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La forme monogamique du mariage

Chez le peuple père arjen, cette forme ëtait^ en fait, la règle, sans être prescrite par le droit; la polygamie était autorisée et pratiquée par les princes et les grands, seuls en position de se permettre le luxe de plusieurs femmes, tandis que les ressources de l'homme de condition inférieure étaient insuffisantes. La polygamie était inconciliable avec la migration. Dans la patrie, le mari devait subvenir aux frais d'entretien de sa femme et chacun avait à calculer ce que sa fortune lui permettait de faire. Mais une fois le peuple en marche, l'initiative personnelle disparaissait et la fourniture des vivres devenait une question d'intérêt général. Avoir plusieurs femmes, dans ces conditions, eût été du luxe aux frais de la communauté, en remettant sur ses épaules la charge de leur entretien.

Que serait-il advenu si on l'avait autorisé? Ce que l'un se permettait, un autre pouvait le faire également, et chacun, finalement, aurait tenu un harem aux frais de la com* munauté. L'impossibilité d'un pareil état de choses est trop évidente pour que je doive insister, et il ne fallait pas même la preuve, apportée plus haut, du manque de femmes, pour acquérir la conviction que la polygamie n'existait pas à l'époque de la migration. Elle ne pouvait être.

Nous avons ainsi établi un fait de premier ordre pour l'histoire de la civilisation : le rapport de causalité entre la forme monogamique du mariage et l'exode des Indo-européens. L'Aryas était polygame, l'Indo-européen est monogame. Il suffit de savoir que la transition de la polygamie à la monogamie a eu lieu pendant la migration, et ce fait seul a une importance majeure pour l'histoire. Si la polygamie n'a point passé d'Asie en Europe, si TOccident est devenu le sol natal de la monogamie, comme l'Orient était et est encore celui de la polygamie, la civilisation le doit à l'Indo-euro-

pëen; c'est un point culminant comme les annales universelles n'en connaissent pas un second en dehors du christianisme. Cette observation épuise peut-être la matière en ce qui concerne la marche du progrès, mais le moraliste peut et doit en tirer d'autres conséquences. Il en résulte que Tane des formes fondamentales de l'existence morale de l'humanité n'est pas la résultante de Vintuition morale jd^ns laquelle la théorie de Téthique dominante a accoutumé de voir la cause dernière de toute morale, mais un produit de la force compulsive de circonstances extérieures. L'incompatibilité de la polygamie avec l'essence du mariage n'a pas été aperçue par le peuple père ; l'Indo-européen quitta la patrie avec la foi en sa légitimité. S'il l'abandonna pour la monogamie, sa conception nouvelle ne peut donc être attribuée à un scrupule de moralité, mais uniquement à l'impossibilité pratique de la polygamie pendant la migration. J'ai ainsi établi que la monogamie avait une cause d'une si irrésistible force coercitive, que l'amour le plus téméraire de la contradiction ne sera pas tenté de contester mon assertion. La monogamie doit son introduction chez le peuple âls à des motifs prati' ques, et non moraux; l'habitude seule et la longue durée ont converti en principe de morale ce qui était à l'origine une pure pratique de fait; c'est le même phénomène, établi plus haut pour la religion, et qui, à mon avis, se reproduit sans exception pour toutes les normes morales, dans le sens le plus large du mot (droit, morale, usages). Toutes, elles ont été créées par les nécessités de la vie. Incorporées dans Tordre social de telle sorte que l'on ne pourrait plus les enlever sans menacer son existence, leurs véritables parents, c.-à-d., I6S motifs pratiques, tombent dans l'oubli, et c l'idée morale > les fait passer pour ses enfants — mais ce ne sont que des bâtards légitimés. Que Ton y regarde de plus près, et à l'aide de l'histoire, on pourra dans la plupart des cas discerner leur véritable origine. Je crois l'avoir fait en ce qui concerne la monogamie.

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