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CHAPITRE PREMIER

Le meuble.

L'art de travailler le bois est presque aussi vieux que le monde. Si on en croit l'histoire sainte, on l'exerçait avant le déluge : l'arche de Noé en est une preuve. Connaissait-on déjà le meuble dans ces siècles lointains? C'est un mystère que les archéologues n'ont pas encore percé. D'une façon générale on peut affirmer que les peuples n'ont connu l'ameublement qu'au temps où ils ont abandonné la vie nomade pour l'existence sédentaire. Historiquement nous ne pouvons pas faire remonter l'art du meuble plus loin que le peuple égyptien. Le premier il nous fournit des documents précis : des sièges trouvés dans les hypogées et des reproductions picturales ou sculpturales de meubles. Les Égyptiens semblent avoir poussé la perfection très loin; ils employaient déjà les combinaisons de bois et de métal dans la confection de leurs sièges et

de leurs tables. Ils fabriquaient des lits en bambou taillé et gravé; les grands seigneurs se faisaient creuser leurs couches dans la pierre et le marbre. Les sièges étaient de formes très variées, en bois orné, parfois même recouvert de cuir. Les Égyptiens se couchaient pour manger (comme les Grecs après l'introduction de la civilisation asiatique, et, surtout, comme les Romains) sur des iits de repos disposés autour clés tables.

Les premiers Grecs, montagnards fort rudes, employèrent un mobilier assez grossier, uniquement composé de pièces que la logique de leur esprit appliquée à leurs besoins les amenait à construire. Quand leur commerce avec l'Orient prit de l'extension, l'importation leur fournit des types de meubles nouveaux. Le goût du luxe se développa et toutes les qualités artistiques de l'esprit grec furent mises au service du mobilier. Les artistes inventèrent des modèles inédits dont quelques-uns ont passé dans notre ameublement. C'est ainsi qu'on a retrouvé des guéridons grecs formés, comme les nôtres, d'une petite table posée sur un trépied.

Le mobilier romain ne fut d'abord qu'une imitation du mobilier grec. Au moment de la conquête de la Grèce, même, les Romains enlevèrent les richesses des vaincus sans en goûter la beauté, sans en comprendre le charme. Leur goût s'affina peu à peu. Sous les douze Césars il prit définitivement conscience de lui-même. Ce règne des douze Césars fut l'âçe d'or du mobilier romain.

On déploya un luxe inouï dans la fabrication. L'ornementation atteignit une richesse qu'elle n'a jamais dépassée; les incrustations de marbres et de métaux précieux, les recouvrements d'or furent couramment employés. La technique même du bâti était déjà fort savante. On a retrouvé dans les fouilles des chaises d'une construction compliquée qui témoignent d'une grande habileté dans l'art de l'ébénisterie.

Lors des invasions germaines la tradition du meuble, ininterrompue depuis la haute antiquité égyptienne, fut brutalement brisée en Occident. Elle se perpétua dans l'empire d'Orient; mais transformée au point de devenir à peu près méconnaissable, selon la nature du pays et les besoins des habitants.

Le meuble reparut en Europe après l'invasion germaine ; mais tous les progrès qu'il avait accomplis pendant des siècles, tous les perfectionnements que lui avaient imprimés les civilisations successives s'étaient perdus dans la tourmente. On employa un meuble nouveau, un meuble de peuple jeune, à peine parvenu à l'état sédentaire. Il est impossible de donner aux ouvriers qui le fabriquaient le nom d'ébénistes; ce n'étaient que des charpentiers. Ils faisaient des chaises, des tables, des coffres en assemblant simplement des planches. Il ne leur venait pas à l'idée d'orner ou de décorer. Ils employaient presque uniquement le chêne, essence commune et solide. Petit à petit, leurs types primitifs se modifièrent et l'on vit

naître une naïve ornementation composée de gros clous et d'embryons de reliefs. Les croisades donnèrent un grand élan à l'art du mobilier. Les formes dures et ra'dcs s'adoucirent sous l'antique influence romaine, revenue d'Orient transformée par les Arabes. Des modèles nouveaux se créèrent; le scriptonal, le pupitre, le dressoir et notre chaise moderne. Elle était alors montée sur roulettes et c'est à cette particularité qu'elle doit son nom. Le terme primitif était en effet charrière ou chéaire, c'est-à-dire meuble que l'on charrie ou que l'on traîne. La Renaissance en fit le mot chaire et les Précieuses du xvne siècle qui avaient l'habitude de transformer les r en s prononcèrent « chaise ». C'est au moyen âge aussi que nous devons la table ronde encore en usage dans nos salles à manger. Elle constituait alors le symbole de l'égalité. A la fin des joutes et des tournois, les chevaliers assistaient à un festin servi sur une table ronde. Il n'y avait ainsi ni place d'honneur, ni haut bout, et, par conséquent, plus de ces querelles de préséance qui finissaient parfois par des rixes. L'étiquette de la préséance à table resta rigoureuse même dans notre siècle. En 1830, Charles X, fugitif, devait prendre un repas à Cherbourg; on avait mis son couvert et celui de sa suite autour d'une table ronde, mais le roi déchu refusa de s'asseoir parce qu'il ne pouvait avoir le haut bout. On fut obligé de dresser des tréteaux recouverts de planches où il retrouva sa place d'honneur.

CréJcnce aux ariaes accolées de France et de Savoie xve siècle). (Cliché A. Giraudon.)

À la Renaissance, le meuble suivit le mouvement de l'architecture. La forme s'allégea et la décoration s'enrichit; en France surtout. La Renaissance marque l'apogée de la décoration du mobilier français. Dans toutes les provinces l'activité ouvrière s'accrut clans des proportions con sidérables. Chaque ville eut son groupe de sculpteurs, chaque région son école.

A cette époque, et même à l'époque précédente déjà, la concurrente la plus redoutable de la France dans l'art du mobilier était l'Allemagne. La virtuosité de ses sculpteurs sur bois était admirable. Leur goût était plus grave que celui de nos artistes :

ils excellaient surtout à sculpter des autels et des stalles de chœur dans les églises.

L'Italie ne put entrer en concurrence ni avec nous, ni avec l'Allemagne. Sa production n'était pas assez abondante. Elle l'emporta néanmoins dans un genre spécial. Ses artistes ornèrent les meubles d'une surabondance de peintures et de mosaïques multicolores qui furent très

Bois français

(2e moitié du sue siècle).

goûtées dans le Midi. Le mobilier espagnol fut également apprécié au xvie siècle. Son style différait de tous les autres styles d'Europe parc? qu'il était encore fortement marqué par l'influence mauresque.

Le mobilier français se transforma complètement pendant le règne de Louis XIV, sous l'impulsion directe du roi.

Louis XIV a l'honneur d'avoir compris et dirigé un artiste tel que Boule qui a laissé son nom à un style et qui fut inimitable clans l'art d'incruster les meubles d'ivoire, de nacre et de les orner de rinceaux de cuivre finement ciselés. Au xvme siècle, le sens de la beauté décrut et le goût du luxe s'exaspéra. Le raffinement dans l'art du mobilier atteignit son apogée pendant le règne de Louis XV. La grâce, la joliesse, la fragilité prirent la place de la grandeur et de la majesté. Un procédé de décoration nouveau mit le coloris en harmonie avec l'ornementation générale des meubles : ce fut le vernis, inventé par les frères

Un ange.

Bois français (2e moitié du xm

siècle. Musée du Louvre .

Martin. Il dispensait d'aller chercher les laques en Orient et donnait aux meubles des tons doux et tendres qu'on avait ignorés jusque-là. Il jouit d'une très grande vogue, mais qui tomba avant même la Révolution. Les artistes ébénistes du règne de Louis XV furent moins grands que ceux de l'âge précédent; néanmoins les deux Caffieri ont laissé des œuvres remarquables. Les ondulations de leurs meubles sont pleines de charme ; ils firent, comme tous leurs contemporains, un grand usage de la marqueterie et du plaquage.

Le règne de Louis XVI eut aussi son style. Il fait pressentir celui de l'Empire et rappelle celui de Louis XV. Les ondulations diminuent ; un souvenir des formes antiques pénètre déjà la contexture générale : c'est un style de transition et c'est, en même temps, un style de décadence. Il relie le meuble d'aujourd'hui au meuble d'autrefois.

Jusqu'en 1371, la fabrication du meuble fut réservée à la corporation des charpentiers-huchiers. Ils fournissaient les stalles et les autels aux églises, des ameublements somptueux aux grands seigneurs, enfin des mobiliers ruclimentaires aux pauvres gens. En 1371, comme l'industrie du meuble prenait chaque jour plis d'importance, on détacha de la corporation ^os charpentiers-huchiers celle des menuisiers-huchiers. L'ornementation s'affinant et se compliquant sans cesse, on dut bientôt la confier à des ouvriers spéciaux; ce furent les imagiers. Ils eurent le

privilège des sculptures sur pierre et sur bois. Plus tard, quand la mode des grands écrins à bijoux se répandit, une corporation se forma pour les exécuter : celle des écriniers. Les ébénistes n'existent, en tant que corporation, qu'à partir du xvne siècle. A cette époque les bois des Iles, d'Asie et d'Amérique prennent une grande place dans le meuble de luxe ; le plus employé est l'ébène dont on aime le beau noir, tranchant sur les tons éteints des ta pisseries, et dont le grain serré se prête à la sculpture. Les corporations de l'ameublement res tent vivaces jusqu'à la Révolution qui les abolit, libère les ouvriers des entraves que leur imposait une jurisprudence caduque et crée, en quelque sorte, les conditions de l'industrie moderne.

Bahut de la Renaissance, surmonté d'un portrait de Charles-Quint en bois sculpté et peint, de l'école allemande.

(Musée du Louvre. 1

Si on vous demande de définir le mot «meuble", la réponse vous paraît simple au premier abord; et, pourtant, vous ne parvenez pas à la formuler.

Vous ouvrez un dictionnaire, et vous trouvez : « Meuble : tout ce qui sert à orner une maison et qui peut se transporter. » Cette définition n'en est pas une. Le dictionnaire, incapable de résoudre la difficulté, l'a tournée. Le mot « meuble » représente donc des objets bien complexes pour qu'on ne puisse le définir? Non, mais il ne représente aucun objet précis. Pour en donner le sens il faut le commenter. En omettant le sens juridique du mot, on peut dire que les tables, chaises, lits, fauteuils, armoires, bahuts, dressoirs et autres objets semblables sont des meubles. Le meuble est l'œuvre du menuisier. Les tentures, les rideaux, les dais, les baldaquins, les tapis, les draperies, les coussins, ressortissent de la décoration et appartiennent au tapissier : ce ne sont pas des meubles. Le tapissier n'est pas toujours étranger à la fabrication des meubles. Il ne se contente pas de livrer au public le travail de l'ébéniste; très souvent il l'achève. Aux carcasses que lui livre le fabricant il apporte parfois un supplément de beauté, presque toujours un complément de confort. Aux lits, il ajoute les matelas, les sommiers, les couvertures; aux fauteuils les ressorts, aux chaises les rembourrages. Un meuble qui sort de ses mains ne retourne plus chez l'ébéniste ou le menuisier. Le domaine de ceux-ci est donc parfaitement limité. C'est de leur travail que nous allons nous occuper.

Le fabricant de meuble prend tantôt le nom d'ébéniste et tantôt celui de menuisier; mais il

n'y a plus aucune différence aujourd'hui entre la production de l'un et de l'autre. Il y en avait une autrefois. Le menuisier était le charpentier qui travaillait aux ouvrages menus, et, par conséquent, cà la fabrication des meubles; mais il n'avait

Fauteuils et cabiuet. — Travail de la Renaissance. (Musée du Louvre.)

jamais fait que l'apprentissage d'un charpentier et il ne produisait que des meubles communs, d'usage courant, de fabrication grossière et sans élégance. L'ébéniste, au contraire, travaillait aux meubles de prix. L'ébène était son bois favori, mais il employait tous les bois des Iles. Ce sont les conditions nouvelles du travail, les nécessités de la vie contemporaine qui ont pratique-

ment supprimé toute distinction entre l'ébéniste et Je menuisier.

Le bois est la matière première essentielle à la fabrication du meuble. Le métal, malgré tous les progrès accomplis dans son travail, n'est pas encore parvenu à le détrôner. On ne fait encore de meubles ni en acier, ni en aluminium, ni en fer forgé. Il faut s'en féliciter. Cette substitution du métal au bois tuerait la vie du meuble. Le bois a son langage, ses gaîtés, ses tristesses; le métal, s'il est d'une solidité à toute épreuve, est d'une rigidité et d'une froideur qui s'accommodent mal avec l'intimité d'un intérieur.

Le bois d'ameublement, depuis l'heure où il a terminé son existence végétale, commence, à travers les ateliers et les appartements, une vie artificielle beaucoup plus active que celle qu'il menait dans la forêt. Il y a des essences trop dures ou trop grossières, d'autres trop molles ou trop délicates pour servir à l'ameublement, mais la majorité des boisjouent leur rôle dans la fabrication de nos mobiliers. On emploie aussi bien les bois indigènes que les bois exotiques pourvu qu'ils soient légers, souples et surtout d une insensibilité absolue aux variations atmosphériques.

Longtemps, les bois indigènes ont été seuls en usage dans l'ébénisterie, par la raison péremptoire qu'on ne connaissait pas les bois exotiques. Du jour où les Antilles commencèrent à nous envoyer des essences nouvelles, la mode en

répandit bien vite l'usage, et, pendant un temps, ils supplantèrent presque complètement les bois indigènes clans les mobiliers élégants. On les appelait, alors, bois des Iles, en l'honneur des Antilles qui nous les expédiaient. Maintenant,

Co ÏVe de mariage de la Renaissance, surmenti d'un buste de femme en faïence de Faenza. (Musée du Louvre.)

une répartition judicieuse règle l'emploi des essences, et les bois indigènes se sont relevés de la déchéance dans laquelle ils étaient injustement tombés. Leur prix de revient très élevé n'a pas permis d'utiliser les bois exotiques à l'ébénisterie courante. Aujourd'hui, les meubles en matière massive et les bâtis destinés à recevoirun placage,

sont toujours fabriqués en bois indigènes . Les essences exotiques sont généralement réservées au placage: seuls le palissandre, l'acajou, l'ébène servent encore aux travaux d'ébénisterie massive.

Les bois indigènes sont très nombreux : on ne peut songer à en donner ici une é numération complète. Parmi les plus employés citons seulement l'amandier, l'aulne, le buis, le merisier, le chêne, le cyprès, l'érable, le hêtre, le houx, l'if, le lentisque, le marronnier, le cerisier, l'orme, le peuplier, le platane, le pommier, le prunier, le sapin, le tilleul. Les essences exotiques sont presque aussi variées; les principales sont l'acajou, l'amarante, l'amboine, l'angika, le calyator, le bois de Cayenne, le courbarel, l'ébène, l'érable d'Amérique, le grenadille, le citronnier, le bois de rose, le santal et le thuya. Le palissandre et l'acajou sont les deux bois exotiques les plus communs. Il n'y a pas très longtemps qu'on emploie l'acajou. En 17â0, un célèbre médecin de Londres, Gibson, reçut de son frère, capitaine de vaisseau, plusieurs billes d'acajou ayant servi de ballast à son vaisseau revenant des Indes Orientales. Il les confia à des charpentiers, mais ils trouvèrent la matière trop dure et renoncèrent à s'en servir. Gibson fit alors venir le célèbre ébéniste Wollaston et lui demanda de travailler le bois. Wollaston se décourageait à son tour quand il eut l'idée de fabriquer des outils plus puissants qui vainquirent la résistance de la matière. Il construisit

à Gibson un bureau qui fit l'admiration générale. De ce jour l'acajou fut à la mode. Il conserve encore sa vogue, grâce à la variété de son veinage, à la franchise cle ses tons et à leur durée.

On prétendait, il y a quelques années, que

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Grand coffre en bois. — Renaissance française. (Musée du Louvre.)

l'avenir appartiendrait aux bois venant d'Algérie, au cèdre, à l'olivier, au chêne-liège, au cactus et surtout au thuya dont la souplesse et la résistance sont remarquables. Les faits n'ont pas jusqu'ici réalisé ces prévisions et rien ne prouve qu'ils les réaliseront. La mode exerce sur le choix des bois une action que la logique ne parvient pas toujours à expliquer.

Avant de travaillerun bois, l'ébéniste s'assure cle

sa qualité, regarde s'il n'y découvre pas de tare, examine avec soin la grosseur et la dureté des nœuds. Il vérifie aussi son degré de dessiccation. Les assemblages d'un meuble fabriqué avec du bois humide se disjoindraient, ses plans se gondoleraient vite et sa beauté et sa solidité se trouveraient simultanément compromises.

Le séchage est donc une des opérations préliminaires les plus importantes de Tébénisterie. Sa phase première semblera au moins paradoxale. On laisse séjourner les billes de bois pendant deux ou trois mois dans l'eau courante afin d'en faire disparaître les derniers fragments de moelle, éléments de décomposition. Le meilleur séchage s'opère ensuite à l'air libre, mais il est très long dans ces conditions : jamais il n'est définitif avant trois ou quatre mois . Pour l'accélérer, on renferme parfois les bois dans des chambres surchauffées; on gagne ainsi du temps, mais aux dépens souvent de la solidité. On a essayé, dans le courant du siècle dernier, divers procédés de dessiccation artificielle; aucun n'a donné de bons résultats.

Après avoir séché le bois, on peut le teindre. Les teintes naturelles des différentes essences sont très variées. Elles ne suffisent pas, cependant, à satisfaire la mode ; aussi donne-t-on aux bois tous les tons imaginables. Ce maquillage peut avoir pour but d'imiter, avec de la matière commune, des essences exotiques, d'aviver ou d'atténuer les tein'es naturelles, de pro-

Cheminée de la Bibliothèque du château de Bonnétable (Sarthe) Style Renaissance.

curer enfin aux marqueteurs des nuances qu'ils ne trouveraient pas clans les forêts.

La coloration du bois s'opère toujours avec des matières transparentes, car elle ne doit pas voiler le veinage, élément de beauté. On emploie plusieurs procédés pour la pratiquer : les plus répandus sont la cuve, l'éponge et le pinceau. Pour teindre à la cuve, on trempe le bois pendant un certain temps dans une cuve remplie de matière colorante. C'est évidemment le meilleur moyen. Il permet d'imprégner profondément de couleur les fibres du bois ; mais il n'est applicable qu'aux pièces qui ne sont pas encore assemblées, car les assemblages, collés ou même cloués, ne résisteraient pas au séjour dans le bain colorant. Les meubles terminés se teignent au pinceau ou à l'éponge ; on passe sur leur surface un pinceau ou une éponge imbibés de teinture, chaude ou froide selon sa nature.

Avant d'être définitivement transformé en table, en lit, en chaise, avant de concourir aux commodités de la vie domestique, le bois d ébéniste rie subit toute une série de transformations plus ou moins compliquées selon la nature du meuble, son luxe et son prix.

Les marchands de bois livrent les essences aux fabricants sous forme de billes. Ces billes sont d'abord débitées aux longueurs et aux épaisseurs voulues, puis elles sont corroyées, c'est-à-dire aplanies et lissées. S'il est nécessaire, on les cintre. On peut obtenir le cintrage en chauffant

le bois au-dessus d'un feu clair, puis en l'assujettissant fortement sur un calibre qui lui donne sa forme, et sur lequel on le laisse jusqu'à complet refroidissement. Mais ce procédé n'est pas le plus

Armoire à deux corps. — École du MiJi de la France (xvn° siècle). (Musée du Louvre.)

courant. Avant de placer le bois sur le calibre, on préfère le tremper clans l'eau bouillante; on l'enferme souvent aussi dans une caisse à l'intérieur de laquelle on projette un jet de vapeur bouillante. C'est ainsi qu'on donne leur forme aux meubles en bois courbé.

3h LES INDUSTRIES ARTISTIQUES

Les bois des meubles les plus grossiers sont presque toujours ornés de moulures. Le moulurage se pratique à la main ou à la machine par des procédés très simples, empruntés à la menuiserie courante et qui ne nécessitent aucune connaissance du dessin de la part de l'ouvrier. Toutes ces opérations terminées, l'ébéniste assemble enfin les pièces préparées : il « construit » son meuble.

Ses outils n'ont pas beaucoup changé depuis l'antiquité. Ils sont très nombreux. Les uns servent à débiter : les scies à refendre, à débiter, à l'allemande, à chantourner, à double lame, à cheville, à découper, passe-partout. D'autres sont employés au corroyage : la varlope, la demi-varlope, la varlope à onglets, le rabot, les ciseaux, les fermoirs, les bedaines, les gouges, les becs de cane, les vrilles, les tarières, les vilebrequins ; les tourets percent et creusent; les compas, les mètres, les règles, les fils à plomb, les mureaux mesurent et tracent; on assemble avec les bouvets, les trusquins, les guimbardes; et les guillaumes, les feuillerets et les bouvets à noix permettent de moulurer.

Les progrès du machinisme n'ont pas amené de transformation essentielle dans la fabrication du meuble. La consommation n'est pas assez régulière pour qu'il soit économique d'employer des machines dont le mouvement, aveugle et régulier, n'est capable que de reproduire perpétuellement les mêmes formes. D'ailleurs, les parties les plus importantes du travail, l'assemblage, le placage,

ne peuvent s'opérer qu'à la main. Il y a cependant quelques instruments mécaniques dont l'utilité en ébénisterie est, aujourd'hui, incontestée.

La scie circulaire est le plus important. Son travail est extrêmement rapide et beaucoup plus régulier que le sciage cà la main. Les bâtons de chaises communes, les anneaux de rideaux

Table.

Époque de la Renaissance. (Musée du Louvre.)

se fabriquent presque toujours à l'aide de machines spéciales, et la toupie à moulurer permet de décorer à peu de frais les mobiliers des ménages très pauvres. Quelques grandes maisons du faubourg Saint-Antoine se vantent de ne travailler qu'à la machine. Mais il n'en est rien. Elles perdraient de l'argent en employant ce mode unique de fabrication. Sans doute,

la machine aplanira en une minute la planche qu'un ouvrier met un quart d'heure à varloper. Mais à quoi cela sert-il ? La consommation n'augmente pas en proportion de la production.

La scie circulaire rend surtout de grands services dans la préparation des feuilles de placage. Elle permet de les fournir à si bon compte que Tébénisterie la plus commune peut facilement les employer. On arrive à tirer d'une planche de â5 millimètres d'épaisseur vingt-quatre feuilles de placage. Il est vrai que, dans la pratique, on ne partage généralement la planche de â5 millimètres qu'en douze feuilles; les placages trop minces ne résistent pas au travail. La fabrication de feuilles de placage constitue une industrie spéciale que ne pratique pas l'ébéniste. Il fournit les planches qu'on lui rend sous forme de rouleaux minces qui ressemblent à des manuscrits anciens.

Le premier soin de l'ébéniste qui plaque un meuble est de passer ses feuilles à l'eau; il leur donne ainsi la souplesse voulue; puis, avec de la colle forte, il encolle son bâti et pose ses feuilles de placage , Jusque-là le travail est très simple, mais il se complique dès qu'il s'agit d'obtenir l'adhérence entre le bâti et le placage. Il faut que cette adhérence soit parfaite, sous peine de voir bientôt la feuille, très mince, se gondoler, se boursoufler ou se déchirer. On connaît plusieurs procédés pour l'obtenir : 1° Le procédé au mar-

:jt

teau : il consiste à presser fortement la paume d'un marteau sur le placage pour lui faire prendre corps sur le bâti, mais il ne donne pas toujours de bons résultats, quelle que soit l'habileté de l'ouvrier qui le pratique ; â° le procédé à la cale est plus commun : l'ouvrier recouvre d'une planche son bâti habillé de la feuille de placage et met tout en presse à l'aide de cales qu'il serre fortement. Ni le marteau ni la cale ne permettent de plaquer les surfaces courbes; on emploie, pour elles, les sacs de sable ; 3° au lieu de serrer les cales sur une planche horizontale, on les applique sur des sacs de sable chaud qui embrassent la courbe de la surface; h° pour les surfaces circulaires, on remplace les cales par une sangle qui appuie uniformément sur tous les points. C'est le procédé de la sangle.

Fauteuil. — Travail de la Renaissance.

(Musée du Louvre.)

Le placage terminé, l'ouvrier procède au replanissage, corroyage très léger qui supprime toutes les aspérités du bois et le prépare au polissage et au vernissage. Ce sont les deux dernières opérations que subit le meuble avant d'être complètement achevé. L'ébéniste polit avec un racloir, une pierre ponce, du papier de verre ou du tripoli, soit à sec, soit après avoir humecté le meuble de lait ou d'huile. Il l'assèche en y projetant une poudre impalpable de tripoli et lui donne son éclat en le frottant avec un tampon de laine; il le vernit enfin. Le vernis ne fait pas briller le bois, comme on le croit ordinairement; mais il conserve l'éclat que lui a donné le polissage.

Le faubourg Saint-Antoine est le centre de l'industrie du meuble de la France entière. Des villes de province ont essayé, pendant ces dernières années, de lui faire concurrence. Marseille, Toulouse, Lyon, Dijon, Nantes, Lille, Angers, etc., ont monté des fabriques de meubles. Elles avaient de grandes chances de succès, car la main-d'œuvre est beaucoup moins chère dans les départements qu'à Paris : néanmoins, le faubourg Saint-Antoine conserve encore sa suprématie. Ce n'est guère que depuis le milieu du siècle dernier que l'industrie du meuble occupe ce quartier de Paris. Les ébénistes ont éprouvé le besoin de se grouper autour des scies circulaires, des toupies à moulurer, — machines-outils trop chères pour que les petits fabri-

cants puissent les posséder, — et de ne pas s'éloigner non plus des fabricants de feuilles de placage, des marqueteurs, des tourneurs dont les industries leur sont indispensables.

Une visite au faubourg Saint-Antoine est une des promenades les plus curieuses de Paris. Sauf le quartier de la Bièvre, où Ton travaille presque uniquement le cuir, il n'y a pas de coin de la capitale qui possède une telle unité, un tel caractère, une telle originalité que le vieux faubourg. De la place de la Bastille, vous suivez sa large artère, l'antique domaine du peuple de Paris, le berceau des soulèvements populaires aux jours d'émeute. Une foule de travailleurs et de commerçants affairés grouille le long des trottoirs. Aux rez-de-chaussée de toutes les maisons des boutiques uniquement occupées par les industriels du meuble : menuisiers, marqueteurs, sculpteurs, tourneurs, plaqueurs, marchands de fournitures s'encastrent entre les grands magasins de vente qui drainent les meubles des petits fabricants. Aux devantures se dressent des pyramides de meubles vernis à neuf et dont le prix modique aguiche le client. Des commis accostent les passants et affermissent les désirs hésitants en vantant la qualité des bois, l'élégance des formes. Plus loin, voici de hautes bâtisses nouvellement construites. Tout le jour elles retentissent du fracas des machines; le soir elles s'illuminent de cent lampes électriques. Ce sont les fabriques qui ont tenté de remplacer entiè-

hO LES INDUSTRIES ARTISTIQUES

rement la main-d'œuvre humaine par le travail mécanique. Plus loin encore s'ouvrent des cours aux pavés disjoints, bordées de petites échoppes vitrées. Au fond, clans un pavillon en brique, une machine à vapeur distribue la force motrice aux tourneurs, aux plaqueurs qui occupent les échoppes. Entrez dans une maison du faubourg ou d'une rue avoisinante. Au milieu d'un concert de coups de marteaux, de ronflements de varlopes, de grincements de scies, vous grimpez un escalier noir et sale. Tous les étages sont habités par des ébénistes. Ils occupent deux ou trois grandes pièces empuanties d'une odeur de cire, de vernis, de bois fraîchement scié, de sueur humaine. Quinze, vingt, quelquefois trente ouvriers travaillent là dans les périodes d'activité; mais leur nombre se réduit de plus delà moitié pendant la morte-saison. Ce sont surtout les marchands de province qui s'approvisionnent chez ces ébénistes. Depuis quelques années, les particuliers leur commandent souvent aussi leurs ameublements. Dans l'industrie du meuble, l'intermédiaire disparaîtra plus rapidement, peutêtre, que dans toute autre. Le consommateur comprend déjà quel intérêt il trouve à s'adresser directement au producteur.

En dehors des fabricants du meuble courant, solide, mais sans prétentions artistiques, il y a deux sortes d'ébénistes au faubourg Saint-Antoine. Les uns, possesseurs de grandes et vieilles maisons, ne travaillent que sur commande, n'em-

LES INDUSTRIES ARTISTIQUES Al

ploient que des ouvriers d'élite, ne fabriquent

La fabrication du meuble. — Atelier d'ébénisLerie.

que des meubles de luxe. Leur nombre décroît

rapidement. Ils ne sont pas en mesure de faire face aux nécessités de l'industrie moderne, et ils ne trouvent plus assez de clients riches pour soutenir leur réputation et paver leurs ouvriers. Les autres fabriquent le meuble de pacotille : ce sont les trôleurs. Ouvriers sans travail, petits patrons sans commandes, ils exécutent chez eux, pour s'occuper, des meubles d'une fragilité inconcevable qu'ils vendent ensuite comme ils peuvent. On n'est pas exactement fixé sur l'origine du mot de trôleurs qui les désigne. Il vient peut-être de ce qu'ils font porter au marché leurs meubles terminés par de lourds Auvergnats qui vont d'un pas pesant, trôlant, selon l'expression populaire. Il existe un marché de la trôle, qui se tient tous les vendredis, avenue Ledru-Rollin ; mais les trôleurs ne peuvent vendre leurs meubles, la plupart du temps, qu'à des prix dérisoires, aux marchands en gros qui exploitent leur misère.

Il est impossible de fixer le nombre des trôleurs de Paris; il est essentiellement variable, et augmente beaucoup pendant la morte-saison. Une bonne partie des trôleurs parisiens est composée d'ouvriers piémontais qui, parfois, se contentent toute leur vie des bénéfices de la trôle. Ils peuvent le faire plus facilement que les ouvriers parisiens, car ils ont moins de besoins matériels. Ils sont très capables, d'ailleurs, d'exécuter du travail de bonne qualité, et les marchands français importent, malgré les droits de

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douane, des meubles de luxe fabriqués en Piémont ou en Lombardie.

Parfois le trôleur emploie des ouvriers. Comme il ne gagne lui-même que â à h fr. par jour, on voit à quel taux dérisoire il peut les payer. Souvent même il ne les paye pas, se contentant de les nourrir et de les loger. Les ouvriers ébénistes les mieux rémunérés, à Paris, sont naturellement les plus habiles :

les ouvriers du meuble de luxe. Ils sont 3.000 environ. Les plus favorisés touchent 90 à 95 centimes l'heure, ce qui est fort peu, si l'on songe qu'on exige d'eux des connaissances artistiques assez étendues.

Le meuble courant emploie 7.000 ouvriers environ, qui occupent une situation intermédiaire entre les trôleurs et les ouvriers du meuble de luxe.

Les salaires étaient beaucoup plus élevés autrefois, — aussi les meubles étaient-ils mieux fabriqués. Le meuble contemporain est moins solide que le meuble ancien, parce que l'ou-

Chaire de la Renaissance. — L'Annonciation de la Vierge sculptée au dossier. (Musée du Louvre.)

hh LES INDUSTRIES ARTISTIQUES

vrier, moins payé, n'y passe pas le même temps. D'ailleurs, le voudrait-il qu'il ne le pourrait pas. La rapidité de la production est une nécessité de l'industrie contemporaine. Le client ne veut pas attendre, ne veut pas comprendre qu'il faut du temps pour exécuter un travail bien fait. Il presse le fabricant; et celui-ci, à son tour', pour hâter l'ouvrier, le paye aux pièces au lieu de le payer à la journée.

A comparer les meubles de l'antiquité égyptienne ou romaine, du moyen âge, de la Renaissance, du siècle de Louis XIV à nos meubles contemporains, on ne trouve pas grande différence. La nature des meubles n'a pas changé depuis l'antiquité. Le meuble est, avant tout, un objet usuel. Il n'a de raison d'être que s'il répond à des besoins, et les besoins essentiels de l'humanité n'ont jamais changé. Le lit, le siège, et tous leurs composés, sont nés du besoin de s'asseoir et de se coucher. La nécessité de poser les objets à hauteur de la main a produit les tables, les guéridons, etc., et celle de les enfermer a donné naissance aux coffres, bahuts, armoires. Bien entendu, les types ne sont pas restés immuables à travers les siècles. Les habitudes, les influences climatériques, la mode surtout les ont variés à l'infini. Le moyen âge avait une prédilection pour les coffres, la Renaissance pour les hautes chaires en bois sculpté, le siècle de Louis XIV pour les fauteuils majestueux, moelleux et profonds. L'avenir n'inventera pas de type essentiel

de meuble nouveau, à moins que la conformation de l'homme ne se modifie, ce qui n'est pas probable.

Les meubles les plus employés, parmi ceux qui servent à s'asseoir ou à se coucher, sont les pliants, tabourets, poufs, chaises, prie-Dieu, chauffeuses, canapés, lits.

Le luxe, la fantaisie en augmentent les variétés à l'infini, mais le lit et la chaise seuls sont indispensables. Il n'y a pas de ménage, si pauvre soit-il, sans chaise et sans lit.

La production de ces deux meubles est, par conséquent, la plus importante de l'ébénisterie : tous les fabricants y contribuent et la concurrence les oblige à nous livrer à très bas prix ces accessoires indispensables de notre vie.

Le bahut, le coffre sont les types primitifs et simples de meubles servant à renfermer les objets. Il est curieux de suivre leur transformation à travers les siècles. Ajoutez-y des pieds et vous en faites le cabinet. Bouchez les intervalles des pieds du

Buffet de la Renaissance. — Écoh lyonnaise. (Musée du Louvre.)

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cabinet, vous avez l'armoire. Vitrez les portes de l'armoire, vous la métamorphosez en bibliothèque. Coupez l'armoire en deux et surmontez-la d'une tablette, vous fabriquez une crédence, un dressoir, un buffet.

Quelle place a tenue dans l'art du meuble le siècle qui vient de finir? La question a déjà été posée et résolue. On s'accorde à lui en attribuer une moins grande qu'aux siècles précédents.

Le xixe siècle naissant a connu le style empire. L'art du meuble était déjà en décadence. Les artistes, même les plus célèbres, ne valaient pas ceux du siècle précédent. L'unité n'existait déjà plus entre les bâtis et l'ornementation. La qualité des matériaux employés était moins bonne; on sacrifiait déjà au faux luxe, aux dépens de la solidité. Il n'y a cependant pas de solution de continuité entre l'ébénisterie du temps de Louis XVI et celle de l'époque impériale. La Révolution n'a pas rompu brutalement la tradition du meuble : son action a mis trente ans à s'accomplir. On peut discuter la beauté du style empire ; il faut bien reconnaître qu'il est encore fortement caractérisé. Après lui commence la décadence absolue, le règne du lourd, du clinquant, du faux luxe. L'époque de Louis-Philippe n'a connu ni la solidité ni la beauté, et, depuis lors, tout a été de mal en pis. La lamentable stérilité d'imagination des ébénistes a ému non seulement les artistes, mais encore les économistes qui ont constaté une baisse sensible dans notre

exportation. Les uns et les autres ont cru, pendant un temps, qu'on pourrait enrayer la décadence en reprenant la tradition de la Renaissance interrompue par la Révolution. Pendant plus de

Console Louis XIV. (Palais de Versailles.)

trente ans ils ont préconisé l'imitation des styles anciens. On voit maintenant seulement combien leur remède était inefficace. L'interruption de tradition provoquée par la Révolution correspond à un bouleversement social : elle est donc logique. Dans l'existence nouvelle que la France

a vécue au xixe siècle, les liens brisés à la mort de Louis XVI n'ont pas été renoués : la tradition artistique ne peut pas être reprise davantage. Il ne serait pas à souhaiter d'ailleurs qu'elle le soit. Quand le gothique eut vécu trois siècles, il s'exaspéra et noya sa majesté première au milieu d'une infinité de dentelures trop mièvres, et trop molles. De même, au xvuie siècle, les idées et les modèles de la Renaissance étaient singulièrement abâtardis et affadis. Nous n'avons à regretter ni les oiseaux, ni les faveurs, ni les fleurs, ni les carquois dont on surchargeait alors la tête des lits, le fronton des armoires, le dossier des chaises.

Pour trouver le remède à la crise que traverse le meuble il faut en connaître les causes. Elles sont nombreuses. D'abord la nécessité de gagner leur vie a empêché les jeunes ouvriers de faire un apprentissage sérieux. Ils n'ont pas eu le loisir de passer quelques années d'études chez un bon maître et leur bonne volonté n'a pas pu suppléer à leur ignorance. La vie leur a été rendue plus dure encore par l'invasion des ouvriers étrangers, italiens et suisses, qui, travaillant à meilleur compte, ont fait à nos nationaux une concurrence qui a provoqué l'abaissement général des salaires. La qualité du travail s'en est ressentie.

Les fabricants ont contribué à la dépréciation île nos marchandises. Au lieu de s'unir pour résister à la concurrence étrangère, ils ont fait son jeu. Ils ont entrepris une lutte de maison à maison,

baissant leurs prix pour combattre leurs voisins, alors que l'étranger soutenait ses tarifs. Ils n'ont pas pu résister à ce régime. Ils se sont rattrapés sur la qualité de la marchandise. Ils

Bureau Empire. (Palais du Grand T;

avaient, jusque-là, de bons dessinateurs; ils n'ont plus pu les payer et ils ont dû les congédier. Les bons dessinateurs, ne trouvant plus d'emploi, se sont tournés vers d'autres branches de l'industrie : il n'est plus resté aux ébénistes que les

médiocres. Ceux-ci n'ont pas su prévenir les désirs et les besoins de leurs contemporains. Fatalement les fabricants se sont rejetés sur les modèles qu'ils trouvaient dans les musées.

On a dit que pour sortir de la crise que nous traversons il est nécessaire de faire revivre les antiques corporations, leurs traditions et leur discipline qui donneraient de l'unité à l'industrie du meuble. Ce moyen serait détestable. Les corporations sont en opposition absolue avec notre vie sociale. Elles ne rendraient aucun service sous notre régime. Il serait même impossible d'assujettir les travailleurs à leurs règles. Les syndicats sont là pour remplacer les corporations. Pour peu qu'ils comprennent leur devoir, ils peuvent prendre une influence capitale, non seulement sur l'amélioration matérielle de la condition des ouvriers, mais encore sur le développement de l'art lui-même. Il est probable qu'ils n'y failliront pas. Ils deviennent un rouage plus important chaque jour de la vie du prolétariat et la conscience de leur mission grandit en eux avec leur force. Déjà la chambre syndicale de l'ameublement a créé, sous le nom de « Patronage des Enfants de l'ébénisterie », des cours où on enseigne aux apprentis la géométrie élémentaire et descriptive, la perspective, le dessin technique, le modelage et l'histoire de l'art. La chambre syndicale ouvrière de l'ébénisterie et du meuble sculpté a également ouvert des cours gratuits de dessin et de modelage, destinés aux

futurs ébénistes. La Ville a suivi ces exemples. Disposant de capitaux plus considérables que les associations syndicales, elle a voulu compléter leur œuvre en y ajoutant l'instruction pratique. Elle a créé l'école Boule où l'on apprend aux jeunes gens à la fois l'histoire, la théorie et la pratique de l'art du meuble.

Grâce à cette activité, grâce à celle des artistes qui ne craignent plus d'apporter leur concours à l'art industriel, grâce aussi à la bonne volonté du public, notre industrie du meuble tente un vigoureux effort pour sortir de la crise qui menaçait de la conduire à la déchéance complète. Abdiquant tout faux orgueil, elle n'a pas craint d'adopter une esthétique que lui offrait l'étranger, quitte à la transformer selon le goût et les besoins de l'acheteur français. Le modem style a déjà modifié son caractère depuis le jour où les Anglais et les Belges l'ont introduit chez nous, et il n'a pas encore atteint son développement définitif. Son principe décoratif est excellent et très souple. Il prétend produire la grâce et la beauté par la combinaison de courbes et de volutes qui forment une langue singulièrement nuancée et expressive. On peut reprocher à ses premières productions un peu de mièvrerie, une allure un peu trop grêle, un peu trop mesquine; mais ce sont des défauts dont il se corrigera facilement après les tâtonnements inévitables du début. Déjà ses recherches de couleurs ont été couronnées d'un plein succès. Il harmonise la nuance du meuble

avec son emploi, et avec le milieu qu'il doit occuper. Rien n'est plus logique et rien n'est plus artistique. Cette source d'art a de plus l'avantage d'être intarissable : la variété des teintes est infinie et pour peu que l'ébéniste soit artiste, il tirera de leur combinaison les effets les plus charmants et les plus imprévus.

On peut, en somme, envisager l'avenir du meuble français sous un jour moins sombre qu'il eût fallu le faire il y a dix ou quinze ans. Nos industriels ont trouvé des issues à l'impasse où ils étaient enfermés, l'activité ouvrière s'est réveillée, chacun a compris les nécessités de l'heure présente. Un effort si général et si harmonieux ne peut pas être perdu : il doit aboutir à une belle renaissance du meuble français.

Panneaux de coffre.

Époque de la Renaissance. (Musée du Louvre.

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