II. CIVILISATION DBS ARTAS ET DBS SEMITES
mencement de l'un et de l'autre à 6 h. du matin et du soir contrairement aux données astronomiques, seules correctes, qui exigeaient midi et minuit. Si la division babylonienne du temps remontait aux Cbaldéens, elle aurait une toute autre pbjsionomie ; son aspect réel prouve qu'elle n'est pas née sur un sol scientifique, mais qu'elle est une résultante pratique, une institution publique dont il s'agit de découvrir le but comme il convient de le faire pour tous les organismes politiques. Parmi tous les facteurs imaginables du travail, aucun na plus d'importance que le temps; sa fonction de mesurer la tâche, le place incontestablement en première ligne. Comme l'expérience apprend que toutes les institutions naissent là où elles sont le plus nécessaires, et non là où elles le sont moins, j'en conclus que la division babylonienne du temps avait en vue le travail, et même la corvée. L'ouvrier libre n'avait pas besoin d'une mesure légale pour son travail ni de la fixation officielle d'un jour de repos, mais pour le corvéable. Tune et l'autre étaient indispensables; la relâche d'un jour de repos qui lui est accordée est mise à l'abri de tout doute par le témoignage de l'ancien testament concernant les Juifs sous la servitude égyptienne. Aux raisons produites pour prouver l'origine pratique du système babylonien, l'opinion dominante qui le ramène à la science ne peut rien opposer. Cette théorie est une hypothèse aussi bien que la mienne, et n'a pas de témoignage historique pour l'origine qu'elle préconise. Comme moi elle est réduite à la voie des déductions, mais sa conclusion : puisque les Chaldéens ont traité scientifiquement la computation du temps, ils doivent aussi en être les initiateurs, ne vaut pas plus que de dire : puisque la nourrice a élevé l'enfant, elle doit l'avoir mis au monde. Tout cela est réfuté par ce fait que dans cette hypothèse la computation babylonienne, aurait, comme je viens de le démontrer, une toute autre physionomie. Il ne reste donc plus qu'à admettre une cause originaire pratique ; j'attends qu'on en produise une
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plus peremptoire que celle de la fixation de la mesure du travail en corvée pour les constructions publiques établie dans l'intérêt de la conservation des forces des ouvriers. Toute la division babylonienne du temps : la semaine, — le jour civil, — l'heure, ne poursuit qu'un seul but : l'organisation du travail dans la bâtisse des monuments publics.
B. Lari de bâtir. — La mesure de longueur. — Importance
politique.
XXIV. La hutte de TAryas ne demandait ni travail pénible ni adresse. Chacun pouvait édifier lui-même sa demeure. Mais les puissantes constructions de Babylone supposaient une grande habileté; à côté de l'ouvrier, du maçon, elles réclamaient un technicien expérimenté, un architecte. Le plan devait être projeté d'avance, l'esquisse tracée, les dimensions fixées, le poids gigantesque imposé aa sol calculé et les fondations établies en conséquence ('*'). Bref, l'architecte à Babylone devait satisfaire aux mêmes exigences que celui de nos jours. II fut le premier au monde qui pût se glorifier d'avoir un art : l'âpp^^irixrcyy, comiùe rappellent les Grecs, celui qui commence l'art, car Tarchitecture est historiquement le premier de tous les arts; or c'est à Babylone qu'elle a vu le jour.
En examinant, comme je vais le faire, l'architecture des Babyloniens, je n'ai pas en vue d'en apprécier le côté esthétique. Sous ce rapport elle n'oflre rien de remarquable et est très inférieure à l'architecture grecque. Admirablement inventifs en pratique, grandioses dans la technique de l'art de bâtir, les Babyloniens n'ont pas dépassé au point de vue des beaux-arts un niveau réellement infime. L'objectif qu'ils poursuivaient dans leurs constructions n'était pas le beau,
(**') P. ex. pour les tours de 80 pieds de la forteresse royale, les fondations étaient de 80 pieds.
U. CIVILISATION DES ÀRYAS ET DES SEMITES. § 24. 149
mais le gigantesque ; leurs édifices ne visaient point comme ceux des Grecs à éveiller les satisfactions artistiques, mais le sentiment de stupeur que provoque 1 énorme dans les œuvres humaines. C'est ce que rend exactement la légende de Tancien testament sûr la construction de la tour de Babel : c'étaient des miroirs qui devaient refléter pour le peuple l'image de sa grandeur et de sa supériorité sur toutes les autres nations.
Je ne crois devoir examiner le côté architectonique des constructions babyloniennes qu'en un seul point : la forme du temple à étages de Babylone. Elle diffère entièrement de celle adoptée par tous les autres peuples pour leurs édifices religieux. Le temple est destiné à être la demeure de Dieu, qui le remplit de sa présence. C'est là qu'on lui apporte son repas sous la forme du sacrifice fait sur l'autel, copie du fojer. La maison fournit ainsi le motif architectonique du temple. Il procède de la maison de l'homme» mais élevée à la dernière perfection artistique, et répondant à la grandeur de la divinité. La langue en est un témoignage con- Taincant; elle leur donne le même nom; ainsi le grec volôç (= demeure, en particulier celle de Dieu), le latin aedes (de même), lallemand Gotteshaus, l'hébreu bajit {= maison et temple); même le tabernacle des Juifs, leur tente sacrée [oKel moêd) nous représente leur propre demeure à l'époque de la migration au désert.
Comment donc les Babyloniens, à la différence de tous les autres peuples, même de leurs alliés, les Juifs, en vinrent-ils, pour leurs temples, à abandonner le prototype de la maison et à choisir celui de la tour (***), qui ne leur servait cependant pas de demeure? Je n'ai pas trouvé de réponse à cette question dans les ouvrages qui traitent de Tarchitecture
(* **) L*ancien testament parle simplement de rélévation d'une tour à Babel; HiRODOTB, 1, 181, s^exprime plus correctement en parlant de huit tours éleyees Tune sur Tautre.
des Babyloniens; on se contente du fait, il en était ainsi, il n'y a pas de motif. Et pourtant on peut dire d'avance avec toute certitude : l'écart d'une règle que l'on retrouve chez tous les peuples et qui est indiquée par la destination même du temple doit avoir eu une raison. Quelle peut avoir été cette raison? Serait-ce la symbolisa tion de l'élévation de l'âme vers la divinité; comme l'àme, la pierre s'élève au ciel? Pour que l'on puisse admettre cette explication, le peuple aurait dû être autre; je tiens une symbolique aussi profonde pour inconciliable avec la nature de son caractère; il faut chercher un autre motif qui se concilie avec son prosaïsme.
Il y a une croyance commune qui se retrouve chez beaucoup de peuples dans leur enfance, c'est que la divinité a son siège sur les montagnes, et que c'est en cet endroit d'élection que le culte doit se célébrer. Tel était le cas, d'après Hérodote, I, 131, chez les anciens Perses qui choisissaient à cet effet les plus hautes cimes, et aussi chez les Juifs alliés des Babyloniens, lesquels faisaient leurs sacriâces sur les montagnes non seulement avant mais encore après la construction du temple de Salomon (I, Rois, 3, 2, 22-44; II, 14-4; II, 15, 4, 35), et Chasis-adra, le Noé de la légende babylonienne du déluge, érige après sa délivrance un autel au sommet de la montagne ('**). Les Babyloniens (Accàdiens-Summériens) doivent avoir agi de même avant leur établissement dans la vallée. Gomment l'ancien mode d'honorer Dieu pouvait-il se maintenir dans les plaines de leur nouvelle patrie ? L'art remplaça ce que la nature leur refusait. Leurs temples à étages étaient des montagnes artificielles, où les cubes de maçonnerie superposés imitaient l'entassement des rochers. Vu de loin, le temple devait faire l'impression d'un pic rocheux s'élevant dans la plaine. Cette
(*^^) Ce sont les termes du texte du récit original babylonien du déluge. — Colonne III, 46 (Y. plus loin ^ 27).
n. CIVILISATION DES ARYAS ET DES SEMITES. § 24. 151
opinion se confirme par un parallèle où l'intention est incontestable ; les soi-disant jardins suspendus de Sémiramis. Ils ne se distinguaient du temple à étages que par une plantatioti d'arbres sur les gradins. Un des rois de Babylone les avait fait construire pour son épouse persane, afin de lui mettre sous les yeux une image de sa patrie : une montagne couverte de forêts. Le temple à étages représente une montagne nue, ces jardins offraient l'image d'une montagne boisée. Au sommet extrême du temple se trouvait, d'après Hérodote,!, 181, un c vaste sanctuaire avec un grand lieu de repos garni f de lits, et d'une table d'or. Personne ne pouvait y rester la c nuit sauf une femme que Dieu avait choisie entre toutes >. A cette hauteur, loin du tumulte et du bruit de la rue, dans le même air pur que sur les montagnes, le Dieu pouvait jouir du repos avec son élue, sans être troublé par personne. Nous rencontrons la même croyance au séjour nocturne de la divinité sur les cimes et à la nécessité de l'y laisser sans trouble, dans un passage de Strabon (III, 1 , § 4) concernant le € promontoire sacré > (Gibraltar). Les Dieux, dans la persuasion du peuple, y reposaient la nuit, et nul ne pouvait les y troubler; un seul jour il était permis d'y monter. Si Ton considère que le promontoire sacré se trouvait dans le rayon de l'empire et de la civilisation de Gades(^*"), la puissante ville des Ty riens, et était visité continuellement par des navigateurs phéniciens qui y jetaient l'ancre avant de passer le détroit, je ne crois pas me tromper en mettant cette tradition populaire au compte- des Phéniciens c.-à-d. indirectement des Babyloniens.
On peut résumer en deux mots la signification du temple à étages de Babylone; c'était la montagne de Dieu. C'est sous ce nom que le temple est expressément désigné dans l'ancien testament ; il est appelé la c montagne sainte >
(***) Circonstance significatiye, le détroit de Gibraltar porte le nom de fftitm Gaditanum.
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(Psaumes 48, 2, Ezechiel 28, 14) ; le hébr. bama signifie à la fois sanctuaire et montagne. Peut-être le décbiffremeit des inscriptions cunéiformes montrera-t-il encore ce nom en usage chez les Babyloniens; en tout cas Texplication que j'ai tentée du temple à étages et que je puis rendre par les mots connus : gloria Deo in excelsis^ ne peut souffrir le moindre doute. L'idée qui guida le Babylonien dans cette construction était de refaire artificiellement pour le Dieu la montagne à laquelle il était accoutumé. En ce sens donc on peut dire : le modèle choisi par tous les autres peuples pour la construction de leurs temples, la demeure de la divinité, a seryi également chez les Babyloniens, avec cette seule différence que ceux-ci ont pris pour type, non pas la demeure de Vhomme : la maison^ mais la demeure de Dieu : la montagne.
Le motif pour lequel j'ai compris les constructions des Babyloniens dans le cadre de mon étude n'était point l'intérêt direct qu'elles offrent comme telles, mais Tintérêt indirect qu'elles présentent pour tout ce qui s'y rapporte, en d'autres termes pour la solution de la question de savoir ce que le Babylonien doit à son architecture. Pour une branche de celle-ci, pour le métier, j'ai déjà répondu (§ 23). Je vais m'occuper de Fart de bâtir.
L'architecte est soumis à d'autres exigences que l'ouvrier en bâtiment. La première condition, et la plus indispensable, pour lui était là possession d'un étalon de longueur, pour fixer d'avance la mesure de sa construction, et pour contrôler l'exécution par les ouvriers. Me laissant guider ici, comme partout, par la conviction que toutes les institutions naissent là où elles sont nécessaires, et non là où l'on peut au besoin s'en passer, j'en arrive à conclure que le système babylonien des mesures de longueur doit son origine aux bâtiments.
Les langues grecque, latine et allemande sont unanimes pour appliquer aux champs les premières mensurations (yÊO-fx.irpij^, agrirnensor y feldmesser]^ la mesure de longueur.