III. TRANSPORT AUX ARYAS
développement, soit que la prépondérance morale se trouve du côté du vainqueur ou appartienne au vaincu. Les annales de bien des peuples nous enseignent que cette action est plus rapide, plus active dans le second cas que dans le premier, et cela se comprend fort bien. Le conquérant plus avancé en civilisation n'a aucun intérêt à élever le peuple soumis à sa hauteur, au contraire ; il le maintiendra d'autant plus facilement sous sa domination. Mais le vainqueur moins policé a le plus grand avantage à s'approprier promptement la culture supérieure du vaincu.
Ce fut la situation des Romains à l'égard des Grecs, celle des Ostrogoths vis à vis des Romains, celle des Perses vainqueurs de Babylone; les asservis devinrent les éducateurs des vainqueurs. Abstraction faite de ce seul cas, la propagation de la civilisation babylonienne chez les peuples de l'antiquité ne se fit que par le commerce.
Dans cette voie les Babyloniens eux-mêmes n'ont fait que peu de chose, relativement; le tout se borne à leur influence civilisatrice, déjà mentionnée (p. 214), sur l'Inde et sur l'Egypte, comme nous venons de l'établir. La mission que n'avait su accomplir le peuple père, pour des motifs que l'on verra tout à l'heure, était réservée à des peuples fils : les Phéniciens et les Carthaginois.
Ainsi se présente à notre examen un troisième mode de propagation du progrès: Y émigration. Ce que je disais tantôt du marchand, pionnier de la civilisation, est vrai à un degré plus élevé pour l'émigrant. L'un va et vient, il se borne à répandre la semence de la civilisation sur la terre étrangère, la récolte dépend du sol. L'autre reste à demeure, fidèle aux usages de la mère patrie ; avec lui, sa culture originaire s'acclimate sous un nouveau ciel. Si l'émigration n'est pas individuelle, mais comprend un nombre d'hommes suffisant pour maintenir une communauté distincte, indépendante, il se forme un foyer de propagation d'où la civilisation rayonne dans les environs d'abord les
plus proches, puis les plus éloignés, avec la même nécessité que la chaleur.
C'est par rémigration que dans les temps modernes notre civilisation européenne est arrivée en Amérique; c'est par la même voie que la culture babylonienne est parvenue à Sidon, à Tyr et plus tard à Carthage Ayant ainsi atteint la côte de la Méditerranée, la route de l'Europe, fermée jusqu'alors, s'ouvrait devant elle ; la transmission aux Aryas occidentaux était assurée.
Mais ce ne fut pas une situation topographique plus favorable qui seule établit la prépondérance du peuple fils sur le peuple père au point de vue du rayonnement de la civilisation. Il faut y joindre un autre facteur qui lui était exclusivement propre : l 'organisation du commerce extérieur. Celle-ci s'affirme dans les institutions suivantes faites pour rendre possible un négoce assuré et facile sur des places extérieures. Je n'ai pu en découvrir les antécédents chez les Babyloniens, et je dois abandonner aux assyrologues le soin d'étudier la question plus à fond.
1. Les traités d' hospitalité {2 ' 6) . Ils étaient couchés par écrit sur des tablettes d'argile (chirs aelichoth = tessères d'hospitalité, et aussi chirs ou chères tout court), soit en double, ce que j'ai antérieurement contesté à tort, soit en un seul exemplaire, qui était cassé en deux parties, chacune de celles-ci restant entre les mains de l'un des contractants. Le but poursuivi par le commerçant étranger n'était pas, comme on l'admetd'ordinaire, d'obtenir un accueil hospitalier de la part de l'indigène, mais bien la protection légale à laquelle il ne pouvait prétendre à raison de son extranéité ; cette protection, il ne pouvait l'obtenir que par l'intermédiaire d'un habitant du pays. L'hospitalité, il n'en avait
(2*6)V. la dissertation de Jhering sur l'hospitalité dans l'antiquité, contenue dans Rodenbbrg, Beutscher Rundschau, 1887, livr. 9, p. 282 s.