CHAPITRE IV
Serrurerie et bronze d'art.
Il y a cinquante ans, on n'aurait pu parler de la serrurerie et du bronze d'art qu'à titre rétrospectif. Vers 1850, ces deux industries, la serrurerie surtout, tombées en décadence, ne comptaient presque plus chez nous. Pourtant la serrurerie avait été florissante en France dès le début du moyen âge, et le bronze d'art y avait parcouru, depuis la Renaissance, une carrière très brillante.
L'antiquité ne semble pas avoir connu la serrurerie d'art. Elle ne travailla le fer que dans la stricte limite de ses besoins : la serrurerie fut chez elle une industrie purement utilitaire. Elle tint, au contraire, le bronze d'art en grand honneur. L'Orient le connut dès les temps les plus lointains, et la Grèce, la première, lui donna une perfection que nous admirons encore dans les statues remises au jour par nos fouilles. Rome profita de l'expérience de la Grèce, mais le bronze ne survécut pas en Occident à la chute de l'Empire. 11 ne compta presque plus pendant plusieurs siècles au nombre des métaux employés en Europe; son usage se perpétua en Orient, mais la
tradition d'art vivace qui l'avait fidèlement accompagné jusqu'alors, s'abâtardit et s'étiola.
C'est à la chute de l'Empire romain, au contraire, que le fer commença à vivre son épopée. Les Barbares l'employaient beaucoup parce qu'ils le trouvaient en abondance dans le sol des Gaules. Son industrie prit rapidement de grandes proportions. Les routes étaient peu sûres et l'on avait besoin, pour se mettre à l'abri des voleurs , de serrures encore plus solides qu'aujourd'hui. La serrurerie suivit, au moyen âge, la marche générale de l'art. Jusqu'au xuie siècle elle fut romane, d'une ornementation simple et sévère; puis elle devint gothique et se para de toutes les décorations qui faisaient la richesse du style : entrelacs de feuillages, animaux fantastiques, représentations de scènes religieuses. Les serruriers ne fabriquaient pas uniquement des serrures ; comme aujourd'hui ils martelaient des grilles, des landiers, des crémaillères, des trépieds. Les travaux de précision rentraient aussi dans leur spécialité : ils montaient et réglaient les horloges. Ce n'étaient pas des ouvriers vulgaires : on les considérait comme des artistes au même titre que les maîtres qui taillaient la pierre. Ils se répartissaient en trois corporations : les serruriers de fer qui travaillaient uniquement à la clôture des maisons, les serruriers de laiton à qui on réservait les petits ouvrages délicats et les fèvres qui se contentaient des travaux les plus grossiers.
Uh LES INDUSTRIES ARTISTIQUES
A résultat égal, un ouvrage de serrurerie du moyen âge a beaucoup plus de valeur qu'une pièce contemporaine, parce que le travail était alors beaucoup plus difficile. L'industrie ne fournissait pas, comme aujourd'hui, des plaques de tôle laminée et des barres de fer de différentes grosseurs. L'artisan était presque toujours contraint de travailler dans la masse. Il disposait d'outils très rudimentaires et se servait presque exclusivement du marteau. C'est au xne siècle que les matériaux préparés apparaissent dans la serrurerie; la délicatesse et la légèreté des œuvres augmentent aussitôt. C'est l'époque des. merveilleuses serrures ajourées et architecturées dont nos musées ont recueilli des exemplaires parfaits.
Jusqu'au xive siècle l'industrie du bronze ne fait guère parler d'elle. Sans être complètement morte, elle ne tient qu'une place dérisoire dans l'industrie d'art et nous n'avons pour l'étudier aucun document précis. Il ne nous reste pas de bronze du moyen âge. Cette disparition complète s'explique et, malheureusement, elle menace toujours un peu les œuvres d'art exécutées en bronze. Le bronze sert à fabriquer du numéraire, à fondre des canons; les peuples en danger, les gouvernements besogneux n'ont guère souci de l'art, et plusieurs fois, dans le cours des siècles, ils ont fondu tous les bibelots et toutes les statues de bronze qu'ils ont trouvés. Ils recommenceront le cas échéant.
Vitrine de bronzes antiques.
(Musée du Louvre.)
A la Renaissance, le bronze reparaît triomphalement dans le monde occidental avec tous les souvenirs, toutes les modes et tous les arts de l'antiquité. Les artistes italiens fondent des chefsd'œuvre et laissent dans l'art de la ciselure une réputation qui n'a pas été égalée. La serrurerie se transforme et s'adapte au goût nouveau. Les grilles, les chenets, les rampes remplacent une partie de leur vigueur âpre par plus de finesse, de grâce et de légèreté; les ciselures, les gravures dont on les habille, leur ajoutent des charmes imprévus. L'Espagne, l'Allemagne fabriquent à ce moment les plus belles pièces de toute l'Europe : on a pu voir à l'Exposition de 1909 de quelles merveilleuses ciselures, de quels délicats damasquinages leurs artistes décoraient les épées, les casques et les boucliers.
Au xviie siècle, la France a repris le premier rang dans l'art du bronze et de la serrurerie. Louis XIV prêta à toutes les œuvres de l'époque sa majesté un peu froide. On fabrique des grilles immenses, des rampes somptueuses, des portes monumentales dont il nous reste un des plus beaux exemples à la Galerie d'Apollon du Louvre. Le bronze a perdu la finesse qu'un Cellini lui donnait au xvie siècle, mais il trouve des fondeurs comme les Keller qui perfectionnent les procédés de fonte. Sous Louis XV et Louis XVI, le style de la serrurerie s'amiévrit, mais sans déchoir. C'est l'époque où le serrurier Jacques Lamour orne la place Stanislas, à Nancy, des délicates
grilles dorées que l'on y voit encore. Quant au bronze, il prend une extension inconnue jusqu'alors. Les ébénistes l'adaptent à la décoration des
Devant de cheminée en fer forgé de la Renaissance. (Musée du Louvre.)
meubles. lis en garnissent les pieds des chaises, les coins des tables, ils en soulignent les contours ondulés de leurs mobiliers. Ils le font ciseler avec une incomparable perfection : on peut leur reprocher de l'avoir trop doré.
Le xixe siècle commençant n'eut cure de continuer les traditions que lui transmettaient les siècles ; il laissa sommeiller ces ressources artistiques avec une indifférence coupable. Ce n'est qu'au bout de cinquante ans qu'il comprit sa faute; il voulut la racheter à force d'ardeur et d'énergie. L'art du fer et du bronze commença à refleurir; il a été depuis cultivé sans interruption. Nos grilles, nos rampes, nos ferrures, nos portes, nos lanternes, nos landiers, nos coffrets contemporains ne le cèdent en rien à ceux d'autrefois. Mais pourquoi les a-t-on affublés d'un nom générique nouveau, celui de ferronnerie ? Rien ne justifie son emploi. Au xvne et au xvme siècle la ferronnerie était une resserre où l'on déposait les objets en fer forgé, il n'a jamais désigné ces objets eux-mêmes.
Le serrurier contemporain possède des ressources qu'ignoraient ses ancêtres. Ses outils sont perfectionnés. Il n'est presque jamais obligé de prendre le fer dans la masse : on le lui livre sous forme de barres carrées, méplates, ou sous forme de plaques qui suffisent à tous les besoins de son art. Pour travailler le fer à chaud, il a la forge à sa disposition. A vrai dire, il ne devrait presque jamais s'en servir; il en fait, au contraire, un usage constant : cela tient à la mauvaise qualité du fer qu'il emploie. S'il ne se servait que de fer doux, le marteau lui suffirait à le battre; mais l'industrie ne lui livre presque jamais que du fer aigre, très dur, qui résiste
au marteau. La lime lui permet de parachever facilement son ouvrage, et le rabot mécanique,
Buste Je Jean d'Alesso. — Bronze de la deuxième moitié du xme siècle. (Musée du Louvre.)
qui racle de gros copeaux de métal, accélère la mise en forme. Au moyen âge, les serrures étaient les ouvrages
de serrurerie dont les artisans soignaient le plus la forme artistique; de nos jours, on se préoccupe assez peu de leur beauté. La plupart des serrures sont destinées à des maisons de rapport, et les propriétaires ne se soucient pas d'offrir des œuvres d'art à leurs locataires. L'habitude de décorer les clefs se perd aussi. Une clef se compose essentiellement de quatre parties: le panneton, la tige, l'anneau et l'embase. Il fut un temps où on allait jusqu'à orner le panneton et la tige. Comme l'un et l'autre pénètrent dans la serrure, les cannelures, les étampages ou les gravures dont on les couvrait étaient logiquement inutiles : ils ont disparu les premiers. On a décoré plus longtemps les anneaux et les embases en fer :
on les cisèle encore parfois dans les clefs de coffrels ou de meubles de luxe, mais on préfère presque toujours les couler en bronze et les dorer.
Quoique nos serrures et nos clefs modernes soient moins travaillées que celles d'autrefois, les artisans qui les fabriquent sont bien des ouvriers d'art au même titre que leurs ancêtres. Tout serrurier est un ouvrier d'art. Sa lutte contre le métal rétif qu'il plie intelligemment à ses volontés suffit à lui valoir ce titre ; son ingéniosité, son goût doivent toujours être en éveil. Il faut qu'il accommode les procédés connus aux
cas particuliers et souvent qu'il imagine des combinaisons nouvelles. Le fabricant de serrurerie courante peut paraître moins artiste que le créateur de modèles originaux, mais il n'y a
Fer de gondole du xvue siècle. (Venise. — Musée Correr.)
plus de différence bien tranchée, de nos jours, entre les deux branches de Pindustrie. C'est la nécessité de gagner le pain quotidien, plus que l'habileté, qui aiguille la plupart du temps les uns vers le travail de luxe, les autres vers le travail courant. Beaucoup de nos compagnons
seraient encore capables d'exécuter des chefsd'œuvre comme les maîtres des vieilles corporations.
En dehors des serrures, les serruriers contemporains fabriquent des crémones, des charnières, des espagnolettes, des gonds, des boutons de porte, des grilles, des rampes, des balcons, etc. Tous ces ouvrages peuvent naturellement être fort simples de dessin, mais ils se transforment aussi en délicates œuvres d'art. Leur évolution dans ce sens a été favorisée au xixe siècle par les travaux des architectes archéologues qui ont découvert, dans les vieilles églises, les chefsd'œuvre du moyen âge, et qui ont rendu au fer forgé la place à laquelle il a légitimement droit.
Les ouvrages de serrurerie les plus difficiles à exécuter sont les grilles, les balustrades de balcon ou les rampes d'escalier. Une grille change de caractère en changeant de dimensions et de destination, quoique, en principe, elle soit toujours composée de montants verticaux enchâssés dans des sommiers. Si ellexloit entourer extérieurement une propriété, on ne la fabriquera pas comme si elle doit être posée à l'intérieur d'une maison. La résistance est sa qualité indispensable dans le premier cas. L'ornementation sera très simple : les assemblages d'une décoration compliquée nuiraient à la solidité ; une surabondance de volutes romprait l'harmonie de l'ensemble et serait souvent très coûteuse, car les grilles extérieures ont la plupart du temps des dimensions
relativement considérables. La vraie beauté d'une grille extérieure consiste dans la perfection de sa fabrication. Tous les embellissements qu'on peut y apporter sont, en quelque sorte, classiques et réglés par la coutume. Ils consistent dans le dédoublement du sommier inférieur, dans l'enroulement de volutes entre les deux sommiers, clans l'emploi alterné de barreaux carrés, méplats ou ronds, enfin dans la terminaison des barreaux en flammes, fers de lances, pointes de flèches, ou en artichauts, chardons et feuilles. Nous
Porte du château de Maisons (xvnc siècle).
(Musée du Lourre.)
(Cliché A. Giraudon.)
m LES INDUSTRIES ARTISTIQUES
voyons apparaître ici la flore originale de la serrurerie, purement conventionnelle, naturellement, et très stylisée. 11 serait chimérique de vouloir reproduire exactement en fer la délicatesse et la gracilité des fleurs et des feuilles.
Dans la fabrication des grilles intérieures, des balcons et des balustrades l'emploi exclusif des barreaux verticaux apporterait une lourdeur et une froideur insupportables. La fantaisie peut s'exercer et s'épanouir en rouleaux, en palmettes, en anses de panier, en arcades, en un mot, en u contours ». Les contours se prêtent à toutes les combinaisons : ils encadrent parfaitement les plaques de tôle pleine qui entrent souvent dans le dessin des grilles intérieures. Ces plaques de tôle sont rarement unies : presque toujours l'estampage y imprime des reliefs, le martelage ou le ciselage y font courir des entrelacs, des feuilles ou des fleurs. La difficulté de fabrication de ces grilles compliquées consiste moins dans l'exécution des différents ornements qui doivent y trouver place que dans leur assemblage. Les lignes courbes ne se touchent, souvent, que par un point; il faut une grande habileté pour les unir par ce point précis et pour rendre le joint absolument invisible. L'assemblage est pi us délicat encore quand la grille, au lieu d'être droite, suit la courbe d'un balcon, la pente d'un escalier.
L'artisan ne peut se référer à aucune règle générale; son initiative, son intelligence seules le guident. On conçoit donc que la serrurerie soit
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le plus original de tous les arts industriels. Elle ne s'accommode pas de modèles stéréotypés; la tradition seule la dirige un peu, mais une tradition incessamment modifiée, renouvelée par chaque artisan. Il n'y a presque pas de dessinateurs spéciaux en serrurerie : les ouvriers sont presque toujours leurs propres dessinateurs. Un artiste étranger à l'industrie pourrait fournir de très beaux modèles, mais qui seraient souvent irréalisables en métal, parce qu'ils ne tiendraient pas compte des nécessités de l'assemblage.
L'Angleterre est la nation d'Europe qui fabrique la plus grande quantité de serrurerie courante ; la France occupe le second rang, avec des centres très actifs, tels que Saint-Étienne, la Somme, la Normandie, les Arclennes, le Forez. Nos ouvrages les plus soignés sortent des fabriques de la Somme, dont l'exportation est encore considérable en Europe. Elle a pourtant diminué depuis quelques années. Il est certain que dans un avenir rapproché les pays riches en houille se suffiront à eux-mêmes. Lorsqu'ils sont pauvres en métal même, ils ont intérêt à faire venir le fer sous forme de minerai et à le travailler avec les charbons indigènes. La Belgique n'importe déjà presque plus de serrurerie. La production de l'Allemagne, d'assez mauvaise qualité d'ailleurs augmente tous les ans. Les États-Unis se sont complètement libérés de la tutelle européenne : ils commencent même à nous offrir leurs serrures.
Les petits serruriers, dont nous voyons les boutiques à Paris, ne fabriquent pas. Ils font venir leurs serrures des centres producteurs de province et se contentent de les poser et de les réparer. La serrurerie d'art seule se concentre à Paris. Au faubourg Saint-Antoine on forge des grilles, des rampes, des balustrades et on cisèle les petites clefs de luxe qui ferment les meubles en bois précieux.
Il n'est guère possible, tant le métier est divers, d'établir une moyenne de salaires des compagnons serruriers;, en tout cas, ils comptent encore, presque toujours, parmi les ouvriers les mieux payés. La diminution considérable, survenue depuis quelque temps, dans le prix de la serrurerie courante, n'a pas été opérée à leur détriment; elle est due à l'emploi de procédés mécaniques de fabrication. Dans la serrurerie de luxe, le taux du salaire est toujours subordonné au talent de l'artisan.
La corporation des serruriers a gardé, à tra-
Gouthière.
Bras Je lumière en bronze doré.
vers les siècles, un caractère original dont elle est fière. Ses membres ont toujours été recrutés parmi les hommes les plus intelligents et les plus actifs de la classe ouvrière. Ils ont conservé longtemps leurs anciennes coutumes. Il n'y a pas un demi-siècle que tous les compagnons faisaient encore leur tour de France. On les accuse assez souvent d'être frondeurs, indisciplinés, et ce reproche est assez mérité, mais ils rachètent ces petits défauts par une immémoriale honnêteté. Leur devise était autrefois : « Securitas publica » ; ils pourraient encore s'en parer. Sans eux, nous serions bien empêchés de nous défendre contre les entreprises des malandrins, et si leur probité n'était pas irréprochable? nos demeures et nos armoires seraient toujours à leur discrétion.
L'industrie du bronze, qu'elle fonde des statues ou des ornements d'ameublement, est toujours une industrie de luxe. On ne peut pas se passer de serrures, mais on peut fort bien se passer du bronze : cette inutilité pratique ne l'empêche pas, d'ailleurs, de tenir une place importante parmi les arts industriels.
Notre bronze n'est quel'airain des anciens, c'està-dire un alliage de cuivre, d'étain, de zinc et de plomb; si on l'a préféré au cuivre pur, c'est que sa malléabilité lui permet de prendre toutes les formes, sa ténacité le dispense de points d'appui trop nombreux, sa solidité est à toute épreuve,
son prix est relativement bas et sa surface se colore des patines les plus diverses et les plus
Bronze moderne de Louchet.
chaudes. Les proportions de cuivre, de zinc, d'étain et de plomb qui entrent dans sa composition ne sont pas fixes. Les deux formules
les plus employées sont les suivantes : la première (dite des Keller, parce que les célèbres fondeurs s'en servaient ordinairement) comprend : cuivre 91, M), zinc 5,5.3, étain 1,70, et plomb 1,37. La seconde, plus spécialement réservée à la fonte des bronzes d'ornementation et d'ameublement, contient : cuivre 8% zinc 15, étain 3, plomb I»
Il y a quatre manières de travailler le bronze : on le prend dans la masse, on le repousse, on l'étampe ou on le coule. La prise dans la masse est très rare ; la fonte est tellement facile qu'à quelques exceptions près on a toujours intérêt à l'employer. Le repoussé et l'étampage sont encore quelquefois en usage dans la fabrication des vases et des potiches, mais ils sont bien déchus de leur ancienne faveur. Du xme au xvme siècle, ils constituèrent une industrie spéciale très importante : la dinanderie. La fonte est aujourd'hui le procédé le plus employé dans le travail du bronze. Elle suffit à fabriquer les bronzes d'art proprement dits, les bronzes d'ameublement, les faux bronzes.
Les bronzes d'art proprement dits comprennent non seulement les statues qui ornent les voies publiques ou qui rappellent la mémoire des grands hommes, mais encore les réductions de ces statues (opérées par le procédé Collas) qui décorent les appartements et toutes les statuettes et tous les bibelots qui satisfont le goût du jour. Pendant très longtemps, les bronzes d'art, même
les plus grands, 'ont été fondus en plein: ils pesaient naturellement un poids énorme; maintenant on ne donne plus au bronze que Pépais-
Le vieux Berger. — Bronze de Maignan. (P. Louchet, ciseleur.)
seur indispensable. Le modelé y gagne en.sour plesse.
Il y a deux procédés de fonte : la fonte cà cire perdue et la fonte à pièces rapportées. La fonte
à cire perdue n'est plus guère employée que dans la fabrication de quelques pièces de choix, mais la Renaissance et le xvne siècle lui doivent leurs plus beaux bronzes. Sa décadence tient à ses difficultés d'exécution. Pour la pratiquer, il faut façonner le moule en sable sur le modèle original enduit d'une couche de cire. Si ce modèle se détériore ou si la fonte ne réussit pas du premier coup, l'œuvre est irrémédiablement perdue. La fonte à cire perdue exige la collaboration directe de l'artiste et l'empêche de se désintéresser, comme il le fait trop souvent, de l'exécution pratique de son œuvre. Dans les Mémoires de Benvenuto Cellini, on retrouve le récit émouvant de la fonte du « Persée » de la loççia dei Lanzi à Florence. La lecture de ces pages suffit à expliquer la répugnance de nos fabricants contemporains à employer ce mode de travail.
Pour fondre par parties, on commence par fabriquer un moulage en plâtre que l'on peut toujours remplacer s'il se détériore. On le divise en plusieurs morceaux dont on prend l'empreinte, moitié par moitié, dans des châssis de sable. On rapproche les deux châssis moulant deux moitiés, après avoir disposé, à l'intérieur, un noyau, soutenu par des armatures, qui déterminera l'épaisseur du bronze. Puis, pour donner aux moules ainsi constitués une solidité suffisante et pour leur permettre de résister à la pression intérieure du métal en fusion, on les cuit et on les entoure d'armatures. Alors commence la fonte
proprement dite. Des ouvriers apportent le métal en fusion en quantité suffisante pour remplir d'une seule coulée tout l'espace compris entre le moule et lenoyau. L'opération ne peut s'effectuer en plusieurs fois, car le bronze se refroidirait inégalement et la fonte serait manquée. Les différentes parties d'une statue exécutées ainsi séparément sont ensuite réunies, et le ciseleur en fait disparaître toutes les coutures, toutes les imperfections. Le ciseleur est trop souvent aujourd'hui un simple praticien qui défigure inconsciemment les œuvres qu'on lui confie. Les artistes devraient toujours retoucher eux-mêmes leurs bronzes, car les pièces coulées en belle matière tirent tout leur charme de la finesse du ciselage. Les sculpteurs florentins tenaient à honneur de donner jusqu'au dernier coup de ciseau. Leurs statuettes ne seraient pas si parfaitement belles s'ils les avaient laissé achever par des ouvriers.
Le bronze d'ameublement comprend les pendules, les candélabres, les lampes, les flambeaux, les torchères et toutes les applications dont la fantaisie des ébénistes ou le canon des styles décorent les meubles. Il est d'un usage beaucoup plus courant que le bronze d'art proprement dit; il revient d'ailleurs beaucoup moins cher. Il entre moins de cuivre dans sa composition et la plupart des pièces peuvent être moulées en coquilles, c'est-à-dire dans des moules en métal qui servent à plusieurs fontes.
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Le prix du bronze a considérablement baissé depuis cinquante ans, grâce surtout aux économies réalisées sur la fonte. Pendant la Restauration, une statue de Louis XIV, élevée à Lyon, revenait encore à 300.000 francs de fonte; plus tard, une effigie de Napoléon, érigée dans la même ville, ne coûtait plus que Cl. 000 francs.
Malgré tout, le bronze est encore trop cher pour bien des bourses, aussi a-t-on essayé de le remplacer par un équivalent moins coûteux. On a d'abord diminué la quantité de cuivre au profit de la quantité de zinc, puis on a supprimé complètement le cuivre. On est arrivé à fondre ainsi des pièces en plomb, en zinc, ou en étain, extrêmement soignées et dix fois moins chères qu'en bronze. Une fois patinées, il est assez difficile de reconnaître, à première vue, leur composition.
C'est à Paris que se centralise l'industrie française du bronze. Elle occupe plusieurs milliers d'ouvriers et sa production s'élève annuellement à près de trente millions de francs. C'est une des trop rares industries où nous l'emportions encore sur nos rivaux. L'étranger, principalement l'Angleterre et l'Allemagne, pillent volontiers nos
Le dieu Pou-t'haï.
Bronze chinois.
modèles. Les fabricants parisiens du bronze d'ameublement ont bien formé un syndicat pour la protection des modèles : malheureusement, son action s'arrête à nos frontières.
L'habileté proverbiale des ouvriers du bronze a beaucoup aidé au maintien de notre suprématie. Les mouleurs, fondeurs, monteurs, tourneurs, doreurs, bronzeurs et vernisseurs collaborent tous activement à l'exécution des œuvres d'art. Ils ont conscience de l'importance de leur rôle, et, à plusieurs reprises, déjà, ils ont demandé le droit de signer ces œu-
vres qui n existeraient pas sans eux. Leur prétention a fait couler beaucoup d'encre. Elle n'a pas été prise
en considération iuSCfuà Vasepour recevoir le sang des
° L victimes. Bronze chinois.
présent.
Nos ouvriers en bronze ont formulé encore d'autres revendications d'un intérêt plus immédiat. Pendant très longtemps, on les a contraints à saupoudrer l'intérieur des moules de poussier de charbon afin d'empêcher le bronze d'adhérer au sable. Mais ce poussier était d'un emploi très malsain et attaquait les bronches et les poumons des travailleurs qui l'employaient. Ils ont demandé qu'on lui substituât le talc; mais, pour obtenir gain de cause, ils ont été obligés de soutenir
contre les patrons une lutte de plusieurs années. Ils se plaignent aussi d'être payés dérisoirement, en raison du travail et des connaissances qu'on exige d'eux. Et vraiment, c'est mal les encourager à soutenir le rang de notre industrie, que de leur accorder à peine un salaire moyen de h francs par jour.