II. CIVILISATION DES ARYAS ET DES SEMITES
mais le gigantesque ; leurs édifices ne visaient point comme ceux des Grecs à éveiller les satisfactions artistiques, mais le sentiment de stupeur que provoque l'énorme dans les œuvres humaines. C'est ce que rend exactement la légende de l'ancien testament sur la construction de la tour de Babel : c'étaient des miroirs qui devaient refléter pour le peuple l'image de sa grandeur et de sa supériorité sur toutes les autres nations.
Je ne crois devoir examiner le côté architectonique des constructions babyloniennes qu'en un seul point : la forme du temple à étages de Babvlone. Elle diffère entièrement de celle adoptée par tous les autres peuples pour leurs édifices religieux. Le temple est destiné à être la demeure de Dieu, qui le remplit de sa présence. C'est là qu'on lui apporte son repas sous la forme du sacrifice fait sur l'autel, copie du foyer. La maison fournit ainsi le motif architectonique du temple. Il procède de la maison de l'homme, mais élevée à la dernière perfection artistique, et répondant à la grandeur de la divinité. La langue en est un témoignage convaincant; elle leur donne le même nom; ainsi le grec vaoç (= demeure, en particulier celle de Dieu), le latin aedes (de même), l'allemand Gotteshaus, l'hébreu bajit (= maison et temple); même le tabernacle des Juifs, leur tente sacrée [ohel moëd) nous représente leur propre demeure à l'époque de la migration au désert.
Comment donc les Babyloniens, à la différence de tous les autres peuples, même de leurs alliés, les Juifs, en vinrent-ils, pour leurs temples, à abandonner le prototype de la maison et à choisir celui de la tour(M*), qui ne leur servait cependant pas de demeure? Je n'ai pas trouvé de réponse à cette question dans les ouvrages qui traitent de l'architecture
(,4*) L'ancien testament parle simplement de l'élévation d'une tour à Babel; Hkrodotk, I, 181, s'exprime plus correctement en parlant de huit tours élevées l'une sur l'autre.
des Babyloniens; on se contente du fait, il en était ainsi, il n'y a pas de motif. Et pourtant on peut dire d'avance avec toute certitude : l'écart d'une règle que l'on retrouve chez tous les peuples et qui est indiquée par la destination même du temple doit avoir eu une raison. Quelle peut avoir été cette raison? Serait-ce la symbolisation de l'élévation de l'âme vers la divinité; comme l'âme, la pierre s'élève au ciel? Pour que l'on puisse admettre cette explication, le peuple aurait dû être autre; je tiens une symbolique aussi profonde pour inconciliable avec la nature de son caractère; il faut chercher un autre motif qui se concilie avec son prosaïsme.
Il y a une croyance commune qui se retrouve chez beaucoup de peuples dans leur enfance, c'est que la divinité a son siège sur les montagnes, et que c'est en cet endroit d'élection que le culte doit se célébrer. Tel était le cas, d'après Hérodote, I, 131, chez les anciens Perses qui choisissaient à cet effet les plus hautes cimes, et aussi chez les Juifs alliés des Babyloniens, lesquels faisaient leurs sacrifices sur les montagnes non seulement avant mais encore après la construction du temple de Salomon (I, Rois, 3, 2, 22-44; II, 14-4; II, 15, 4, 35), et Chasis-adra, le Noé de la légende babylonienne du déluge, érige après sa délivrance un autel au sommet de la montagne(143). Les Babyloniens (Accadiens-Summériens) doivent avoir agi de même avant leur établissement dans la vallée. Comment l'ancien mode d'honorer Dieu pouvait-il se maintenir dans les plaines de leur nouvelle patrie ? L'art remplaça ce que la nature leur refusait. Leurs temples à étages étaient des montagnes artificielles, où les cubes de maçonnerie superposés imitaient l'entassement des rochers. Vu de loin, le temple devait faire l'impression d'un pic rocheux s'élevant dans la plaine. Cette
(,4S) Ce sont les termes du texte du récit original babylonien du déluge. — Colonne III, 46 (V. plus loin § 27).