CHAPITRE II
Tapis et tapisserie.
Le tapis et la tapisserie ne semblent pas essentiels à l'existence. Il est à peu près évident qu'on peut vivre sans tentures sur les murs et sans laine tissée sous les pieds : on est tenté de classer tapis et tapisseries parmi les industries de luxe. Et pourtant, avant même d'être devenus sédentaires, les peuples connaissaient les nattes, qui ne sont en réalité que des tapis ; très tôt ils ont aimé à tendre des tissus ornés aux parois de leurs demeures. Pour expliquer l'emploi du tapis, nous n'avons plus l'excuse de coucher sur la terre nue qu'on peut invoquer en faveur des peuples nomades, et, pourtant, il n'est pas un ménage, si pauvre soit-il, qui ne veuille posséder au moins un bout de moquette. En Angleterre, surtout, les malheureux se passeraient plus aisément de lit que de tapis.
Sur aucun art industriel, peut-être, nous n'avons de documents archéologiques aussi anciens, aussi précis, aussi nombreux que sur le tapis et la tapisserie. Cette abondance tient certainement à la vogue dont ont joui tous deux depuis la plus haute antiquité. Nous savons
5h LES INDUSTRIES ARTISTIQUES
que l'intérieur du temple de Jérusalem était décoré de tapisseries. Philostrate rapporte que les palais des rois d'Assyrie étaient ornés d'étoffes tissées d'or et d'argent. Les Égyptiens ont laissé des bas-reliefs d'un intérêt de premier ordre pour l'histoire de la tapisserie. Ils représentent deux ouvriers en train de travailler à un métier et nous voyons, non sans surprise, que ce métier est à peu près identique au métier de haute lice que nous employons encore.
L'Orient fut, dans l'antiquité, le grand producteur de tapis et de tapisseries. Il en fournissait la Grèce qui en faisait un grand usage mais ne les fabriquait pas; plus tard il en fournit Rome. Les Romains apprécièrent vite les beaux tissus. Ils les achetaient des prix invraisemblables. Néron paya, dit-on, des tentures h millions de sesterces, ce qui représente 800.000 francs de notre monnaie. A l'époque de la décadence, au moment où la race romaine épuisée avait dégénéré, les jeunes nobles romains occupaient souvent leurs loisirs à fabriquer de la tapisserie. Ce détail a son importance; il prouve d'abord que la vogue de la tapisserie n'avait pas diminué à la fin de l'Empire; il montre ensuite que les procédés de fabrication étaient alors assez connus en Occident pour que les jeunes oisifs pussent les pratiquer sans peine.
Le christianisme naissant, dont la vie matérielle emprunta largement à l'antiquité païenne, employa des tapisseries dont il orna ses églises.
Les Chrétiens possédaient, selon les chroniqueurs, de très riches étoffes dont plusieurs étaient semées de pierres précieuses.
Avec le moyen âge la tapisserie se transforma complètement. On ne peut fixer de date à sa métamorphose. Elle s'opéra lentement, le long de plusieurs siècles, au milieu du silence de la vie monacale, dans les cloîtres où moines et nonnes trompaient la longueur des jours en s'astreignant à des travaux manuels. De rares faits précis jalonnent l'histoire de cette époque. On sait que vers 985 il y avait à Saumur, au monastère de Saint- Florent, une célèbre manufacture de tapisseries. Au xie siècle les tapissiers de Poitiers étaient réputés pour leur habileté. Avec les croisades l'histoire de la tapisserie s'éclaire; l'emploi des tentures devient plus fréquent. Dans les manoirs, les châtelaines occupent leurs loisirs à des travaux de tapisserie. Les murs des grandes salles se couvrent de panneaux qui en atténuent la froideur. De nombreuses villes de France excellent dans la fabrication des tentures ; parmi celles dont la renommée est parvenue jusqu'à nous, les premières sont Reims, Troyes, Beauvais, Aubusson. La France ne tient pourtant pas à cette époque la première place dans l'art de la tapisserie : l'Angleterre la surpasse sans contredit. Cette supériorité est si peu contestée par les contemporains qu'on appelle du nom générique d'ouvrage anglais toutes les belles tapisseries, quelle que soit leur provenance. Ce n'est que vers le
xnc siècle que les tentures flamandes commencent à se répandre en Europe. Mais leur renommée croît rapidement, au point d'éclipser toutes les autres. Tous les souverains viennent bientôt chercher des tapissiers en Flandre.
La vogue des tapis n'a pas été moins grande au moyen âge que celle des tapisseries. En France on employait les tapis importés d'Orient, mais les « tapissiers sarrazinois » en fabriquaient sur place à la manière orientale. Dans la « Stromatourgie », une petite histoire de la tapisserie écrite au xvne siècle par Pierre Du Pont et qui constitue un des documents les plus curieux de l'histoire de cet art, on trouve d'intéressants renseignements sur les tapissiers sarrazinois : « Il est à présumer qu'après l'entière ruine des Sarrazins par Charles-Martel, en l'an 726, quelques-uns d'iceux qui sçavoient faire de ces tapis, fugitifs ou vagabonds au possible, réchappes de la défaite, s'habituèrent en France pour gaigner leur vie et commencèrent à faire et établir une manufacture de tapis sarrazinois. De sçavoir de quelle fabrique ni de quelle méthode étoient faicts lesdits tapis on n'en peut juger, sinon que l'on voit par une sentence de 1302 que ces tapissiers sarrazinois sont institués beaucoup devant les tapissiers de haute lice et estoient en possession dès longtemps, mais sur leur déclin, et que lesdits tapissiers de haute lice commencèrent à naître pour ensevelir et mettre hors lesdits sarrazinois comme ils ont fait. »
Au moyen âge les tapis et les tapisseries n'étaient employés qu'à la décoration des églises et à l'ameublement des châteaux seigneuriaux.
Métier de haute lice. — Manufacture des Gobelins. (Cliché G. Vitry.)
La bourgeoisie se garantissait de l'humidité et du froid en recouvrant de tresses de jonc les murs et les dalles des maisons. Quant aux pauvres
gens, ils grelottaient sur la terre battue qui servait de plancher à leurs cabanes.
Arrive la Renaissance. Le goût du luxe augmente : les tapis et tapisseries en profitent. On les apprécie plus qu'on ne l'a jamais fait ; ils réjouissent l'œil et font valoir la grâce .des mobiliers. La France n'a pas perdu sa renommée du xnic siècle; elle produit encore les plus belles pièces d'Europe; les commandes affluent chez elle. La réputation de la ville d'Arras, entre autres, est telle, qu'en Italie, tous les beaux ouvrages de tapisserie prennent indistinctement le nom d' « arazzi ». Ce sont les tapissiers d'Arras qui fabriquent les merveilleux panneaux du Vatican dont Raphaël donne les dessins et dont l'exécution est surveillée par Bernard Van Orley, son élève. La vogue des tapisseries est si grande en Italie qu'on essaye d'en acclimater l'industrie clans le pays. Tous les petits princes font venir des ouvriers flamands. Cosme de Méclicis fonde à Florence une fabrique d'arazzi dont la prospérité dure cent cinquante ans.
En France, jusqu'à François Ier, la tapisserie est une industrie purement privée ; mais le prince artiste, désireux de donner plus d'éclat à notre fabrication nationale, installe une manufacture au palais de Fontainebleau, et demande, pour elle, des cartons à ses peintres favoris, au Primatice entre autres. Henri II conserve cette manufacture et en crée une seconde à l'église de la Trinité, à Paris. Il veut faire profiter nos ouvriers de l'expé-
rience des artisans flamands et embauche en Flandre deux cents tapissiers expérimentés. Pendant ce temps, l'industrie du tapis prospère
Uu atelier Je lapis à la Manufacture des Gobelins. (Cliché G. Vitry )
chez nous. Au début du règne de Louis XIII, Pierre Du Pont et son associé, Simon Lourdet, obtiennent l'autorisation de créer à Paris une manufacture de tapis à condition d'instruire gratuitement des
apprentis. Ils s'installent à la place où se trouve aujourd'hui la manutention militaire du quai Débilly, dans des bâtiments occupés avant eux par une savonnerie. Le nom de Savonnerie reste à leur fabrique. Ils produisent des pièces admirables qui ornent les demeures royales et qui servent encore de modèles à nos fabricants. Leur maison mène une existence indépendante avec des alternatives de splendeur et de décadence jusqu'en 17â8. A cette date, elle est réunie à la manufacture des Gobelins.
C'est à Louis XIV que nous devons la manufacture des Gobelins dont la création marque le début de notre suprématie définitive dans l'art de la tapisserie. Le nouvel établissement fut installé dans l'hôtel où les célèbres frères Gobelin avaient établi leurs ateliers au xve siècle. On ne se contenta pas d'y tisser des tentures: le peintre Lebrun en fit le centre de toutes les industries d'art françaises. On y sculpta des métaux, on y fondit des bronzes, on y fabriqua des meubles, on y marqueta des marbres jusque vers la fin du règne de Louis XIV. A ce moment les désastres qui assombrissent notre histoire vidèrent le trésor royal. On congédia la majorité des ouvriers des Gobelins, les tapissiers seuls furent conservés. Jusqu'à la Révolution ils continuèrent à fabriquer des tapisseries exclusivement réservées à la Couronne. Elles ornaient les palais royaux ou étaient envoyées en présents aux souverains étrangers. Les Gobelins faillirent succom-
ber pendant la Révolution, Marat prononça contre eux un violent réquisitoire. Ils furent cependant épargnés, mais on les négligea. Dès le règne de Nâ-
Femme de Kairouan travaillant à la fabrication d'un tapis. (Cliché Soler k Tunis.)
poléon, ils reprirent leur activité et leur prépondérance en Europe : ils les ont gardées jusqu'à nos jours.
Tous les ouvriers qui fabriquaient les tapis et tapisseries étaient, avant la Révolution, réunis-
en une seule corporation. A Paris, cette corporation prenait le nom de « corps et communauté des maîtres marchands tapissiers, hauteliciers, sarraziniers, rentrayeurs, contrepointiers, couverturiers, coustiers, sergiers de la ville, fauxbourgs et banlieue de Paris ». Très importante, elle était divisée en six communautés : les tapissiers hauteliciers qui comprenaient les fabricants, les marchands de tentures de haute et de basse lice, les rentrayeurs ; les tapissiers sarrazinois qui fabriquaient les tapis ras et les imitations du Levant; les tapissiers nôtres qui se limitaient au travail de serge, du tiretain, des couvertures de soie et de coton ; les contrepointiers qui réunissaient les commerçants et industriels que l'on appelle tapissiers aujourd'hui ; les coustepointiers qui se spécialisaient dans la fabrication des tentes, pavillons, etc. ; les coustiers qui ne s'occupaient que du coutil.
A partir de la Révolution, l'industrie de la tapisserie a beaucoup perdu de son ancienne prospérité; celle du tapis, au contraire, a pris une extension considérable. Elle doit son essor au métier Jacquard qui rend la fabrication beaucoup plus rapide et bien moins chère. La statistique fournit une preuve irrécusable de cette influence du machinisme. C'est en 183k que l'on songe pour la première fois à appliquer le Jacquard à la confection du tapis. A cette date, la France fabrique pour 600.000 francs de velouté et de savonnerie, pour 1.^00.000 francs d'Aubusson,
pour 1.800.000 francs de moquettes bouclées ou épinglées, pour 500.000 francs de tapis écossais et brodé, pour 100.000 francs de tapis vénitiens et pour 500.000 francs de tapis jaspés, soit pour un total de h. 700. 000 francs. En 18M), la production s'élève à plus de 8 millions de francs. Mais cette vulgarisation du tapis n'a pas été favorable à son caractère artistique.
Du temps où les grands seigneurs seuls employaient les tapis, on ne fabriquait que de belles pièces; aujourd'hui, le tapis est un luxe à la portée des bourses les plus modestes, et les qualités communes dominent. La vulgarisation du tapis constitue certainement un progrès social, puisqu'elle accroît le bien-être ; mais le caractère artistique, la beauté des modèles y ont notablement perdu. Pour augmenter leur production, pour baisser leurs prix, les fabricants ont été contraints de se rattraper sur la qualité. Un petit nombre d'abord est entré dans cette voie ; d'autres ont suivi le courant dont la force presque irrésistible a fait chanceler enfin les quelques maisons qui ont voulu résister, continuer à produire des œuvres d'art et conserver à la France sa réputation.
Au commencement du siècle dernier, nous ne produisions encore que le tapis de luxe. Notre industrie, ébranlée par la Révolution, avait rapidement retrouvé sa solidité. Felletin, Aubusson, Abbeville, Amiens, Rouen s'étaient remis au travail avec ardeur. Mais l'Angleterre avait com-
6k LES INDUSTRIES ARTISTIQUES
mencé à fabriquer avec succès le tapis commun. En 1819, nos industriels s'aperçurent que si nos voisins ne pouvaient lutter avec nous pour la beauté des tissus, ils nous faisaient, dans la production des tapis bon marché, une concurrence d'autant plus dangereuse que le gros public adoptait le tapis et ne pouvait pas le payer cher. Si nous ne voulions pas nous laisser battre il fallait résolument fabriquer des tapis communs et suivre l'Angleterre sur le terrain où elle s'était placée. Alors commença entre les deux pays une concurrence acharnée et loyale, une lutte incessante qui dure encore et qui a stimulé les industriels. De grandes découvertes sont nées de cette guerre pacifique : on lui doit l'adaptation ingénieuse du métier Jacquard à la fabrication des tapis, puis l'invention du métier mécanique qui transforma complètement l'industrie en quelques années. La main-d'œuvre est devenue huit fois moins chère qu'autrefois, la production quatre fois plus rapide. Un métier à la main ne laissait tomber que â5 mètres de tapis à la semaine, un métier mécanique en produit 100. L'organisation du travail est aussi complètement modifiée. Les traditions du moyen âge avaient survécu à la Révolution; on ne fabriquait encore, au début du xixe siècle, que dans de petits ateliers. Les manufactures de tapis sont maintenant d'immenses ruches, sans cesse actives, où le travail est divisé à l'infini.
La production de l'Angleterre est encore numé-
riquement supérieure à la nôtre; mais l'effort que nous avons donné a porté un coup d'autant plus sérieux à son industrie qu'à prix égal nos tapis sont meilleurs que les siens. En 1855, les fabriques anglaises, qui employaient le métier mécanique, lançaient sur le marché pour 50 millions de francs de tapis; en France, où on ne travaillait encore qu'au Jacquard ordinaire, la production s'élevait à 10 millions de francs. L'écart a bien diminué depuis cinquante ans. En 1880, notre industrie était très prospère : nous importions pour 1.267.988 francs de tapis d'Orient, pour â. 1/75. 915 francs de tapis anglais et nous exportions pour 3.632.097 francs de nos produits. Actuellement, la France fabrique à peu près toutes les variétés de tapis, et elles sont nombreuses. Mais nous passerons rapidement sur les moquettes, les vénitiens, les chenilles, les écossais et les jaspés. Fabriqués à la machine et dans un but exclusivement commercial, ils n'appartiennent plus à l'industrie d'art. La moquette est le genre le plus couramment employé ; elle se fabrique au métier Jacquard et se divise en moquette veloutée et bouclée selon que les fils de laine qui dépassent la trame sont laissés en boucles ou coupés avec un tranche -fil. Aubusson, Nîmes, Tourcoing, Abbeville, Amiens, Roubiax se sont fait en France une spécialité de la moquette. Tourcoing et Nîmes fabriquent aussi les écossais à double face. Les vénitiens s'exécutent sur métier simple à Paris, Bordeaux, Felletin. Quant
aux jaspés, on emploie à leur confection les produits trop grossiers pour les autres tapis. Ils sont composés d'une forte trame en étoupe, revêtue de laine de mauvaise qualité. On les fabrique dans tous les centres de beaux tapis. Leur prix est extrêmement modique : on en trouve depuis 3 francs le mètre.
Les seuls tapis qui, de nos jours, relèvent encore de l'industrie d'art ,sont le tapis velouté, le tapis ras, le tapis d'Orient. Les deux premiers se fabriquent presque exclusivement en France ; le troisième en Turquie, principalement en Asie Mineure .
Les veloutés ne sont pas autre chose que les anciens tapis de la Savonnerie. La tradition directe de la célèbre manufacture a été conservée aux Gobelins. Mais le département de la Creuse, Aubusson et Felletin surtout, produit aussi beaucoup de veloutés. Les veloutés doivent leur beauté à la longueur de leur laine et à la finesse de leur fabrication. Ils se divisent en veloutés haute lice et en veloutés haute laine : les premiers ne se fabriquent qu'au métier de haute lice, pour les seconds on emploie indifféremment la haute et la basse lice. Les uns sont formés de points arrêtés par un double nœud sur les fils de chaîne ; dans les autres, la laine formant trame est simplement passée entre les fils de chaîne (1). Bien
(1) L'outillage d'un ouvrier en tapis veloutés est extrêmement simple. Il se compose d'une broche, d'un tranche-fil, d'un peigne de fer, de ciseaux à branches recourbées pour la
entendu les veloutés sont toujours fabriqués à la main. Les ouvriers qui les travaillent sont aussi estimés que les plus habiles tapissiers. Le prix d'un velouté n'est d'ailleurs inférieur à celui d'une belle tapisserie que parce que le dessin est d'ordinaire moins compliqué. Il est formé,
Tapisserie copte (du ier au ve siècle). (Cliché G. Vitry.)
la plupart du temps, d'arabesques et de fleurs; aujourd'hui l'imitation du ramage, en usage dans
toute, d'une aiguille à presser et d'une aiguille pour refaire les points isolés. L'ouvrier passe son tranche-fil entre les points noués sur la chaîne, puis, tirant sur le tranche-fil, il coupe les anneaux ainsi formés. Il joint ensuite tous les points par un lil de chanvre ou duite, tasse avec son peigne et tond avec ses ciseaux recourbés.
les tapis d'Orient, est surtout en honneur. Mais un tapis velouté à personnages coûterait aussi cher, sinon plus, qu'une tapisserie ornée du même sujet. Il serait, d'ailleurs, beaucoup moins beau : la longueur des brins de laine détruirait la précision du dessin.
Le tapis ras porte encore le nom de tapis d'Aubusson parce qu'autrefois on ne le fabriquait qu'à Aubusson; mais Amiens et Abbeville s'en sont fait, aujourd'hui, une spécialité. Le tapis ras se travaille sur métier de basse lice. On l'exécute à l'envers et par la trame, d'un seul morceau, comme le velouté.
Le tapis d'Orient a joui, dès son introduction en Europe, d'une très grande vogue qui ne Ta jamais abandonné. Il n'a pas souffert, comme le tapis de luxe français, de la concurrence de la fabrication mécanique. La France en consomme pour plus d'un million par an, ââ.000 mètres carrés environ. Il doit son succès à des qualités que ne peuvent lui disputer les tapis d'Occident, à une fabrication toute différente, et qu'on ne peut importer chez nous parce qu'elle est incompatible avec les nécessités de l'industrie moderne. Pour lutter contre lui, nous avons favorisé la fabrication de tapis similaires en Algérie et en Tunisie où les conditions du travail sont encore à peu près identiques à celles de l'Orient. Grâce à la franchise de douane, l'extension de cette industrie a été très considérable dans le nord de l'Afrique pendant ces dernières années. Les
tapis d'Algérie ont l'aspect extérieur de tapis de Smyrne, mais ils sont de qualité bien inférieure.
Les tapis d'Orient ne s'exécutent pas dans des manufactures; ce sont les femmes et les filles de paysans qui les tissent pendant leurs loisirs. Un voyageur raconte que dès qu'une fille est en âge de travailler, son père lui donne une navette, un métier, un paquet de laine multicolore et lui dit : « A toi de faire ta dot ». L'enfant se met alors au travail, et, le jour de son mariage, le produit de son labeur constitue sa dot.
Les tapis d'Orient ne présentent jamais les décorations compliquées de nos tapis d'Europe. Leur ornementation rappelle celle des monuments arabes. Elle est composée de rayures, de carrés, d'arabesques, de losanges ou de caractères d'écriture. Leur grande beauté réside dans la richesse de leur coloris inimitable en Occident. Veut-on faire un beau tapis en Europe ? On commence par envoyer toute la laine nécessaire à la teinture. Si la teinture est bonne, comme aux Gobelins par exemple, on obtiendra des couleurs parfaites, d'une régularité admirable, trop admirable. Elles deviendront monotones à force d'uniformité. En Orient, on ne teint pas spécialement les laines pour fabriquer les tapis : on effile les vieux tissus, les vieux burnous. On obtient ainsi des tons semblables mais non identiques. Ils se mêlent, s'amalgament et donnent à l'ensemble l'aspect chatoyant et changeant qui en fait le charme.
Les tapis d'Orient sont beaucoup plus solides que les tapis d'Europe. Il n'y entre aucune d'autre matière que la laine, et cette laine est nouée point par point. Elle se resserre à la pression des pas et la solidité s'en accroît. Quand l'extrémité de la laine est ternie ou salie par un trop long usage, on la tond; elle reprend alors son éclat. Parmi les tapis qui nous viennent d'Orient beaucoup ont été déjà tondus, mais la laine est encore si longue que nous ne pouvons pas nous en apercevoir. L'Orient fabriquerait peu de grands tapis si sa clientèle d'Europe ne l'y contraignait pas. Les indigènes se servent presque exclusivement de petites carpettes. Us ne tissent presque jamais, d'ailleurs, un grand tapis d'une seule pièce; ils réunissent plusieurs petites carpettes, les raccordent, les encadrent; c'est ce qui explique l'asymétrie de dessin de la plupart des grands tapis de Turquie.
Les tapis terminés, les paysans les portent aux marchés qui se tiennent dans les villes. C'est là que les grandes maisons d'Europe s'approvisionnent par l'intermédiaire de leurs acheteurs. Ouschack, Koulu, Salonique, Sofia, Candie, Andrinople, Konieh, Philippopoli, Nich sont les principaux marchés d'Asie-Mineure. Les tapis s'y vendent à des prix relativement bas ; si nous les payons très cher, c'est qu'à leur entrée dans les différents pays, ils acquittent des droits de douane considérables et que les intermédiaires en tirent des bénéfices exorbitants.
L'influence des habitudes européennes commence malheureusement à se faire sentir en Orient. Il n'y a pas encore de manufactures proprement dites, mais les industriels réunissent déjà, autour des villes, des ouvriers qui ne travaillent que pour eux et qu'ils exploitent honteusement. Ils les payent quatre francs par semaine. Il est à craindre qu'à ce régime, le tapis de Turquie perde bientôt l'originalité et la solidité qu'il doit au travail individuel, exécuté dans les dampagnes, sans espoir de gain immédiat.
Les Anglais ont essayé d'importer dans l'Inde la fabrication des tapis de laine, mais ils n'y ont pas réussi. Les insectes avaient vite fait d'attaquer le tissu. Ils ont eu l'idée alors de fabriquer des tapis de coton. Cette tentative a été très heureuse. La richesse de teintes» du coton est incomparable, il coûte dans l'Inde des prix dérisoires, et la main-d'œuvre est presque gratuite. Les tapissiers indigènes, exercés depuis longtemps à la fabrication des cachemires, se payent 0,13 centimes par jour. La vogue des tapis de coton indiens augmente sans cesse, sur place et dans tous les pays anglais.
Les tapisseries coûtent très cher; elles ont joui d'une grande vogue pendant les siècles passés, leur consommation n'a pas augmenté comme celle
des autres tissus : il faut qu'elles s'en distinguent par des caractères nettement tranchés. La définition la plus large de la tapisserie est la suivante : « La tapisserie est la reproduction d'une peinture décorative, sur une chaîne, a l'aide de fils colorés. » Mais cette définition est un peu vague. Il vaut mieux dire que la tapisserie est un tissu qui se différencie des tissus ordinaires parce que sa chaîne, au lieu de n'être recouverte par la trame que de deux en deux fils, disparaît entièrement sous cette trame. On peut ajouter avec M. Miïntz que le caractère qui distingue la tapisserie des autres étoffes tissées ou brochées, c'est qu'elle est toujours un ouvrage fait à la main, « et non au moyen d'un mécanisme répétant à l'infini le même motif».
On confond souvent la tapisserie et la broderie. A première vue, il y a similitude entre les véritables tapisseries et les ouvrages que les dames brodent sur leurs canevas ; en fait, il y a entre les deux une différence essentielle de fabrication. Dans la tapisserie, les motifs décoratifs, paysages, natures mortes ou personnages, font partie intégrante de l'ensemble ; dans la broderie, ils sont exécutés par des passées superposées à un tissu déjà existant.
Pendant que la fabrication du tapis augmentait, comme nous l'avons vu, au siècle dernier, celle de la tapisserie diminuait, au contraire, dans des proportions aussi considérables. La qualité, d'ailleurs, n'a pas souffert de cette décadence ;
La Dame à la corbeille de rose5.
Tapisserie du xve siècle de la série : La Dame à la licorne (Musée de Cluny).
(Cliché A. Giraudon.)
Ih LES INDUSTRIES ARTISTIQUES
nos tentures contemporaines sont aussi belles, souvent, que les anciennes. On peut espérer que l'industrie tapissière sortira de la crise qu'elle traverse puisqu'il lui reste cet élément essentiel de vie : une fabrication hors ligne.
On a accusé la Révolution d'avoir tué la tapisserie en s'appuyant sur l'attaque de Marat contre les Gobelins : « On n'a nulle idée, chez les étrangers, écrivait -il, d'établissements relatifs aux beaux-arts, ou plutôt, de manufactures à la charge de l'État; l'honneur de cette invention était réservé à la France. Telles sont, dans le nombre, les manufactures de Sèvres et des Gobelins. La dernière coûte 100.000 écus annuellement. On ne sait trop pourquoi, si ce n'est pour enrichir les fripons et les intrigants. » Il n'en est pas; moins vrai que la Révolution a conservé la manufacture des Gobelins.
La décadence de la tapisserie tient moins à la Révolution elle-même qu'à la transformation profonde qu'elle a provoquée dans les mœurs. On a continué, après 1793, à tisser, comme sous l'ancien régime, des tapisseries de très grande taille et de très grand prix. Mais les demeures avaient diminué : on ne trouvait plus de panneaux suffisants pour appliquer ces grandes tentures; on ne trouvait pas non plus d'assez grosses fortunes pour les payer. Les tapissiers n'ont pas su comprendre les besoins nouveaux : leur art en a naturellement souffert.
Malgré les menaces de Marat, malgré la Révo-
lution, c'est encore en France que la tapisserie est restée le plus prospère. Comme notre manufacture des Gobelins ne fournit qu'à l'État, elle a pu continuer à fabriquer ses grandes pièces en toute sérénité, sans souci de la taille des logis ni de la fortune des amateurs. Sa situation a été plus florissante, même, pendant le xixe siècle, que pendant les précédents. Au xvne et au xvme siècle on ne lui accordait que très parcimonieusement des crédits irréguliers; depuis le commencement du xixe siècle, au contraire, elle a joui d'une subvention fixe, régulièrement inscrite au budget. De plus, ses directeurs l'ont fait sortir, depuis cinquante ans, d'une ornière où elle s'était embourbée dès le xvme siècle. Elle avait pris l'habitude de reproduire les tableaux à la mode et, plus l'imitation était parfaite, plus on se récriait sur la beauté de l'œuvre. Mais la technique de la tapisserie a des lois que ne connaît pas la peinture; ces reproductions ne pouvaient pas les observer : elles restent des œuvres imparfaites. Depuis cinquante ans, on commande de nouveau aux artistes des cartons spécialement destinés à être reproduits en laine. Aussi les tentures des Gobelins ont-elles repris leur caractère original et sont-elles souvent dignes de nouveau de leur ancienne réputation.
Pour redonner son ancien éclat à l'industrie de la tapisserie privée, il faut avant tout l'accommoder aux nécessités présentes. Qu'un industriel intelligent exécute des pièces de taille moyenne
et de prix raisonnable, son initiative sera certainement couronnée de succès. Le goût de la tapisserie n'est pas mort chez nous; mais il n'a pas de moyens de se manifester . Tout le monde semble se liguer pour le contrarier. L'État ne prend aucune mesure pour favoriser l'industrie privée. Dans les expositions, il devrait réserver des récompenses spéciales aux contremaîtres et aux ouvriers; il devrait ouvrir pour eux des concours annuels qui stimuleraient leur initiative. Ils jugent inutile de se donner du mal parce qu'ils sont certains d'avance que leur effort se perdra au milieu de l'indifférence générale. Les tapissiers-décorateurs eux-mêmes essayent de nous détourner de la tapisserie. Autrefois les fabricants d'Aubusson fournissaient beaucoup de petites pièces qui servaient à recouvrir les canapés et les fauteuils, mais cela ne faisait pas l'affaire des décorateurs. Les mobiliers recouverts en Aubusson étaient d'une solidité à toute épreuve et on ne les changeait jamais; les décorateurs ont préféré fournir à leurs clients des étoffes moins belles, moins solides, mais qu'il faut renouveler plus souvent.
L'introduction du machinisme dans l'industrie n'a pas transformé la fabrication de la tapisserie. La moindre modification dans les procédés de tissage lui ferait perdre son caractère. Les métiers dont les bas-reliefs égyptiens nous ont laissé la reproduction ne diffèrent pas de ceux qu'on emploie aujourd'hui. On se sert
encore aux Gobelins d'un métier en place depuis le règne de Louis XIV.
Il y a deux sortes de métiers en usage dans la
Le Concert. — Tapisserie française (Début du xvie siècle) . (Cliché G. Vitry.)
fabrication des tapisseries: les métiers de haute lice et les métiers de basse lice. On attache à tort une grande importance aux distinctions qui les séparent. Il n'y a entre eux qu'une différence de position ; le métier de haute
lice est vertical et le métier de basse lice horizontal. La tapisserie terminée, il est à peu près impossible de reconnaître si elle est de haute ou de basse lice. Les connaisseurs, seuls, retrouvent parfois à l'envers des tapisseries de haute lice des points spéciaux qui n'existent jamais en basse lice. Pour distinguer, en toute certitude, une pièce de haute d'une pièce de basse lice, il faut avoir le modèle sous les yeux. En haute lice, les ouvriers le reproduisent exactement; en basse lice, ils ne peuvent le tisser qu'à l'envers. Les ouvriers tapissiers préfèrent de beaucoup la fabrication en haute lice. Ce mode de travail permet d'examiner à l'endroit l'ensemble de l'ouvrage. Avec la basse lice, au contraire, on n'a sous les yeux que 0m 30 environ du tissu ; encore les voit-on à l'envers. Mais les manufacturiers tiennent au métier de basse lice, parce qu'il permet une production plus rapide. A Aubusson, où l'on n'emploie que la basse lice, un ouvrier peut tisser annuellement 20 mètres de tapisserie commune, et de 6 à 10 mètres de tapisserie fine, tandis qu'aux Gobelins, où la haute lice est seule en usage, un bon tapissier ne peut guère exécuter plus d'un mètre par an. Bien entendu, ces chiffres sont approximatifs; ils varient selon la complication des modèles, l'habileté des ouvriers et la qualité des tapisseries. A difficulté égale, à qualité égale, et en tenant compte du métier employé, un tapissier travaille moins aux Gobelins qu'à
Aubusson. C'est qu'aux Gobelins le travail est payé à la journée; il est exécuté pour le compte de l'État, et les ouvriers ne jugent pas utile cle se fatiguer puisque leur salaire, très maigre, n'augmente pas en proportion cle leur zèle. La situation des ouvriers d'Aubusson est peu enviable; les meilleurs touchent à peine 1.200 francs par an ; mais, comme ils travaillent aux pièces, ils sont bien obligés d'activer la besogne .
Remarquons, en passant, combien la situation misérable faite aux ouvriers tapissiers est nuisible à l'industrie. Voilà des hommes auxquels on demande un travail d'artistes (l'histoire de l'art conserve le nom de plusieurs d'entre eux), et on leur alloue des salaires dont ne se contenterait pas le moindre terrassier.
On n'a pas grand mal à cataloguer les centres tapissiers en dehors de France; il n'y en a pour ainsi dire plus. La Flandre ne conserve que le souvenir de son ancienne renommée. Quelques établissements ont bien essayé de s'y créer, mais ils végètent misérablement. Comme il n'existe plus d'artisans indigènes, les fabricants ont été contraints d'en faire venir d'Aubusson ; autrefois c'était nous qui en empruntions à la Flandre. A Rome, on entretient encore quelques ouvriers à l'hospice Saint-Michel, mais c'est uniquement pour ne pas laisser la tradition s'éteindre : ils travaillent très peu et leurs tentures n'ont plus aucune réputation. Madrid possédait autrefois la fabrique de Santa Bar-
bara, fondée en 1739, qui fournissait à l'Espagne les tapisseries que la Flandre ne lui donnait plus ; il n'y a plus que trois ou quatre ouvriers à Santa Barbara. L'Angleterre s'est souvenue qu'au moyen âge elle avait été la première nation de l'Europe dans l'industrie tapissière. La prospérité de ses manufactures de tapis lui a donné l'idée de faire revivre ses vieilles manufactures de tapisseries : en 1867 elle a installé à Windsor soixante ouvriers, choisis parmi les meilleurs d'Aubusson, mais cette tentative a échoué misérablement.
En somme, la France seule possède encore une industrie tapissière vivante, sinon vivace. Même si les manufactures officielles n'existaient pas, la tapisserie ne périrait pas chez nous. La production du département de la Creuse, d'Aubusson surtout, suffirait à sauvegarder notre réputation. Les fabriques d'Aubusson sont peu nombreuses, mais elles ne tissent que des tentures de choix. Comme elles ne redoutent pas la concurrence, elles travaillent en toute sérénité, elles peuvent soutenir leurs prix et soigner la qualité. Elles possèdent un fond d'ouvriers de premier ordre. On est tapissier de père en fils à Aubusson, depuis des siècles, et il y a une grande part d'atavisme dans l'habileté des ouvriers contemporains. Pour former un tapissier parfait il faut au moins quinze ou vingt ans. C'est la longueur de cet apprentissage qui empêche les centres déchus de se relever et
qui rend si difficile la création de nouvelles fabriques.
Les Gobelins n'ont rien perdu de leur vieille réputation. Comme la fabrication y est toujours parfaite, les produits employés de premier choix, ils constituent le type d'une manufacture modèle : aussi est-ce dans leurs ateliers que nous pouvons le mieux suivre les phases de la naissance d'une tapisserie. Les tissus des Gobelins se composent uniquement de laine et de soie : la chaîne est toujours en laine ; la soie n'entre que dans la confection de la trame. Vers le milieu du siècle dernier on a voulu substituer les chaînes en coton aux chaînes en laine : on pensait donner ainsi pins de solidité au tissu. On est très vite revenu à l'ancienne tradition. La chaîne aura beau être d'une solidité à toute épreuve, la durée de la tapisserie n'en sera pas augmentée. La chaîne n'est, en effet, qu'une charpente absolument sans valeur le jour où elle a perdu son recouvrement, la trame.
Fragment de tapisserie de Paris xvie siècle). (Cliché G. Vitry.)
Les laines et les soies arrivent aux Gobelins à l'état brut, en écheveaux d'une teinte jaunâtre. Leur qualité est minutieusement vérifiée, puis elles passent à l'atelier de teinture. Toute la laine et toute la soie employées aux Gobelins sont teintes à la manufacture même. Cette coutume est de fondation : les frères Gobelin étaient euxmêmes des teinturiers. Elle constitue aujourd'hui une garantie de solidité plus nécessaire que jamais. Depuis la découverte des couleurs d'aniline on les emploie, dans l'industrie, à la teinture des laines. Elles donnent des gammes incomparablement brillantes qui pourraient tenter les tapissiers s'ils achetaient leurs laines teintes ; mais l'éclat des tons est obtenu aux dépens de leur solidité et les laines colorées à l'aniline perdent très rapidement leur beauté pour devenir lamentablement verdâtres.
Dans les ateliers de teinture des Gobelins on commence par dégraisser la laine en la passant clans des bains de lait de chaux ou de carbonate de soude, puis on enfile les écheveaux sur des bâtons ou lissoires qu'on plonge dans des chaudières remplies d'une solution bouillante de mordant, alun ou acide tartrique. On les porte ensuite à la teinturerie proprement dite ; ils y séjournent dans des cuves remplies de matières colorantes jusqu'à ce qu'ils aient pris le ton exact qu'on veut leur donner. Dans une tapisserie on a très souvent besoin d'une même teinte à des
degrés d'intensité différente. Pour l'obtenir, on plonge successivement tous les éclieveaux dans la même cuve. Les premiers absorbent plus de matière colorante et deviennent plus foncés, les derniers sont très clairs, et on obtient, entre ces extrêmes, les gammes de tons les plus complètes. La qualité des laines était plus belle autrefois;
Le Christ mort. — Tapisserie flamande (xvie siècle). (Cliché G. Vitry.)
on les triait plus soigneusement, on n'employait que les produits des races ovines supérieures, aussi la teinture leur donnait-elle une vivacité, un éclat auxquels on n'atteint plus.
Les teinturiers qui travaillent aux Gobelins ne sont pas des ouvriers vulgaires. Bien des peintres envieraient leur coup d'œil. Ils apprécient avec une sûreté remarquable des différences de teintes à peine sensibles et ils reproduisent avec une exactitude minutieuse des couleurs dont ils
Sh LES INDUSTRIES ARTISTIQUES
ne possèdent qu'un échantillon. Leur habileté les a entourés de légendes. On disait autrefois qu'ils devaient l'éclat de leurs teintures aux propriétés spéciales des eaux de la Bièvre. Ils ont laissé ce conte s'accréditer ; peut-être même l'ont-ils répandu : il leur assurait une supério-
La mort de Joas, d'après A. du Cerceau.— Tapisserie française - (xvie siècle). (Cliché G. Vitry.)
rite sur les teinturiers qui n'avaient pu trouver place sur les bords de la rivière. De nos jours, la Bièvre n'est plus qu'un ruisseau sale et chargé d'immondices et il y a longtemps que ses eaux ont été remplacées aux Gobelins par de l'eau de source sans que la qualité de la teinture en ait souffert. On disait aussi, au xvne siècle, que les teinturiers des Gobelins se servaient, pour fixer
leurs couleurs, de L'urine de condamnés à mort exclusivement nourris de viandes grillées.
La laine teinte, le tapissier prépare sa palette comme le peintre. Il dispose les différents tons
Fragment des chasses de Maximilien. — Tapisserie des Gobelins du xvme siècle, d'après les modèles flamands du xvie siècle. (Cliché G. Vitry.)
dans l'ordre voulu et se met au travail. Le métier, l'instrument indispensable de sa profession, est très simple. Il se compose de deux doubles montants verticaux, appelés jumelles, entre lesquels roulent deux pièces de bois rondes : les rouleaux, maintenus par des tourillons. C'est sur
ces rouleaux que le tapissier tend sa chaîne. La chaîne est composée de deux nappes de fils, les fils pairs et les fils impairs, que sépare un bâton de verre. L'ouvrier prend d'abord un calque de son carton et le transporte sur sa chaîne. Ce dessin sera son seul guide pour exécuter le modelé, et les indications qu'il lui fournit son
précaires. Les traits des- ==1 sinés sur des fils libres
' -^ - se déforment pendant
:::;::::::::::::::;::;::::::::::::;: le travail, et l'initiative, ::::::;::;;::::::::;!::::::::::::::; l'habileté personnelle :::::::::::::::::::::::::::::::::::: doivent suppléer à Finir :::*::::::::::::::::::::::■::"::• précision des lignes. Le
calque terminé, le tar.'''^^......=v^^":T^== pissier passe sa broche,
::•:::::::::::::;::::::::::••:::::::: garnie de la laine qu'il ::::::::::::::::::::::::::::: rTTTTT: a choisie, entre les fils
pairs: il obtient ainsi Fîg' L une demi - passée ou
passée de croisure; il complète la passée, ou duite, en repassant sa broche, en sens inverse, entre les fils impairs et pairs. Voici, en coupe, l'aspect que prend alors le tissu. Tous les fils de chaîne sont absolument couverts par les fils de trame : c'est ce qu'on appelle l'armure reps. Tant que les teintes restent plates, le tapissier n'a qu'à aligner des passées uniformes, mais sa tâche se complique dès qu'il s'agit de reproduire un modelé. Les modelés peuvent être hori-
zontaux ou verticaux : l'artiste a recours, pour les exécuter, à ce qu'on appelle la règle de hachures. 11 lui suffit, pour l'appliquer, de posséder les trois tons (clair, demi-teinte et brun) de la couleur qu'il doit employer. Si le modelé est horizontal, il exécute plusieurs passées de clair qu'il interrompt d'une passée de demi-teinte, puis, graduellement, il diminue le nombre des passées de clair et augmente celui des demi-teintes :
il arrive ainsi, sans heurt, à la demi-teinte complète. Il opère de même entre la demiteinte et le brun et il obtient une transition très douce des grands clairs aux grands bruns (fig. 1). Supposons maintenant que le modelé soit vertical, que la figure à représenter soit un cylindre debout sur sa base, par exemple. L'artiste exécute des duites de bruns de A en B, de B en C et de C en D, etc. (fig. â). Puis de A; en B', de B' en C;, de C en D' il exécute des duites de clair. Entre ces passées brunes et ces passées claires, il lui reste un espace k." qu'il remplit uniformément de la demi-teinte
Fig. %
appropriée. Cette règle des hachures permet d'exécuter les modelés les plus compliqués.
Aux Gobelins, comme d'ailleurs dans presque toutes les manufactures de tapisseries, chaque ouvrier a sa spécialité. Les plus adroits tissent les carnations ; les apprentis, au contraire, remplissent les grands espaces uniformes de terre et de ciel. Cette spécialisation permet de mettre plusieurs artisans à la même pièce et d'activer la production.
Il y a actuellement soixante ouvriers aux Gobelins. Plusieurs d'entre eux sont fils d'artisans de la manufacture et ont appris leur métier dès l'enfance : les autres ont été instruits dans une école installée aux Gobelins même et qui approvisionne la manufacture d'ouvriers habiles.
Les Gobelins possèdent encore un atelier dont la spécialité est des plus intéressantes : l'atelier de rentraiture. La rentraiture est l'art de remettre en état les tapisseries détériorées par le temps ou par un accident. Voici la définition qu'en donne le rapport des jurés tapissiers de 1718 : « Cet art consiste à remettre presque dans leur premier état les tapisseries que les ans ou quelque accident ont, en partie, rompu et décoloré ; on rapporte des fils de chaîne que l'on noue aux anciens fils non détériorés et l'on refait le tissu selon le dessin et les nuances détériorés ou disparus. » La rentraiture est un art aussi difficile à pratiquer que la tapisserie. Il est impossible, la plupart du temps, même à un professionnel, de
retrouver une réparation exécutée par un bon
La toilette d'Estlier.
Tapisserie des Gobelins tirée de l'Histoire d'Esther.
Carton de J.-F, de Troy (xvme siècle).
(Cliché Alinari, à Florence.)
rentrayeur. Après la chute de l'Empire, la Restauration fit appel aux rentrayeurs des Gobelins
pour substituer dans toutes les pièces exécutées de 1800 à I8IJ1, les fleurs de lys aux abeilles impériales et le chiffre de Louis XVIII à l'N napoléonien. A la fin du règne de Louis XIV, déjà, on leur avait demandé de couvrir de draperies les amours qui jouaient dans la tapisserie du Mariage d'Alexandre et qui offusquaient la pudeur tardive du Grand Roi.
Les rentrayeurs sont encore employés à réunir à l'aide d'un point spécial, le point de rentraiture, les différentes parties d'une tapisserie exécutées sur des métiers différents. On leur demande aussi de faire revivre le coloris enfumé ou détruit des vieilles tentures. Mais c'est trop exiger d'eux. Qu'ils grattent la laine, de façon à retrouver sous la première couche l'éclat des tons, ou qu'ils reteignent à l'aide de couleurs liquides les parties passées, ils réussissent rarement. Le premier procédé enlève à la tenture son moelleux, et même sa solidité, puisqu'il amincit la laine; le second est dangereux, car il risque de détruire l'harmonie des teintes de la tapisserie tout entière. Il vaut presque toujours mieux abandonner les tapisseries trop décolorées à leur malheureux sort, et sans trop de tristesse, puisque nos contemporains en fabriquent d'aussi belles, qui veulent, à leur tour, leur place au soleil.