II. DBGRÊ DB CIVILISATION
exigent un siège particulier, et un foyer permanent (p. 69} , or cela n'est possible que dans la maison de pierre (p. 72). Ce n'est pas à Tindividu qu'appartenait la maison et le foyer^ mais au Dieu domestique ; l'individu n'en a que la garde, ils sont pour toujours inséparablement unis avec la famille (p. 81). Si la propriété privée se fondait sur le droit résultant du travail, l'homme pourrait s'en dessaisir; mais elle est fondée sur la religion, et c'est pourquoi il ne le peut (p. 81). Sans doute les Romains ont autorisé l'aliénation de la propriété foncière, mais il fallait pour cela un acte religieux (mancipalio), avec la coopération d'un prêtre {Ubripens), Laissons lauteur célébrer lui-même l'importance de cette découverte : < Sans discussion, sans travail, « sans l'ombre d'une hésitation, l'homme arriva d'un seul c coup et par la vertu de ses seules croyances à la conception € du droit de propriété (p. 77); supprimez la propriété, le < foyer sera errant, les familles se mêleront, les morts seront c abandonnés et sans culte (p. 76). »
Voilà, en effet, la genèse la plus simple de la propriété du sol ; le droit que s'arrogeait la divinité domestique l'établissait irrésistiblement. Par malheur l'histoire la réfute d'un bout à l'autre. La notion de la propriété privée du sol était entièrement inconnue de l'Aryas; il ne connaissait que la propriété commune (p. 27), et quant à la maison de pierre exigée par le Dieu domestique, il l'ignorait; les Germains mêmes, si longtemps après, ne la connaissaient pas davantage, pas plus que la propriété foncière. La maison était chose mobile, on la démontait et la plaçait là où le pâtre le jugeait nécessaire pour mieux surveiller et nourrir ses troupeaux. Cela créait précisément ce qui d'après Fustel de Coulanges devait contenir la dissolution de tous les liens de famille : le foyer errant. Lorsqu'il en conclut que < les morts seront abandonnés et sans culte », le peu de fondement de cette conclusion saute aux yeux. Qu'y avait-il donc de commun
entre le déplacement du foyer et le sacrifice funéraire ? Les offrandes mortuaires étaient apportées au tombeau et celui-ci restait toujours à la même place, Tbomme pouvait élever son foyer où il le voulait. Cette conclusion ne serait juste que si les Aryas avaient inhumé leurs morts sous leur foyer et je pense qu'ils ont très bien su pourquoi cela ne pouvait se faire, bien vite ils auraient été mis en fuite par leurs dieux domestiques ! Ici revient de nouveau cette confusion du culte du foyer ou des mânes domestiques avec le sacrifice funéraire qui est le culte des mânes au tombeau, dont j'ai déjà parlé en passant.
L'auteur cité n'a pas porté ses regards sur la migration des Aryas. Que devenaient le foyer et le sacrifice funéraire lorsque le peuple se mettait en route? Que chaque famille ait traîné après elle son foyer de pierres, l'autel de son dieu domestique, chacun peut en penser ce qu'il veut, moi je ne le crois point ; mais il est évident qu'ils devaient délaisser les tombeaux des défunts et le spectre des morts abandonnés sans culte devient ainsi une pure réalité. La même nécessité de laisser à l'abandon les tombes des morts se renouvelait à chaque départ pendant la période de migration. Le peuple aurait dû renoncer à émigrer et à migrer, s'il n'avait point voulu se séparer des tombes des défunts. Les émigrants partaient en faisant un dernier sacrifice sur les tombes des leurs, avant de se mettre en route; le départ avait lieu au commencement de mars, le dernier sacrifice dans les derniers jours de février (§ 38). Pendant la migration, lorsqu'il fallait passer un fleuve on se dispensait même d'inhumer les morts : les vieillards, dans l'occurrence, étaient précipités du haut du pont comme tribut à la divinité fluviale (§ 49).
Ce que notre auteur a trouvé de plus édifiant pour le romaniste, dans son inflexible poursuite des conséquences quand même, est peut-être Télévation de la prosaïque man" cipatio au rang d'acte religieux et de l'honnête libripens