque de la Renaissance, sans chemise, mais que cet usage n’était pas général, et dépendait sans doute de la saison, de la latitude et de la
fortune.
Voyons ce qui se passait au xve siècle.
L'un des cabinets du pavillon de la Ville de Paris, à
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l'Exposition universelle de 1878, consacré à l’Assistance publique, renfermait un manuscrit du xve siècle, intitulé : Livre de vie active, par M. Jehan Henry, conseiller du roy et proviseur de l'Hôtel-Dieu. Ce manuscrit, ouvertau titre, montrait une miniature que nous reproduisons et, qui représentait : Prudence, Attrempence, Force et Justice, soignant des malades, couchés deux à deux et nus, dans des lits d'hôpital.
Voici encore un texte des plus nets : c'est l'inventaire, après décès, des biens meubles d’un chanoïne de Notre- Dame de Paris (1488), publié avec commentaires, par M. L. Douët d’Arcq. On parle bien, dans cet inventaire, précis jusqu'à la minutie, de « nappe de lin », de « pesne de lin », de « deux couvrechefs de lin », de « serviettes de lin », de « surplis de toylle », de « rochet », de «draps de chanvre » et de « draps de lin », mais de chemises point n’est question.
Ilest certain qu’au xv° siècle, les chemises étaient un vêtement de luxe, comme on le voit par la description du trousseau d'Isabeau de Bavière : celte reine (1) apporta avec elle tout juste trois chemises, en venant en
France !
(1) Dans les comptes anciens des rois de France, les chemises sont appelées robes longues.
La toile de Hollande très belle coûtait très cher. Marie d'Anjou, reine de France, femme de Charles VI, n’avait que deux chemises en toile de Hollande !
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Si l'on s'en rapporte d'autre part aux scènes historiées et aux enluminures des manuscrits, force est de reconnaître que nos aïeux ont pu longtemps, sans paraître en souffrir, se passer de chemise la nuït (1).
Dans une copie de la Chronique de Saint-Denis, exécutée dans la première moitié du xve, l'artiste a représenté plusieurs personnages alités et sans vêtements de linge. On voit, entre autre, Charlemagne, au lit de mort, recevant les sacrements, le buste et les bras nus, la tête chargée de la couronne impériale (bonnet de nuit très incommode pour s'endormir du dernier sommeil).
Un psautier de la même époque offre une curieuse vi-
(1) Ce qui ne veut pas dire qu’à certaines époques de l’année, ils n’aient pas revêtu, la nuit, un vêtement quelconque.
Viollet-le-Duc parle du doublet, sorte de robe de chambre faite de toile double, qu’on portait probablement au lit pour se garantir du froid.
Ce n’était point sans doute de ces chemises-là que le sire de Gouberville se servait la nuit ; celles qu’il prenait semblent avoir été d’une étoffe particulière : « Le 16 mai 1560, Th. Girard besongnoyt à lui faire des chaussettes de cresel, et une chemise de nuyct. A moins que la chemise ne fût pas de la même étofie que les chaussettes (Journal. manuscrit d’un sire de Gouberville, de 1553 à 1562).
gnette, où la Vierge Marie est représentée recevant les derniers sacrements, la tête surmontée de l'auréole, le buste elles bras nus (1).
Rétrogradons d’un siècle et les miniatures aussi bien que les poèmes du temps nous prouveront, à n’en pas douter, que les personnes de toute condition, jusqu'aux plus nobles, se déshabillaient entièrement avant de se coucher.
Nous avons eu jadis occasion de voir, dans une revue de bibliophilie (2), le fac-simile d’une miniature, représentant la fameuse scène biblique de Joseph et de M"° Putiphar (3). Or, celle-ci était figurée zue comme un ver dans son lit ; encore pourrait-on objecter que c’est intentionnellement que l'artiste l'avait ainsi représentée. Mais que dire d’une gravure sur bois, datant de la même époque, où la mère du Christ est assise en son lit, dans un état complet de nudité, les draps ramenés jusqu'à la ceinture
et les mains croisées sur la poitrine ? Il fallait que cette
(1) Parmi les neuf grands tableaux peints par Victor Carpaccio, de 1490 à 1495, pour l’ancienne Scuola di S. Ursula, et qui se trouvent actuellement dans la 16e salle du Musée de l’Académie, à Venise, il y en a un, le numéro 533, qui représente « Un songe de sainte Ursule ». La sainte ést couchée, mais ses bras sont hors du lit et il est facile de constater qu’elle a une chemise.
(2) Le Bibliophile illustré, t. VI.
(3) Un manuscrit miniaturé du xrre siècle {Bibliothèque de
Dijon, n° 323) nous montre Mme Puthiphar nue, dans son lit, et la crinière pendante sur les épaules. Elle s’est relevée sur le séant, laissant tomber les couvertures sur ses cuisses, et saisit par sa tunique ou par sa .hemise le pauvre Joseph qui se sauve.
absence de vêtement fût bien dans les mœurs, pour que le graveur n'ait pas songé à faire une dérogation à l'usage, en la circonstance.
Mais il y a mieux : dans une Bible du xive siècle, que conserve la Bibliothèque nationale, toutes les femmes qui accouchent sont nues dans leur lit. On y voit Thamar, nue, accouchant de deux jumeaux ; Rebecca nue, donnant naissance à ses deux fils, Esaü et Jacob; Rachel, nue, mais Ia tête et les épaules couvertes d’un voile, qui vient d’enfanter Benjamin, Le même voile protège une femme juive dans la même position (1).
Les textes (2) sont aussi probants que les images et si nous ne les multiplions pas, c'est pour ne pas en importuner le lecteur. Pour la période séculaire que nous venons de parcourir, contentons-nous de l'affirmation d’un
savant qui a coutume de ne rien avancer sans preuves :
(1) La Bible, n° 6829 (Bibl. Nat., anc. fonds fr.), dans sa partie
illustrée au xrv* siècle, représente une malade recevant le viatique. Sa tête est enveloppée d’un voile qui couvre ses épaules, mais elle est nue sous ses couvertures. La même scène est répétée au commencement de la partie illustrée au xv® siècle. Il s’agit ici d’un homme qui est également nu, s’il est coiffé d’un linge noué. ? Dans la partie qui est franchement du xve siècle, Amon, qui va prendre de force sa sœur lui apportant un breuvage, est également nu dans son lit. Mais le même Amon, lorsqu'il met sa sœur à la porte, s’est levé et a passé sa chemise, afin de se livrer à cet acte tardivement moral.
(2) Cf. l’Intermédiaire (10 octobre 1892, p. 372-3) et surtout le Glossaire archéologique du Moyen Age et de la Renaissance, de Victor GAY. |
« Au xrve siècle, écrit Siméon Luce, on avait toujours soin d'ôter sa chemise avant de se mettre au lit (1). »
Pour le treizième, le Tableau liltéraire de la France (2),
de Joseph de Rosny, confirme ce que nous savions déjà.
(1) C’est également l’opinion de Legrand d’Aussy : « Le poète ne fait prendre une chemise à Saladin qu’au sortir du lit, parce qu’alors l’usage était de coucher sans chemise... Dans le roman de Gérard de Nevers, une vieille, qui aide une demoiselle à se coucher, ne peut revenir de son étonnement de la voir entrer au lit en chemise.
Les mœurs n’en étaient pas moins pures : le Chevalier de la Tour-Landry, au XXVe chapitre de son livre pour l’enseignement de ses filles, cite l'exemple d’une belle dame qui, au temps où «elle souloyt estre blanche, vermeille et grasse, aimoit festes, joustes et tournois », et souffrait volontiers que le seigneur de Craon « couchast en son lit ; mais ce fut sans villennie et sans y mal penser ». La vie au DES des Cours d'amour, RÉMREUTE MÉRAY, p.. 228.
(2) Un important manuscrit allemand de la fin du xxre siècle, à la Bibliothèque nat. (Anc. fods franc., n° 7164), contenant des poésies de Meinsinger, remarquable par la grandeur de ses miniatures, autant que par la précision des détails du costume ou des choses, nous montre, au n° 282, un amant agenouillé près du lit de sa belle, coiffée d’un voile que maintient un chapel de fleurs, mais entièrement nue dans son lit, dont elle ramène les couvertures sur son buste. L’amant est suivi de son écuyer, et l’une des suivantes de la dame est agenouillée au chevet du lit. à
A une époque quelque peu postérieure appartient un Ovide :
moralisé, de la Bibliothèque de Rouen. On y voit trois Danaïdes égorgeant leurs maris, couchés nus dans leurs lits.
CS. < r “ ARR ira
à LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE 29
On était alors, écrit-il, dans l’habitude de ne se mettre au lit qu'après s'être dépouillé de son dernier vêtement, c’est-à-dire de se coucher sans chemise. On eût fait injure à une femme de partager sa couche, sans s’être soumis à cet usage, et l’on ne conservait, la nuit, ce léger vêtement que lorsqu'on voulait prouver à quelqu’un le peu de cas que l’on faïsait de sa personne. De là est dérivée cette expression, si commune dans nos anciens romans : coucher nu à nu (1).
Cependant les statuts du grand hôpital de Paris (fondé en 638), qui ont été composés en 1220, défendaient ex-
(1) Notre vieille littérature nous offre fréquemment ce renseignement complémentaire : que la première chose qui se faisait au sortir du lit était... de vêtir sa chemise.
Rutebeuf est très affirmatif à ce sujet : dans le dit du Secrestain et de la femme au chevalier, cette bonne dame, qui faisait le lit aussi bon pour le simple berger que pour le prince, sort un matin de son lit, pour aller prier au moutier, dit le poète ; et, en se levant, que fait-elle ?
La dame qui aler voloit
Au moustier, si comm'elle soloit, Geta en son dos. sa chemise
Et puis si a sa robe prise
Nous: trouvons, dans un des plus graves monuments de notre langue romane, la confirmation de cette économie de linge : L’Ordène de Chevalerie, où l’auteur, Hues de Tabarie, énumérant à un prince sarrazin les articles du cérémonial usité à la consécration d’un chevalier chrétien, déclare qu’après le baïn symbolique, qui le lave de toute souillure morale, le récipendiaire est couché nu «en un bel lit », symbole de l’éternel repos. Puis quand il est remis sur pied, il se rhabille, en commençant par la chemise « qui ère de lin ».
Cette nudité nocturne était encore usitée au temps de Charles VII; son poète, Martial d'Auvergne, nous l’apprend, dans le troisième arrêt d’amour : « Et aussi elle diroit quand se lèverait au matin, en mettant sa chemise : Dieu doint bonjour à mon très doulx ami. » MÉBAY, La Vie au temps des Cours d'amour, p. 230-231.
RARE et
SR PE RTE LS art et S PSS EU VE A SA ut cé
pressément aux sœurs et aux frères qui le desservaient,
de coucher nus, leur enjoignant de ne pas quitter la che-
mise pendant la nuit.
Mais attendez : le dominicain Jean de Fano, qui vivait en 1279, dit qu’une femme ne peut accomplir, que du consentement de son mari, les vœux qui peuvent lui déplaire, tels ceux : de garder la continence, de jeûner hors les temps prescrit, et de coucher en chemise, in camisiam (1) jacere. Cela prouve qu’en dépit des règlements de l'hôpital de Paris, l’usage de coucher nu était forte-
-ment établi.
L'état de nudité de nos premiers parents semblait si peu choquant en ces temps lointains, que le très pieux roi Louis IX (2) se crut autorisé à condamner un chevalier,
(1) Lampridius prétend qu’Alexandre Sévère (de 222 à 225), est le premier qui se soit servi de linge ; avant lui, on n’était couvert, même sur la peau, que d’étoffes de laine ; mais l’usage du linge n’est devenu commun que longtemps après, car ce n’est guère que vers le 1ve siècle que l’on a commencé à se servir de chemises. Victor d’'Utique est le premier qui ait employé le mot camisia ; il écrivait au ve siècle. Le glossaire des Basiliques se sert du mot kamision, dans le même sens. Isidore de Séville parle aussi de camisia, comme d’une tunique de lin qui s’appliquait sur la peau et que l’on conservait la nuit dans le lit ; cependant que, sous Charles V et Charles VI, on ne se servait pas encore de chemises de toile, mais de chemises de serge.
Pour l’antiquité, consulter le Dictionnaire des antiquités romaines el grecques, d’Antony RICH.
(2) Le chroniqueur PrIMAT (Historiens de la France, t, XXIII, p. 57), raconte ainsi les derniers moments de saint-Louis : « Et adoncques, il se sourdi contre son très noble Créateur et issu de
pris sur le fait, d'impureté, à Damiette, à être traîné par sa complice à travers Le camp, lié par la partie coupable, s'il ne préférait abandonner son cheval et son armure.
Du Cange cite, à propos de délit de ce genre, des punitions ou la nudité, étalée en public, joue invariablement le principal rôle. Dans plusieurs poèmes, lais et légendes, on voit, du reste, de très grandes dames, des reines mêmes, s’exposer nues, certains jours de l’année, à l'admiration de leurs grands vassaux, sur l’exprès commandement de leurs époux.
Jusqu'à présent, nous n'avons parlé que de notre pays, et encore sommes-nous resté volontairement très incomplet ; mais äl s'en faut que cette coutume de coucher nu soit spéciale à la France (1). S'il en était ainsi, on aurait
son lit et vesti sa chemise et son mantel dessus, etc. » Le roi Louis IX ne portait donc pas de chemise dans son lit, et il en revêtait une le jour.
(1) I y a un récit d’About, à ce propos, tout à fait savoureux ; nous craindrions de lui enlever de sa saveur en l’abrégeant : « Les femmes turques dorment toutes coïffées, et les Grecques tout habillées. Les Romaïines, leurs maris, leurs enfants, dorment tout nus. À Paris, il est malpropre de coucher avec des bas ; à Rome, il est malpropre de garder la chemise. — Une dame française m'avait chargé d’un petit cadeau pour sa sœur de lait, mariée à un serrurier du Borgho. J’y vais le dimanche matin, vers sept heures. Je frappe. Chi é ? répond une voix d'homme. J’expose
ŒNY FA Pa
vite fait, en dehors de chez nous, de crier à l’immoralité el au scandale.
En ouvrant le Chef-d'œuvre d'un inconnu, de Maître Mathanasius (édition de la Haye, en un seul volume, 1728), nous sommes justement tombé sur cette note piquante : a
Il y a des pays où l’on couche avec la chemise, d’autres où on la quitte pendant la nuit, et où quelquefois même on ne la reprend point pendant le jour : c’est de cette manière qu’en usent plusieurs femmes allemandes en hiver, parce que la doublure de leurs habits est une peau de lapin velue et bien passée.
Autre anecdote, qui a pour héros le célèbre Frédéric Barbercusse ; elle démontre une fois de plus que les grands événements sont bien plus souvent qu'on ne croit dus aux petites causes.
L'histoire nous apprend que la ville de Fondi fut détruite et brülée par le fameux corsaire Barberousse, furieux de n'avoir pu enlever la belle et spiritueile Julie Gonzaga, veuve de Vespasien Colonna, comtesse de Fondi, afin de l'offrir à Soliman II. Julie, surprise au milieu de
mon affaire. « Excusez-moi, répondit-il ; je ne suis pas habillé. — Qu'est-ce que cela me fait ? — Entrez alors. » J’entre. Il était nu comme un ver, et faisait de grandes révérences. Il me conduisit ainsi jusqu’à sa femme qui était dans le même ajustement. Je lui remis la montre d’argent que j'avais pour elle. Elle poussa des cris de joie. A ce bruit, quatre oiseaux sans plumes se levèrent à mi-corps au-dessus d’un lit voisin. C’étaient les enfants de la maïi-
son ; deux garçons et deux filles (Rome contemporaine. Paris,
1861, in-8).
Ja nuit, et sauvée {oute nue par un gentilhomme, que sa jalouse etingrate pudeur fit ensuite punir de mort, n'avait eu le temps que de sauter par la fenêtre, dese jeter sur un cheval et de gagner la montagne (1).
Le gentilhomme polonais Pasek, auteur de Mémoires fort curieux, et qui fit partie d'une expédition contre les Suédois, dans la première moitié du xvrre siècle (2), nous conte, d'autre part, qu'il lui arriva de séjourner en Danemark et d’y être logé chez les habitants du pays. Ce qui le frappa beaucoup, dit-il, dans les coutumes de ses hôtes ce fut de voir les femmes se mettre nues pour se coucher, même en présence des soldats étrangers qu’elles étaient obligées de loger. Il dit que, dans son pays (en Pologne). une femme mariée ne voudrait jamais se présenter dans cet état, même devant son mari.
Après ce qu’on vient de lire, on ne sera pas surpris, j'imagine, d'apprendre qu'en Abyssinie, pays de mœurs primitives, le mari et la femme se couchent avec une
(1) VazERY, Naples et ses environs.
(2) Mais voici une anecdote qui se rapporte à un fait survenu au xvIt1e siècle : Jean-Martin de la Colonie, général français, se trouvant en 1702, aux environs de Baden, couché dans une chambre d’auberge, il lui arriva l’aventure qu’il raconte en ces termes : « Un mouvement qui se fit dans la couchette qui était auprès de la mienne achève de m’ouvrir les yeux ; mais quelle fut ma surprise quand, au lieu de bandits que je croyais trouver, j’aperçus deux jeunes filles d'environ dix-huit à vingt ans, les plus charmantes que j’eusses vues. Elles étaient toutes nues, et suivant la coutume du pays, elles avaient mis leurs chemises derrière le chevet de leur lit. » Mémoires de M. de La Colonie. À Bruxelles, 1737, 2 vol. in-12; Cp, 155.
seule et même camisole pour deux, et dont chaque époux enfile une manche (1) !
I convient d'ajouter que Île fait s'est passé au commencement du dernier siècle dans le pays où règne aujourd'huï Ménélik; depuis que ce souverain demi-civilisé dispose du pouvoir suprême, il se peut que cette coutume ait disparu.
Quoi qu'il en soit, il nous semble légitime de conclure que le costume du premier péché est encore le plus seyant, puisqu'on à eu tant de peine à s'accoutumer à ce vêtement dont nous ne saurions que difficilement nous passer aujourd’hui et que, dans notre langage, pourtant si riche en mots, nous n'avons pas su appeler autrement... qu'une chemise de nuit !
(1) FEUILLET DE CoNcHes, Souvenirs de première jeunesse d’un vieux septuagénaire, p. 385.