‹ Les Indo-Européens avant l'histoireChapitre 130 sur 215 · TRANSPORT DE LA CIVILISATION BABYLONIENNE AUX ARTAS · texte numérisé non relu

TRANSPORT DE LA CIVILISATION BABYLONIENNE AUX ARTAS

XXXII. Babylone a depuis longtemps disparu de la surface de la terre ; des ruines mises au jour à notre époque marquent seules la place où elle était autrefois. Mais ayant sa destruction, les grandes choses qu'elle avait accomplies profitaient depuis longtemps à l'humanité. L'histoire ne laisse pas se perdre les choses importantes qu'elle a produites dans un endroit quelconque de la terre; elle veille à leur conservation pour le monde f à leur permanence sous d'autres latitudes. C'est la loi de l'économie dans l'ordre moral, se vérifiant dans la vie des peuples aussi bien que dans celle des individus ; c'est l'équivalent de la loi d'économie des forces dans la nature. Des peuples, des individus succèdent à ceux qui disparaissent, non comme le soldat dans la bataille prend la place du mort, mais comme l'héritier recueille les biens délaissés par son auteur. C'est ainsi que la civilisation de la Mésopotamie a passé aux Indoeuropéens, et si de nos jours encore l'Hellade continue à vivre dans notre art et dans notre science, Rome dans notre droit, c'est Babjlone qui continue à vivre dans notre culture. Nous lui devons infiniment plus qu'on ne croit communément.

Babylone fut le siège primordial de la civilisation ; c'est

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de là qu'elle a commencé sa migration à trayers le monde. Cette origine ne peut être contestée que pour l'Egypte ; pour tous les autres pays, la preuve atteint l'évidence. Jusqu'à ce jour, l'Egypte passait pour le plus antique pays civilisé, et d'après l'état des sources dont on disposait, cette opinion était irréfutable. Au bord du Nil, les inscriptions conservées remontaient à une époque (première moitié du troisième millénaire) dont les annales de tous les autres peuples ne font aucune mention. Mais les nouvelles trouvailles faites sur le sol de la Mésopotamie nous donnent pour Babylone des dates antérieures d'un millier d'années à celles de l'Egypte. Si la conclusion que Ton en peut tirer est fondée^ la civilisation babylonienne doit être la plus ancienne. Pour l'une de ses œuvres les plus importantes, le bâtiment, cela est mis hors de doute par l'emploi de la brique dans les pyramides primitives (p. 123). En Egypte où la pierre naturelle existait en abondance, cet usage de la brique doit paraître aussi étonnant qu'il était nécessaire à Babylone, où les carrières faisaient défaut. La brique ne peut donc être venue en Egypte que de Babylone ; les Égyptiens ont appris des Babyloniens la construction en pierre, qu'ils ignoraient jusque là. Et avec la brique ils ont aussi emprunté la forme du temple à étages pour leurs plus anciennes pyramides (p. 124), et l'institution du septième jour consacré au repos dans le régime du bâtiment (p. 136). Les Égyptiens sont donc allés à l'école chez les Babyloniens pour la bâtisse ; ces derniers étaient donc notablement plus avancés qu'eux sur ce point ; ce qui était vrai de leurs constructions ordinaires doit être admis selon toute vraisemblance pour leurs travaux hydrauliques dont l'identité est absolue, et probablement aussi pour bien des choses que les découvertes futures feront apparaître.

Le rapport de causalité originaire entre la civilisation égyptienne et celle de Babylone a fait place plus tard au développement indépendant de la première, même en matière de

bâtisse où la pierre naturelle supplanta la brique, et où la forme de la pyramide égyptienne remplaça le temple babylonien à étages, mais surtout dans le domaine intellectuel où, particulièrement en un point, Toriginalitë et la supériorité de l'esprit égyptien sur l'esprit babylonien éclate d'une manière frappante. Le Babylonien ne s'est jamais élevé jusqu'à la pensée philosophique; sa curiosité de savoir est exclusivement au service de l'intérêt pratique et ne s'étend pas au delà de ce qui est immédiatement utilisable. Il en était autrement des Égyptiens. Dans la caste sacerdotale égyptienne l'intelligence humaine a pour la première fois conçu la philosophie, bien avant qu'il en fût fait autant de la part des Grecs, et il est infiniment probable qu'ici encore, comme si souvent dans l'histoire, le rapport chronologique de priorité correspond à celui d'origine. La suite de notre étude nous donnera l'occasion d'en fournir une preuve éclatante : la conception d'un Dieu unique, et celle de l'esprit humain émanant de la divinité à la naissance de l'homme pour retourner à sa source avec la mort.

La transmission établie ci-dessus de l'art de bâtir babylonien aux Égyptiens prouve que déjà à l'époque la plus reculée, au moins au quatrième millénaire, il doit y avoir eu un contact entre ces deux peuples , et il ne peut avoir été produit que par les relations commerciales. Le marchand est le pionnier de la civilisation; partout il a été le premier qui l'ait portée dans des régions lointaines. Son seul bot est de vendre ses marchandises, mais sans le vouloir, il est en même temps le véhicule du progrès, un instrument dans les mains de l'histoire. C'est grâce à lui que la culture babylonienne s'est répandue sur le monde ancien ; le commerce la communiqua à tous les peuples. Elle ne s'est propagée qu'une seule fois par une autre voie : la conquête, lorsque le royaume babylonien fut vaincu par les Perses. Les armes constituent, d'après l'histoire, le deuxième mode de transition da la civilisation entre deux peuples arrivés à des phases différentes de

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deyeloppement, soit que la prépondérance morale se trouTO da côté da vainqueur ou appartienne au yaincu. Les annales de bien des peuples nous enseignent que cette action est plus rapide, plus active dans le second cas que dans le premier, et cela se comprend fort bien. Le conquérant plus avancé en civilisation n'a aucun intérêt à élever le peuple soumis à sa hauteur, au contraire ; il le maintiendra d'autant plus facilement sous sa domination. Mais le vainqueur moins policé a le plus grand avantage à s'approprier promptement la culture supérieure du vaincu.

Ce fut la situation des Romains à l'égard des Grecs, celle des Ostrogoths vis à vis des Romains, celle des Perses vainqueurs de Babylone; les asservis devinrent les éducateurs des vainqueurs. Abstraction faite de ce seul cas, la propagation de la civilisation babylonienne chez les peuples de l'antiquité ne se ât que par le commerce.

Dans cette voie les Babyloniens eux-mêmes n'ont fait que peu de chose, relativement ; le tout se borne à leur influence civilisatrice, déjà mentionnée (p. 214), sur l'Inde et sur rÉgypte, comme nous venons de l'établir. La mission que n'avait su accomplir le peuple père, pour des motifs que l'on verra tout à l'heure, était réservée à des peuples fils : les Phéniciens et les Carthaginois.

Ainsi se présente à notre examen un troisième mode de propagation du progrès : V émigration. Ce que je disais tantôt du marchand, pionnier de la civilisation, est vrai à un degré plus élevé pour l'émigrant. L'un va et vient, il se borne à répandre la semence de la civilisation sur la terre étrangère, la récolte dépend du sol. L'autre reste à demeure, fidèle aux usages de la mère patrie ; avec lui, sa culture originaire s'acclimate sous un nouveau ciel. Si l'émigration n'est pas individuelle, mais comprend un nombre d'hommes suffisant pour maintenir une communauté distincte, indépendante, il se forme un foyer de propagation d'où la civilisation rayonne dans les environs d'abord les

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plus proches, puis les plus éloignés, avec la même nécessite que la chaleur.

C'est par l'émigration que dans les temps modernes notre civilisation européenne est arrivée en Amérique; c'est par la même voie que la culture babylonienne est parvenue à Sidon, à Tyr et plus tard à Garthage. Ayant ainsi atteint la côte de la Méditerranée, la route de l'Europe, fermée jusqu'alors, s'ouvrait devant elle ; la transmission aux Aryas occidentaux était assurée.

Mais ce ne fut pas une situation topographique plus favorable qui seule établit la prépondérance du peuple flis sur le peuple père au point de vue du rayonnement de la civilisation. Il faut y joindre un autre facteur qui lui était exclusivement propre : Vorganisation du commerce extérieur. Celle-ci s'aiSrme dans les institutions suivantes faites pour rendre possible un négoce assuré et facile sur des places extérieures. Je n'ai pu en découvrir les antécédents chez les Babyloniens, et je dois abandonner aux assyrologues le soin d'étudier la question plus à fond.

1. Les traités d' hospitalité i^"^). Ils étaient couchés par écrit sur des tablettes d'argile [cMrs oelichotA = teaahves d'hospitalité, et aussi cMrs ou chères tout court); soit en double, ce que j'ai antérieurement contesté à tort, soit en un seul exemplaire, qui était cassé en deux parties, chacune de celles-ci restant entre les mains de l'un des contractants. Le but poursuivi par le commerçant étranger n'était pas, comme on l'admetd'ordinaire, d'obtenir un accueil hospitalier de la part de l'indigène, mais bien la protection légale à laquelle il ne pouvait prétendre à raison de son extranéité ; cette protection, il ne pouvait l'obtenir que par l'intermédiaire d'un habitant du pays. L'hospitalité, il n'en avait

(***)y. la dissertation de Jhbrino sar Thospitalité dans Tantiquité, contenue dans RoDSNBBRa, Deutscher Rundschau, 1887, IIyt. 9, p. 282 8.

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aacun besoin, 8on navire lui permettait de s'en passer. En admettant même qu'elle lui fût offerte — ce qui est tout à fait improbable par suite de la longue durée d'un séjour constamment réitéré — il aurait dû la refuser parce qu'il ne pouvait abandonner son navire sans craindre de le trouver un beau matin vide ou disparu.

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