‹ Les Indo-Européens avant l'histoireChapitre 196 sur 215 · V, EXPERTS · texte numérisé non relu

V, EXPERTS

que les jeunes gens se seraient sauvés. C'est donc la vieillesse qui doit payer la rançon. Ce tribut n^est pas seulement exigé au premier passage du pont, il doit être renouvelé tous les ans. De cette manière, les vieillards qui n'ont plus le droit de vivre, sont utilisés au profit du bien général; c'est le seul service qu'ils peuvent encore rendre.

Les Pontifes ont assujetti le dieu du fleuve : ce sont eux qui doivent par conséquent Tapaiser par des sacrifices et des prières sur les deux rives, avant le passage de l'armée. Du haut du pont, les vestales lancent les victimes dans les flots. Cette cérémonie se célébrait encore tous les ans à Rome à date fixe, c'était le jour anniversaire de l'inauguration dupons sublicius. Sur les deux berges du Tibre, des implorations et des offrandes étaient adressées au dieu du fleuve ('®*), et les prêtresses de Vesta lui vouaient, du haut du pont, le tribut consistant en mannequins de jonc qui remplaçaient les êtres humains; on n'explique pas encore aujourd'hui pourquoi ils avaient reçu le nom de argei. Que ces effigies simulaient des hommes, c'est ce qui est attesté expressément par les Romains [priscorum virorum simulacra); l'ancien usage barbare était ainsi mis en concordance avec les idées d'humanité d'une époque plus avancée. On ne peut douter de l'existence réelle de cette coutume à l'époque primitive; comme preuve linguistique, l'expression senes depontani s'est conservée même plus tard pour les sexagénaires; on les qualifie : qui sexagenarii de ponte dejiciebantur{^*^)^ ils constituaient le péage dû au Dieu du fleuve, pendant la migration à chaque établissement d'un pont, et une fois Tan, dès l'installation à poste fixe. Nous avons affaire à une pratique datant de la communauté de tous les peuples lndo« européens, donc de la période migratoire ; ce qui en témoigne,

(36 4) Yabron de L. L. 5, 85 : sacra et uU et cis Tiberim non mediocri ritu. (56B) Festus, Epit.jp. 75. Depontani.

c'est qu'on la retrouve chez les Slaves. Dans une région du Hanovre, sur l'Ëlbe, où résidaient autrefois les Wendes, le WendlandsLct\xe\y un dicton en bas allemand s'est conservé jusqu*à nos jours, rappelant au peuple que l'on faisait autrefois des sacrifices en précipitant les vieillards dans le fleuve, du haut d'un pont ('"). Pourquoi ce pont? ne pouvait-on pas les jeter de la rive? et pourquoi les noyer? leur mise à mort ne pouvait-elle donc s'exécuter autrement? Il n'y a qu'une réponse; celle que j'ai donnée : c'était un tribut obligé à la divinité du fleuve.

Le rituel exigeait que l'offrande des argei fût accomplie par les Vestales. Pourquoi cette intervention? on peut risquer l'explication suivante. Chez les peuples migrants, la construction d'un pont impliquait un séjour d'une certaine durée, l'établissement d'un campement et l'installation du foyer sacré de Vesta. Le démontage du pont donnait le signal d'un nouveau départ, le camp était évacué, et les objets d'un transport impossible ou négligeable étaient abandonnés. De ce nombre sont les vieillards, que les Vestales offrent au dieu fluvial, comme des reliefs du ménage que l'on ne peut emporter. L'apparition de la Vestale sur le pont signifie : le foyer est enlevé, il doit passer sur l'autre rive; voici, divinité du fleuve, un tribut pour toi, afin que tu laisses passer ce symbole de notre vie de ménage, et nousmêmes, avec lui.

Ai-je frappé juste? je n'insisterai pas, cela importe peu pour mon but ; il ne s'agissait que de démontrer le lien partilier de la mission sacrée des Pontifes avec leur fonction

(306) Kruup unner, kruup unner, de Welt is Di gram [Coulez bas, coulez bas, le monde ne yeut plus de vous). Grimm Deutsche Rechtsaïterth^ p. 487 a reproduit ce dicton, mais seulement comme une des multiples attestations du meurtre des yieillards à Tépoque primitive; il n'a pas connu le rapport avec le pont; J'en suis redevable à la communication personnelle d'un ami géographe.

Page 1