‹ Les Indo-Européens avant l'histoireChapitre 86 sur 215 · II. CIVILISATION DBS ARYAS ET DBS SEMITES · texte numérisé non relu

II. CIVILISATION DBS ARYAS ET DBS SEMITES

et c'est dans la ville qu'il faut les chercher. L'agriculture étant mise dans un des plateaux de la balance, le commerce, le négoce, l'industrie dans Tautre — la pierre doit-elle craindre le parallèle avec la charrue? Comme deuxième point de comparaison se présente leur importance respective pour la question cT établissement à poste fixe. L'histoire nous apprend qu'à l'époque primitive l'installation permanente des peuples ne dépendait point de la charrue; — elle nous montre des peuples de pâtres qui pendant des milliers d'années sont restés établis dans les mêmes résidences, tel l'Aryas (p. 27 s. et 35); ^elie nous prouve aussi que la charrue n'était pas une garantie de stabilité : les Germains encore à l'époque historique, qaand ils avaient depuis longtemps appris à connaître la charrue, n'en ont pas moins accompli leurs migrations. Mais l'histoire ne mentionne pas un seul peuple qui ait abandonné ses villes ; — la concrétion définitive des peuples n'a été produite que par la pierre ; le lien par lequel celle-ci rivait l'homme au sol défiait toute tentative de rupture (p. 111).

Voilà tout ce que l'on peut dire de la charrue ; à ce que nous allons ajouter, elle ne peut rien opposer.

n y a d'abord la communauté du travail. Le travail que la charrue impose à l'homme peut être accompli par chacun, isolément; celui que la pierre rend nécessaire, ne le peut point; il faut plusieurs personnes pour exécuter la bâtisse même la plus simple. La charrue c'est le travail isolée la pierre le travail commun. Non seulement en ce sens que plusieurs personnes sont occupées en même temps et dans un même endroit; — cela est également possible pour le travail isolé p. ex. celui des détenus dans les maisons de correction — mais en ce sens qu'elles le font pour poursuivre un but unique qui ne saurait être atteint d'une autre manière; et ceci est d'une haute importance (^*'). L'unité du

(*'") Quelques linguistes modernes tels que Noiai et Max Mullbr invoquent aussi la communauté du travail pou^r la question de la naissance de

172 LIVRE II. — ARTÀS ET SEMITES.

bat, dans toute œavre commune, entraîne nécessairement la subordination de la volonté de i'individa à une direction supérieure (naturelle ou artificielle) qui a tracé le plan du tout et prend soin de l'exécution correcte. Ainsi la pierre joint à l'élément extérieur du travail qui lui est comman avec la charrue, un élément moral qui échappe à cette dernière.

Il y a trois éléments qui sont aussi nécessairement reliés à la pierre qu'ils sont étrangers à la charrue : communauté du travail — unité du but — subordination à une volonté supérieure. Nous avons ainsi trois des facteurs qui constituent l'essence de toute union politique, communauté ou État. Il n'en manque qu'un quatrième pour faire apparaître au complet le rôle de la pierre dans l'organisme politique, c'est la communauté du but. Dans une bâtisse privée, le but est absolument le même pour tous ceux qui y prennent part {égalité, identité du but) ; dans une bâtisse publique il faut davantage, il faut la communauté du but; le bâtiment doit profiter à la collectivité. Dans les bâtisses publiques l'idée de l'État entre dans le domaine de la réalité; les fortifications des villes, les temples, les locaux de réunion pour le peuple ou pour l'autorité appartiennent aux premiers actes de toute activité politique, aux premiers mouvements de vie de l'État. Dans les res publicae ainsi entendues, se montrait saisissable, évidente pour le Romain sa res publica dans le sens politique; elles indiquaient clairement à tous ce qu'avaient produit leurs efibrts commuas et ce qui leur appartenait â tous : la personnification matérialisée de l'idée de l'État. En somme, la pierre a dans l'histoire une importance politique y la charrue n'en a aucune; Torganisation politique ne lui doit rien.

la langue (théorie synergétiqae) ; diaprés Max Mut.lbb les << vëritablee racines nourricièreB de la langue » expriment une action commune*

n. CITILISATION DES ARYAS ET DES SEMITES. § 26. 173

A la communaotë du travail^ la pierre joint encore celle de VhaHtation et par cela même la possibilité de concentrer de grandes masses de peuple sur le plus petit espace, tandis qu'elle ne se concilie point avec la charrue. Sur la même superâeie qui dans une grande ville suffit pour un million d'hommes, mille individus, à peine, trouvent leur subsistance à la campagne. Après tout ce que j'ai déjà dit sur ce point, je ne dois pas insister sur l'importance de cette communauté d'habitation non seulement au regard de l'histoire de la civilisation, mais aussi au point de vue politique.

A ce deuxième élément particulier à la pierre s'ajoute la iv/ràbilité de ses œuvres. Le travail de la charrue est de nature intermittente; tous les ans il doit être recommencé, il ne laisse aucune trace persistante. Mais le travail de la pierre reste; après des milliers d'années les bâtisses antiques parlent encore de la race qui les éleva. La pierre relie le présent au passé ; elle ne met pas seulement sous ses yeux l'œuvre des ancêtres, mais tous les souvenirs historiques qui s'y rattachent. De là la haine, — sans cela complètement incompréhensible — de générations ultérieures contre la pierre morte : la destruction des bâtisses du passé, là où la mémoire des circonstances qu'elles rappelaient, déchaînait l'aveugle rage du peuple, comme p. ex. la Bastille à répoquede la révolution française. Tout souvenir d'autrefois devait avec la pierre qui l'incarnait être à jamais effacé de la surface de la terre. Je me résume : la pierre a une importance historique^ elle représente la continuité de la conscience populaire.

Aux trois éléments indiqués s'ajoute enfin la relation de la pierre avec la loi de la division du travail. Cette loi ne s'applique point à la charrue, le paysan le plus ordinaire est en état de labourer isolément. Pour la bâtisse, au contraire, la division du travail entre l'ouvrier et l'architecte s'impose inévitablement; si elle s'est réalisée quelque part

c'est ici qu'elle a dû l'être d'abord. Je m'en rapporte à ce que j'ai dit plus haut (p. 135) de la construction à Babylone. Mais la division du travail dans le bâtiment n'est pas restreinte aux opérations purement manuelles; elle règle également les rapports de la tête et du bras, de l'architecture et de la maçonnerie, et acquiert au point de vue de la civilisation une importance qu'elle n'a pas dans son application au simple travail des bras. A la pierre s'est rattaché à Babjlone le premier essor vers l'art et la scieuce (p. 149 s.). De la charrue n'est jamais sortie la moindre impulsion de ce genre; l'histoire n'a jamais occasion de la mentionner en cette matière; tout ce qu'elle peut dire se restreint à Finstrument même, à son invention, à son insensible perfectionnement. L'influence civilisatrice que la pierre a exercée à un si haut degré lui est toujours restée étrangère.

Je résume mon parallèle entre la pierre et la charrue. Au point de vue de son importance pour l'histoire du développement de l'humanité, la charrue ne peut de loin se mesurer avec la pierre ; sa valeur est toute entière dans la question d'alimentation, tandis que la pierre était appelée à renouveler la face du monde.

Comme nous l'avons dit, la pierre commence son histoir6 dans une contrée que la nature en avait privée, et où l'homme fut obligé de la produire artiâciellement. La forme sous laquelle elle débuta : la brique, fut, comme la charrue, une invention de l'homme. Après l'accomplissement d'œuvres grandioses, premier chant de son épopée, elle quitta le pays où elle avait vu le jour et partit pour entreprendre sa migration à travers le monde, que raconte le second chant. Tous les peuples civilisés de l'antiquité --r cela n'a pas besoin d'être dit pour les Phéniciens et les Juifs, — doivent la bâtisse en pierres aux Babyloniens, même les Égyptiens. Dès l'époque la plus reculée, ils employaient également la brique du Babylonien (p. 128), mais plus tard, ils la remplacèrent par la pierre naturelle, ainsi que le ârent

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