CHAPITRE VI
La céramique.
Il n'y a pas d'industrie plus indispensable que la céramique : elle est nécessaire à la vie quotidienne de toutes les classes de la société ; il n'y en a pas non plus qui soit plus propre à donner à tous, même aux plus humbles, le goût des formes élégantes et des couleurs harmonieuses. Malheureusement, pendant la plus grande partie du siècle dernier, les fabricants n'ont pas eu grand souci de l'employer à l'éducation artistique du peuple. Ils ont réalisé, tant au point de vue technique qu'artistique, des progrès surprenants dans la fabrication des porcelaines et des faïences de prix : mais ils ont négligé la céramique courante. Il n'en a pas toujours été ainsi. Presque tous les siècles ont su tirer parti de l'occasion d'art qu'offrait la céramique. Dès l'antiquité, on s'est ingénié à donner aux poteries des formes gracieuses et des couleurs agréables.
L'industrie céramique comprend aussi bien ia fabrication des poteries simples de l'antiquité que celle des faïences et des porcelaines contemporaines. Le mot « céramique » vient de kéramos qui, en grec, signifie corne ; les premières poteries
prenaient, en effet, la forme de cornes de béliers ou de bœufs. Dès l'antiquité grecque, les modèles primitifs se transformèrent et se multiplièrent, mais la terre dans laquelle on les modelait
demeura longtemps poreuse et incapable de contenir des liquides. La faïence et la porcelaine se distinguent toutes deux de la poterie proprement dite par une cuisson plus longue et par un recouvrement d'émail. On les reconnaît entre elles à leur matière première : la faïence est toujours «à base d'argile; l'élément essentiel de la porcelaine est le kaolin.
On croit la faïence d'origine persane. De Perse elle pénètre chez les Arabes qui l'introduisent en Espagne; elle y prospère dès le xiie siècle. Les pièces les plus remarquables de cette époque ont été retrouvées à l'Alh ambra : ce sont les premières auxquelles on puisse assigner une date certaine. Introduite en Italie, la
Vase antique du ive au ve siècle, trouvé à Milo. — Statuettes de Tanagra : Jeux déjeunes filles ; du ive au me siècle. (Musée du Louvre.)
faïence y prend rapidement droit de cité et y trouve de précieux perfectionnements. Jusqu'au xve siècle, en effet, les poteries ont été émaillées à l'aide d'une préparation à base de plomb ; à
Vase antique.
cette époque on commence à employer l'émail à base d'étain ou stannifère. Peut-être Luca délia Robbia, le grand faïencier italien, auquel on attribue généralement cette innovation, n'en est-il pas l'auteur; mais il emploie le nouveau procédé avec tant d'art qu'il en consacre l'usage. Vers le même
temps fleurissent en Italie les belles majoiiques «à reflets métalliques dont nos musées sont si richement pourvus.
En France, on ne connaît pas la fabrication de
Poteries étrusques. (Musée du Louvre.,)
la poterie émaillée avant le xvie siècle : Bernard de Palissy, qui en dote notre pays, n'emprunte pas leurs procédés aux étrangers : il cherche et il découvre un émail nouveau. On connaît la triste odyssée de cet homme de génie. En mourant, — emprisonné comme huguenot, — il emporte le
secret de ses découvertes. Ses successeurs sont
La Vierge et L'Enfant.
Terre cuite émaillée. — Atelier des délia Robbia. — Fin du xvc .-i Imitation d'une sculpture d'Andréa Verrocchio.
obligés de recommencer tous ses essais. Ce n'est qu'au début du xvne siècle que s'établit en France,
à Nevers, la première manufacture importante de faïences. Elle atteint à son plus grand développement vers 1650. C'est alors qu'elle fabrique les fameuses pièces à fond bleu, décorées de personnages, de fleurs et d'entrelacs blancs, rehaussés de jaune. Les faïences de Rouen et de Moustiers sont, avec celles de Nevers, les plus célèbres de France. Les premières fabriques s'établissent en Normandie vers le milieu du xvne siècle, mais la belle époque du Rouen coïncide avec la mort de Louis XIV. Les principaux décors de ce temps sont dits à lambrequins, à broderies, et empruntés aux tissus, aux dentelles, à la marqueterie, à la serrurerie; quant aux pièces de Moustiers, elles sont moins recherchées pour leur décor que pour la finesse de leur pâte.
Le xvne siècle voit encore se former d'autres centres actifs de faïencerie. Marseille et Strasbourg excellent déjà dans leurs assiettes et dans leurs plats, semés de fleurs et d'oiseaux, d'un coloris rouge et vert extrêmement vif. En Allemagne, Nuremberg construit ses gigantesques poêles de faïence, et, en Hollande, une imitation maladroite de la Chine et du Japon devient pour Delft la source d'une décoration originale et intéressante.
La porcelaine est d'origine chinoise. On suit son histoire en Extrême-Orient depuis le vne siècle de l'ère chrétienne; mais elle existait bien avant, puisque, â.600 ans avant Jésus-Christ, il y avait déjà en Chine un intendant des arts céra-
miques. Les plus belles pièces chinoises datent des xyne et xvnie siècles. Le xvne siècle consacre le triomphe des beaux vases flambés et craquelés. Les formes les plus gracieuses, les coloris les plus harmonieux fleurissent au xvme siècle. De
Faïence de Bernard de Palissy.
nos jours la décadence de la céramique chinoise est complète.
La porcelaine traverse l'Asie et gagne l'Europe par l'intermédiaire des Arabes. Le commerce des Hollandais et des Portugais l'introduit dans tous les ports. Longtemps on ignore sa composi-
m LES INDUSTRIES ARTISTIQUES
tion et on émet, pour l'expliquer, les hypothèses les plus absurdes ; un savant affirme, par exemple, qu'elle est formée d'un mélange de plâtre, de blanc d'œufs et de coquilles marines qu'il faut tenir quatre-vingts ans enfoui en terre. Des missionnaires envoient enfin de Chine le secret de la fabrication. Mais on ne peut pas profiter de leurs indications d'abord parce qu'on ne connaît pas de gisements de kaolin en Europe. C'est par hasard qu'on en découvre en Saxe, au début du xvine siècle. Un barbier du pays ramasse un jour sur son chemin une poudre blanche qui lui paraît excellente comme poudre à perruque. Il s'en sert pour poudrer le physicien Boettcher. Celui-ci trouve sa perruque plus lourde que de coutume et s'en plaint à son valet de chambre qui rejette la faute sur le produit nouveau. Boettcher analyse la poudre et reconnaît sans peine le kaolin qu'on cherchait en vain à travers l'Europe. Il avertit l'électeur de Saxe qui, sur ses conseils, crée aussitôt une manufacture. La porcelaine devient une des industries les plus prospères du pays.
La France doit, elle aussi, au hasard la découverte du kaolin. En 1768, la femme d'un pauvre chirurgien, nommé Darnet, trouve une poudre blanche, savonneuse, qu'elle croit propre à laver le linge. Elle la montre à son mari ; Darnet pressent sa composition et en envoie des échantillons à Macquer. En 1769, Macquer présente à l'Académie des sciences des spécimens de porce-
laine fabriqués à Sèvres avec la poudre de Darnet. La manufacture de Sèvres avait jusque-là le privilège de la porcelaine tendre, produit artificiel composé d'un mélange de marne et de craie.
Elle commence alors à fabriquer des pièces en pâte dure, et, en 1808, elle cesse complètement de travailler la porcelaine tendre. Lors de la Révolution elle avait naturellement perdu son privilège et la fabrication de la porcelaine s était répandue dans l'industrie privée.
11 n'y a pas très longtemps qu'il existe des manufactures spéciales de porcelaines et de faïences d'art. Autrefois les fabricants produisaient toujours, concurremment, les pièces de luxe et les pièces communes; maintenant encore,
Porcelaine de Saxe.
d'ailleurs, les fabriques exclusives de céramique de prix sont très peu nombreuses. Les amateurs sont trop rares pour alimenter une industrie importante.
Une faïencerie active est une ruche où s'agitent des centaines d'ouvriers. Les uns purifient les matières premières, d'autres les broient, les
Ecritoire en porcelaine de Saxe.
amalgament en pâte, d'autres encore les filtrent, puis les pressent pour en exprimer l'excédent d'eau et les malaxent avant de les livrer au travail. La pâte, proprement dite, passe alors à la fabrication. On donne aux différentes pièces leur forme générale à l'aide de tours à potiers ou de moules en plâtre ; puis on laisse sécher ces ébauches. Quand elles ont pris la consistance voulue, on règle, à l'aide d'un gabarit, leurs proportions
définitives et on les achève : on ajoure les corbeilles, on accroche les anses, on colle avec de la barbotine les ornements moulés à part et on
Four à cuire les porcelaines à la Manufacture de Sèvres.
creuse les cannelures et les guillochages à l'aide d'un tour à guillocher. Ces opérations terminées, les pièces sont encore brutes; le moindre choc les casse ; elles sont rugueuses et laides, aucune
couche d'émail ne les recouvre. On les place alors clans des cassettes en terre réfractai re, et on les introduit dans d'immenses fours où elles subis-
Le modelage des biscuits à la Manufacture de Sèvres.
sent une cuisson de soixante heures; elles en sortent résistantes et solides. On va maintenant pouvoir les glacer.
Il y a plusieurs manières d'opérer le glaçage. Parfois la pièce est immergée dans un liquide imprégné de glaçure. L'opération, dans ce cas, se pratique avant la cuisson ; d'autres fois on arrose
Cheminée. — Grès. (Modèle Gentil et Bourdet.) (1)
le biscuit sorti du four de liquide glaçant : une seconde cuisson est alors nécessaire pour fixer la glaçure.
(1) Tous les modèles de grès que nous donnons ici nous ont été obligeamment communiqués par la maison Gentil et Bourdet.
Les faïences et porcelaines glacées et refroidies passent à l'atelier d'ornementation. Les pièces ordinaires se décorent à l'aide d'un procédé chromolithographique adapté à cet usage spécial; les faïences fines et les porcelaines de prix se peignent à la main, avec des couleurs vitrifiables, des matières terreuses fixées par un fondant vitreux, des métaux ou des lustres métalliques. La décoration terminée, les pièces passent une dernière fois au four. Cette ultime cuisson est, peut-être, l'opération la plus délicate de la fabrication. Il faut empêcher avec soin deux pièces de se toucher dans le four, car leur émail se souderait :
aussi les sépare-t-on par des rochets à trois branches qu'on appelle colifichets dans la langue du métier.
Les faïences sont complètement achevées : elles vivent. Tout jusqu'à présenta été silencieux dans leur fabrication. Dans les ateliers, les ouvriers attentifs se taisaient, ils évitaient avec soin le moindre heurt entre les pièces :
maintenant, au contraire, elles s'entre-choquent sans danger dans un concert de sons argentins, vifs, joyeux et francs.
Frise décorative les Salamandres.
Grès.
La mode contemporaine favorise la céramique et encourage les artistes et les industriels à trouver des modèles nouveaux et des décorations inédites. Notre grande manufacture nationale de Sèvres, dont la réputation artistique s'était per-
Frise décorative : les Soleils. — Grès.
due sous Napoléon Ier, a heureusement retrouvé sa tradition. Ses porcelaines dures sont très recherchées : leur décoration, exécutée par d'habiles artistes, prend toujours des tons délicats et chauds. Les formules de la porcelaine tendre, abandonnées et perdues depuis 1808, ont été retrouvées et ce genre a repris la place qu'il n'aurait jamais dû quitter.
De grands artistes se sont voués à la fabrication de la céramique dans le cours du siècle dernier. La plupart d'entre eux étaient en même temps des savants : aussi ont-ils donné leurs soins, non seulement à la décoration, mais encore à la composition matérielle de leurs produits. Ils ont recherché et retrouvé les meilleures formules employées par leurs devanciers. Pull a presque égalé Bernard de Pallissy, Collenot et de
Frise. — Grès.
Beaumont ont régénéré les belles faïences que produisait autrefois la Perse. Les majoliques incomparables, les sculptures en faïence exécutées par des artistes contemporains pourraient rendre jaloux les délia Itobbia.
Cette perfection dans l'imitation des modèles anciens a singulièrement facilité l'œuvre des faussaires et trompé, souvent, les collectionneurs, même les plus avisés. Il existe des maisons qui ne fabriquent que des reproductions anciennes. Très honnêtement, d'ailleurs, elles marquent leurs produits d'un signe qui empêche de les confondre avec les originaux. Malheureusement, leurs clients ne sont pas toujours aussi scrupu-
leux. Ils grattent la marque de fabrique, trempent les pièces alternativement dans l'eau chaude et dans l'eau froide pour les craqueler, leur donnent « la patine du temps », et, au besoin, les ébrèchent pour les rendre plus vénérables. Puis ils les vendent comme des faïences rares et authentiques. Dans aucune industrie d'art on ne pratique la contrefaçon sur une plus grande échelle que dans la céramique, parce que dans aucune peut-être elle ne rapporte de plus gros bénéfices lorsqu'elle réussit. Les belles pièces se sont en effet toujours vendues extrêmement cher. La reine Christine offrit de
payer au poids de l'or les vases en faïence d'Lrbino qui se trouvent à Lorcto; l'électeur de Saxe
Claustrai en grt'-s.
Frise décorative. — Grès.
donna un régiment de cavalerie en échange de quelques vases du Japon; une assiette de faïence
italienne s'est achetée 10.000 francs; et une salière, venant des fabriques de Saint -Porchaire, est montée à âO.090 francs.
Tous les céramistes modernes ne se sont pas consacrés à la recherche des procédés anciens. Quelquesuns, comme M.
Galle de Nancy, ont tenté, avec succès, d'adapf; ter à la faïence des motifs.décoratifs nouveaux empruntés au monde végétal ; d'autres, comme Deck, ont réussi à donner à leurs œuvres, un coloris d'un éclat
Boule de rampe d'escalier en grès.
encore msoup çonné; d'autres encore sont arrivés à rendre artistique l'humble grès. Ils l'ont capricieusement modelé, puis ils l'ont paré de reflets métalliques ou de nuances harmonieuses, éteintes et fondues. Ils ont été étonnés, eux-mêmes, parfois, des résultats qu'ils
obtenaient : ils ont admiré sur leurs grès terminés des effets qu'ils n'avaient pas prévus et qu'ils devaient à un collaborateur puissant : le feu, dont l'action mystérieuse déjoue souvent tous les calculs.
Il n'y a que très peu de temps qu'on se préoccupe de redonner à la céramique courante, aux ustensiles de ménage le décor artistique qu'ils avaient autrefois. Longtemps nous n'avons employé que la porcelaine
et la faïence anglaises et allemandes, ornées d'une façon très grossière. Les motifs qui les décoraient étaient confiés à des femmes qui n'avaient aucune idée ni du dessin, ni de la peinture.
Le public est heureusement devenu plus difficile : ses goûts plus élevés ont secoué l'indifférence des fabricants qui se sont efforcés de trouver d'habiles décorateurs. Ils n'y sont pas arrivés aisément.
Le métier de décorateur en céramique est en effet délicat; un excellent peint 'C peut être un
Tète de bélier.
Figure décorative en grès
Tète de coq.
Plaquette en grès.
très mauvais décorateur s'il ignore l'esthétique particulière de la matière qu'il veut illustrer. La manufacture de Sèvres en a fait l'expérience. Les artistes qu'elle employait au début du siècle dernier bornaient leur idéal à reproduire sur porcelaine des tableaux de maîtres, des portraits célèbres : les résultats furent piteux. La finesse du travail n'atténuait pas le ridicule d'une bataille peinte au fond d'une assiette ou d'un portrait de Napoléon dans une soupière. L'esthétique de la céramique, comme celle de tous les arts, est basée sur la logique. La décoration d'une faïence n'est agréable que si elle s'harmonise avec la destination de la pièce.
On pouvait croire, au milieu du siècle dernier, que l'industrie céramique avait atteint son développement définitif. Nous ne pouvions nous passer de ses produits courants ; ses œuvres d'art remplissaient nos demeures. Il semblait impossible qu'elle pût trouver de nouveaux débouchés. Elle en a trouvé cependant. Elle est devenue l'auxiliaire précieuse des architectes. En 1889, les fermes de fer qui formaient la carcasse des constructions de M. Formigé, à l'Exposition, étaient recouvertes de carreaux de faïence et de terre cuite alternés. Le Grand Palais des Champs- Elysées est orné d'une frise décorative en faïence exécutée par la manufacture de Sèvres. La même fabrique a exposé, en 1900, un portique monumental revêtu de faïence et elle termine, en ce moment, une tour de faïence de plus de
hO mètres de haut qui s'élèvera dans le parc de Saint-Cloud .
Presque tous les pays produisent aujourd'hui la céramique courante, mais certains centres artistiques, très prospères autrefois, sont en pleine
Claustras (Garniture de balustrade), en grès.
décadence : la Hollande, l'Italie et l'Espagne. La France, l'Allemagne et l'Angleterre sont les trois fabricants les plus importants du monde.
Chez nous, les manufactures se sont en partie déplacées. Rouen et Moustiers ne fabriquent plus ; l'industrie de Ne vers est, au contraire, restée pros-
lâ
Cabochon en grès.
père. Des centres nouveaux se sont créés : Tours, Lunéville, Bourg-la-Reine produisent la faïence en abondance, tandis que plus grande partie de notre porcelaine vient de Champeaux, Bayeux, Vierzon,Villedieu, Chantilly, Sèvres et Limoges.
A Paris même, l'industrie céramique est très peu active. On y trouve surtout des décorateurs auxquels la province envoie des pièces en blanc et qui les ornent selon les besoins et selon la mode.
Nous exportons relativement peu. L'Algérie et l'Amérique sont nos deux seuls débouchés importants ; l'Angleterre , au contraire, envoie annuellement à l'étranger pour 30 millions de francs au moins de céramique, plus du triple de notre production totale. La faïence, dite anglaise, inventée par Wegwood, le Bernard de Palissy anglais, est surtout employée en Amérique, en Suède et en Norvège, Sa vogue ne tient pas à une supériorité matérielle sur la nôtre, mais à une différence sensible de prix. L'Angleterre réalise sur les matières premières, sur le charbon.
Tête de lion.
Figure décorative
en grès.
sur le transport, des économies qui lui permettent de l'emporter sur le marché du monde. Nul exemple ne peut nous montrer plus clairement quelles sont, dans l'avenir, les conditions nécessaires à la prospérité des industries d'art.
Rosace décorative eu grès.