‹ Les Indo-Européens avant l'histoireChapitre 33 sur 235 · II. DEGRÉ DE CIVILISATION · texte numérisé non relu

II. DEGRÉ DE CIVILISATION

mourir doit attester sa fidélité en montant sur le bûcher ; c'est l'usage connu des sutties, ou bûchers des veuves, qui s'est conservé dans les Indes jusqu'à nos jours, et n'a été aboli que par les Anglais. Faut-il y voir une invention du brahmanisme ou un usage aryen d'une haute antiquité (* 8) ? La question est controversée. Le Rigveda n'en témoigne point, la veuve est même autorisée à se remarier. Zimmer pense que c'est un usage antique des Aryas, aboli par la civilisation chez maintes tribus, conservé chez d'autres et ensuite élevé par les brahmanes au rang de prescription légale. Ce qui semble militer en ce sens, c'est que l'usage se retrouve chez les Slaves et les Germains (4'J), tandis que les Grecs, les Romains, les Celtes ne le connaissent point (50). Si cette opinion est exacte, le tableau que nous a offert jusqu'ici la vie conjugale s'augmente d'un trait, qui, selon le motif qui faisait brûler les veuves, l'illuminerait d'un éclat nouveau ou le noircirait d'une ombre épaisse. Ce motif peut avoir été l'héroïsme de la femme aimante, voyant tout son bonheur et toute sa raison d'être sur terre finis à ce point par la mort de l'époux qu'à la vie sans lui elle préfère la mort par les flammes. Cette conception est si élevée qu'il ne peut être étonnant qu'elle se soit emparée des imaginations ; elle répond à l'idéalisme qui forme le trait caractéristique de notre conception de la moralité et il se peut aussi qu'elle ait flotté devant lesyeux des brahmanes lorsqu'ils ont restauré l'institu-

(*8) ZiMMKK, 1. c, p. 329.

(*9) ZlMMBR, p. 330, 8.

(50) Chez los Celtes, à l'époque de César, on brûlait encore en même temps tous les objets que le défunt avait aimés ; et peu auparavant, à ce qu'il rapporte (de bello gall., VI, 19), dans les mêmes circonstances, on brûlait aussi les esclaves et les clients ; chez les Romains, on rencontrait encore, sous l'empire, dans les testaments, des dispositions ordonnant de mettre les objets de valeur dans le tombeau du défunt. L. 14, § 5 de reli*. (11-7).

tion du passé et l'ont élevée en devoir de piété. Mais elle ne cadre point avec l'époque primitive ; on pourrait tout aussi bien espérer rencontrer le lys sur la glace ; la température historique était encore trop hivernale ; il fallait l'été pour que pareille idée pût naître. Il est bien plus vrai de dire cfue la physionomie des choses était toute autre à cette époque. La femme partageait le sort de toutes les autres choses que l'on enterrait avec le défunt, soit que l'on crût qu'il en pourraitjouir dans le monde au delà, soit qu'il ne pût supporter l'idée qu'elles tomberaient en d'autres mains. Comme on lui donnait ses armes, son cheval de bataille, même ses serviteurs non libres ou demi-libres, on lui donnait aussi sa femme. Ce n'était pas l'amour dévoué de la femme, choisissant spontanément la mort par les flammes; c'était l'égoïsme du mari, vide de toute étincelle d'amour vrai, et poussé jusqu'au dernier degré de l'insensibilité et de l'inhumanité qui la vouait contre son gré à ce sort. Tel était le passé, non point celui arbitrairement forgé à l'aide d'appréciations qui ont exigé des milliers d'années pour se former, mais le passé réel, qui ne peut se dérober à quiconque a les yeux ouverts. Qu'une époque postérieure, en conservant des institutions formées sans nulle coopération d'idées morales, les envisage à la lumière de ses propres vues et leur infuse ainsi un nouveau sang, cela est un phénomène qui se range parmi les faits les plus incontestables, mais aussi les plus souvent négligés de l'évolution historique de la morale. C'est l'outre ancienne remplie d'un liquide nouveau, d'un vin généreux remplaçant l'eau trouble. Les notions de moralité n'ont pas existé de tout temps ; ce ne sont pas elles qui ont fait le monde ; elles ne se sont établies que quand le monde existait déjà; le rapport entre elles et la réalité est précisément l'inverse de ce que Ton admet régulièrement; ce ne sont pas elles qui ont engendré la réalité, c'est celle-ci qui les a engendrées; leur vrai créateur, c'est la nécessité et l'intérêt. A ce compte, il ne pourra paraître étonnant qu'un acte ayant

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