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CHAPITRE VII

Le Verre.

L'industrie du verre n'est pas forcément artistique. La fabrication même de ce produit n'est qu'un fait d'ordre chimique. La combinaison, par fusion, de silice avec une ou plusieurs bases alcalines ou terreuses n'implique aucune idée d'art. Les principaux usages du verre, d'ailleurs, sont purement utilitaires, et les progrès accomplis dans sa fabrication ne sont que des triomphes industriels.

Les usages et les formes artistiques du verre sont même relativement restreints. En France, plus qu'ailleurs, on les a longtemps ignorés. Si nos artisans ont magnifiquement triomphé au moyen âge dans l'art du vitrail, la gobeleterie artistique et la verrerie d'art soufflée étaient presque ignorées chez nous au temps où elles étaient parfaites déjà à Venise, en Allemagne. Les gobeletsémaillés, si riches de tons, si harmonieux de lignes, qu'a produits notre xvie siècle, et dont on retrouve quelques exemples au musée du Louvre, sont des exceptions. Nos « gentilshommes verriers » du xve et du xvie siècles, malgré la réputation et les privilèges dont ils jouissaient, — qui

pourraient les faire passer pour des artistes, — ne fabriquaient guère que de la gobeleterie courante et des flacons unis. C'est cette infériorité de l'industrie française qui rend si rare la mention de verreries clans les inventaires de mobiliers que nous ont laissés les xvie et xvne siècles. Les modèles communs convenaient peu au goût fastueux des grands. Ils les remplaçaient par des

Verriers égyptiens. (Peintures de la nécropole de Beni-Hassan.)

coupes somptueuses, des hanaps magnifiques de cristal naturel, taillés en forme de nef et montés sur des pieds d'or ou d'argent ouvragé : ce n'est qu'avec Colbert que la verrerie artistique française sortit définitivement de l'enfance.

La très haute antiquité du verre n'est pas contestable, mais l'époque et le lieu de sa découverte nous sont inconnus. Ainsi l'origine de presque toutes les industries humaines reste mystérieuse et les états civils précis qu'on leur attribue parfois ne sontqu'une illusoire satisfaction que

l'inquiète curiosité de notre esprit emprunte à la légende. La verrerie égyptienne est la première qui nous ait laissé des traces précises. Les hypogées de Beni-Hassan nous ont conservé l'image des souffleurs de verre travaillant â. 500 ans avant Jésus-Christ. Il nous reste de ia fabrication artistique égyptienne quelques flacons allongés, relativement peu nombreux et de forme assez commune, quelques amulettes et quelques perles. C'est d'un cercueil de verre que M. Maspero tira, en 1886, la momie de Ramsès II.

Les Grecs ont, sans aucun doute, connu la verrerie. Aristophane, d'autres auteurs parlent des coupes en verre; mais cette industrie artistique n'eut aucune importance chez eux. Il n'est pas certain même qu'ils l'aient pratiquée peutêtre étaient-ils simplement les clients des Égyptiens.

A Rome, ce n'est que sous Tibère que l'industrie verrière prit de l'extension. Elle conquit rapidement la mode et devint aussitôt florissante. Ce furent encore des ouvriers égyptiens qui l'introduisirent et en furent les artisans. Ils conservèrent longtemps leur réputation. Dans la seconde moitié du me siècle, l'empereur Aurélien exigeait encore de l'Egypte un tribut d'objets en verre. Grâce à Pompéi nous connaissons admirablement la verrerie romaine. Le trésor de près de 8.000 pièces découvertes intactes dans les maisons de la ville ensevelie nous prouve que les Romains faisaient servir le verre à tous les usages

pratiques auxquels nous remployons, et qu'ils en comprenaient admirablement aussi la valeur décorative et artistique. Leurs urnes, leurs cali-

Un four de verrier au xvne siècle

(d'après l'Art de la Verrerie de Néri, Merret et Kunckel).

A, cannes des verriers; B, petites fenêtres ou ouvreaux ; D, ciseaux;

E, moules pour donner forme au verre.

ces, leurs coupes servent encore parfois de modèles à nos ouvriers. Leurs chefs-d'œuvre, selon Martial, étaient les « calices audaces » qu'on n'est pas encore parvenu à identifier exactement.

Ils faisaient en verre des parures pour les femmes, des miroirs, des ornements mobiliers. Ils le coloraient déjà, le filigranaient dans la pâte comme nous. Ils connaissaient aussi la gravure en creux, en relief, la taille et même la ciselure. Le fameux vase en verre bleu de Portland, que conserve aujourd'hui le British Muséum, est un admirable exemple de leur habileté dans ce travail. Le verre avait une telle valeur à leurs yeux que les empereurs le considérèrent souvent comme une matière de luxe et le frappèrent d'un impôt dans leurs édits somptuaires.

La composition du verre antique était, à peu de choses près, identique à celle du verre moderne. Pourtant, au lieu d'être translucide comme le nôtre, le verre ancien se distingue par une teinte laiteuse générale et par des irisations inattendues. On a cru longtemps que cette coloration était voulue de la part des fabricants : mais il est invraisemblable que les anciens aient de parti pris enlevé au verre une de ses qualités essentielles : la transparence. Ces reflets métalliques sont, en réalité, la conséquence de la décomposition du verre sous l'action de l'air et de l'humidité. En se parant de ces tons changeants la verrerie devient friable et la matière se détache en lamelles. L'expérience a prouvé que la décomposition est d'autant plus avancée que les objets ont été plus directement exposés à Pair et à l'humidité. Les pièces de Pompéi

sont les mieux conservées de toute l'antiquité, parce que la cendre comprimée a formé autour d'elles un abri.

De Rome, l'industrie et l'art de la verrerie passèrent à Byzance, avec Constantin. La verrerie fut une des trente-six professions que l'empereur exempta de toutes charges publiques; mais il ne nous reste de la fabrication de cette époque que de rares modèles qui ne nous permettent pas de bien la juger.

La verrerie arabe nous est mieux connue, au moins à partir du xmc siècle, car, si des textes, des traditions ou des miniatures nous indiquent que les Arabes pratiquaient cet art avant cette époque, il ne nous reste aucun spécimen de leur fabrication antérieur aux coupes dorées à décorations d'émaux du xine siècle. Les productions de ce temps deviennent, au contraire, relativement nombreuses dans nos musées et dans nos collections. Leur richesse et leur beauté sont des témoins irrécusables de la perfection de l'art arabe. Les artisans savaient alors non seulement émailler, mais tailler fort habilement le verre, comme le prouvent les quelques pièces connues sous le nom de Sainte-Hedwige (1).

(1) Les pièces connues sous ce nom et dispersées dans quelques musées et collections tirent leur appellation de sainte Hédwige qui vécut au xne siècle, et, à la mort de son époux Henri, duc de Silésie et de Pologne, entra dans les ordres. La tradition veut que les verreries groupées aujourd'hui sous son nom lui aient appartenu.

Au xiye siècle, les villes d'Alep, de Damas exportèrent en Europe leur verrerie d'art en grande quantité. Dans les inventaires français du temps on retrouve l'indication de ces ouvrages et des pièces fort remarquables en sont parvenues jusqu'à nous. Ce qui les caractérise, outre une décoration animale précieuse, ce sont de* versets du Coran qui courent sur la panse ou garnissent le col des vases.

La verrerie vénitienne tua, au xive et au

Verreries romaines.

xve siècles, la verrerie arabe. Elle avait bien existé pendant tout le moyen âge, mais tellement obscure qu'il ne reste plus guère de traces de son développement à cette époque. On peut avancer, en somme, que la seule verrerie artistique du moyen âge fut la verrerie arabe. C'est à l'instigation de Marco Polo surtout que se développa l'art vénitien. Ses voyages ouvrirent des débouchés nouveaux aux produits de la République. La première pièce authentique concernant l'industrie vénitienne est un traité, signé le 1er juin 1377, entre le doge de Venise Contarini et le prince

d'Antioche, comte de Tripoli, Bohémond VI. Il prouve que la production des verreries vénitiennes était déjà active. Le gouvernement de la sérénissime République comprit rapidement toute Timportance qu'avait, pour la prospérité de la cité, le développement de l'industrie verrière, et il s'en attribua la direction suprême. Les chefs du Conseil des Dix qui l'exercèrent, étaient pourvus du titre de surintendants des verreries. La plupart des fabriques furent reléguées dans l'île de Murano. C'était une mesure de sécurité, les fours à verre ayant causé dans la cité des incendies nombreux. A Murano, les verriers furent maîtres; ils jouirent de privilèges qui en faisaient une véritable aristocratie, au point que les patriciens de Venise pouvaient, sans déchoir, épouser leurs filles. Mais, en même temps, les lois les plus sévères régient les verreries ; la peine de mort fut édictée contre les maîtres ou les ouvriers qui iraient porter à l'étranger les secrets de la fabrication vénitienne. Cela n'empêcha pas d'ailleurs l'émigration inévitable d'artistes qui importèrent leur art dans le reste de l'Italie, en Allemagne et jusqu'en Flandre.

L'industrie verrière vénitienne s'était limitée, d'abord, à la fabrication de fausses pierres précieuses (margaritines) et de petits objets de parure ; mais c'est sa gobeleterie de luxe, surtout, ses miroirs, ses lustres qui lui valurent sa réputation. La gobeleterie vénitienne est admi-

rable par sa fantaisie merveilleuse et par la grande délicatesse que les artisans apportaient au choix des formes et à l'harmonie des décorations. Ils mettaient, tour à tour ou simultanément à contribution la coloration, la craquelure, la ciselure, la dorure, remaillage, le filigrane, dans des combinaisons où triomphaient l'élégance et la liberté de la Renaissance. Leur imagination leur suggérait des détails imprévus et charmants; avec un tact parfait ils savaient, soit adpater les formes à l'usage, soit imaginer « mille et mille galanteries de verre et de cristal ». Leurs productions sont encore pour

d1 , ! i Vase Barberini. (British Muséum

es modèles de

goût, de variété, de finesse. On ne peut les décrire tant elles sont multiples et diverses : mais qui n'a vu, dans les musées, dans les collections, ces coupes allongées en forme de gondoles, élancées comme des calices de lys, que soutiennent de petites colonnettes torses, opalines ou filigranées, petits chefs d'oeuvre si fragiles qu'ils semblent devoir durer quelques heures à peine, mais si précieux que la dévotion des artistes les a protégés pendant des siècles.

La réputation des lustres et des glaces de Venise est aussi solide que celle de sa gobeleterie. La conception des uns et des autres procédait du même principe : l'emploi exclusif du verre dans toutes les parties des objets. Les lustres vénitiens, quoique la mode en passe aujourd'hui, sont, en réalité, les plus logiques, les mieux, appropriés à leur usage. De jour, ils produisent un effet décoratif égal au moins à celui du bronze. De nuit, au lieu de rester inertes comme le métal à l'éclat des lumières, ils vivent tout entiers, ils s'animent, leurs facettes chatoient, leurs pendeloques renvoient des rayons, leur coloration égayé la lumière monotone des bougies.

La caractéristique de la miroiterie vénitienne, c'est l'encadrement des glaces en glace découpée selon un motif décoratif. C'est le seul cadre raisonnable qui convienne aux miroirs. Les entourages de bois peint, de bois doré surtout, que leur impose trop souvent notre mauvais goût, par analogie avec les tableaux, ne peuvent pas se défendre. L'or d'un cadre, sa couleur en général, sa forme même doivent toujours s'harmoniser avec l'œuvre qu'il renferme. Une glace ne renferme rien : elle réfléchit les objets les plus divers et un cadre de glace, c'est-à-dire un cadre neutre qui la termine agréablement sans chercher à lui donner une signification précise, est le seul qui lui convienne.

L'existence des verreries allemandes au moyen

âge n'est pas prouvée, bien que les savants allemands revendiquent pour l'industrie de leur pays une antique origine. Ce n'est qu'à partir du xvie siècle qu'on peut en établir l'existence d'une façon certaine et en suivre le développement avec précision. Les deux grands centres de production furent alors Nuremberg et Prague. Les autres grandes villes j d'Allemagne et d'Autriche possédèrent aussi des fabriques, mais qui n'atteignirent ja mais à une importance aussi considérable. Au contraire de ce qui se passe à Venise, où les artistes verriers n'ont le plus souvent pas laissé de nom, des familles entières de verriers allemands sont restées célèbres et leur histoire a été écrite.

Avant de connaître les secrets vénitiens Nuremberg fabriquait déjà du verre, mais ses produits, de qualité inférieure, ne pouvaient rivaliser avec les chefs-d'œuvre des ouvriers de Murano. Aussi envoya-t-elle ses artisans à Venise pour

Un peintre sur verre (d'après une estampe.)

surprendre les secrets si jalousement gardés par les autorités de la sérénissime République. C'est de ce moment que le verre s'allégea, devint plus artistique en Allemagne. La gravure surtout, où les Allemands allaient devenir maîtres, entra en jeu. La décoration la plus fréquente avait consisté, jusqu'alors, dans l'application de bandeaux, de torsades ou de bagues coulées sur le corps ou sur le pied des verres, des coupes ou des vases. On put bientôt se passer de l'importation vénitienne. D'abord, bien entendu, les verres allemands ne furent que des verres vénitiens transplantés. Les ouvriers de Nuremberg copièrent exactement la forme et la décoration italiennes; puis, insensiblement, les modèles se germanisèrent et leur ornementation suivit les progrès de la peinture allemande : un style allemand se créa, original et intéressant.

L'industrie bohémienne est de floraison postérieure à l'industrie nurembergeoise. Elle ne s'épanouit qu'à la fin du xvie siècle, sous l'empereur Rodolphe IL II fit venir de Venise des graveurs sur cristal de roche qui travaillaient aussi sur verre et qui transmirent leur art à des artistes indigènes. La verrerie bohémienne prit alors rapidement un grand essor. Favorisées par l'abondance du bois et l'abondance de l'eau, des fabriques se montèrent et prospérèrent. Pendant plus d'un siècle la Bohème travailla presque exclusivement le verre blanc, et avec un tel succès, que toute l'Europe recher-

eh a ses produits' au grand détrimont de l'industrie vénitienne.

Au xvme siècle, on vit des artisans vénitiens venir demander à la Bohême les secrets d'une fabrication que leurs ancêtres avaient enseignés. Mais quand l'Angleterre eut commencé à fabriquer couramment et à tailler le cristal, le verre blanc de Bohême ne put lutter d'éclat et de finesse avec le produit nouveau. L'in dustrie de Prague commença à péricliter. Les fabricants reprirent alors, avec un succès qui n'a pas diminué depuis, la fabrication des verres colorés et gravés. En réalité c'était la forme nationale du verre en Bohême. Avant l'introduction de la manière vénitienne,

Vitrail*

on n'en connaissait pas d'autre dans le pays.

Vers la fin du xvie siècle, au xvnc surtout, l'art du verrier se répandit à travers tcute l'Europe. La Hollande, la Flandre, l'Espagne le pratiquèrent. Certains de leurs artisans devinrent fort experts et nous ont laissé des noms et quelques œuvres. Mais leur production fut purement locale et ne prit pas l'essor des verreries de Venise et de Prague. D'ailleurs, presque toutes les pièces que nous possédons de ces pays sont marquées de l'influence de l'un des deux grands centres. En Espagne seulement, l'influence vénitienne est nettement combattue par l'action de la verrerie arabe qui se fît sentir de façon appréciable jusqu'à la fin du xvnic siècle.

Nous avons vu que la France, malgré les tentatives faites par Henri II et ses successeurs, resta jusqu'au temps de Colbert fort loin du premier rang. De ce moment notre industrie se développa. Grâce à Colbert, le secret des glaces vénitiennes fut introduit chez nous. En 1665, un privilège fut accordé à Nicolas du Noyer, receveur général des tailles à Orléans, pour la création d'une manufacture de glaces et verreries. Il s'établit au faubourg Saint-Antoine. Ses affaires prospérèrent rapidement. Un de ses successeurs, Louis Lucas de Netou, inventa, en 1688, le coulage des glaces, procédé qui permit enfin de fabriquer des pièces de grandes dimensions. En 1693, la manufacture royale des glaces fut transférée à Saint-Go-

bain. Quoique peu artistique en elle-même, la glace prit dans la décoration des appariemonts français une place prépondérante. Les panneaux garnis de glaces remplacèrent les panneaux peints. On voulut des glaces jusque sur les plafonds. Les artistes décorateurs se ressentirent de cette mode, responsable, en partie, de la décadence de la peinture décorative en France, au xvine siècle.

La gobeleteric et le verre de luxe n'atteignirent pis à la perfection chez nous aussi rapidement que la miroiterie. Ce n'est qu'au xixe siècle qu'ils prirent leur essor normal et que nos productions industrielles et artistiques commencèrent à tenir sur les marchés d'Europe une place importante.

C'est l'Angleterre qui a accompli le plus grand progrès des temps modernes dans l'art de la verrerie par l'invention du cristal. Invention n'est peut-être pas le mot exact. Il n'est pas certain que le cristal n'ait pas été connu des anciens. C'est un verre qui ne diffère du verre commun que par l'adjonction aux matières premières d'une quantité assez considérable d'oxyde rouge de plomb. Le pouvoir réfringent, l'éclat du cristal et sa finesse sont bien supérieurs à ceux du verre.

L'analyse de verres anciens a fait découvrir, dans un certain nombre d'entre eux, du plomb en quantité parfois considérable. Beaucoup, il est vrai, n'en contiennent pas dans les proportions suffisantes pour donner au corps la contexture

du cristal ; mais plusieurs se rapprochent de la formule moderne. D'autre part, les auteurs anciens parlent, à plusieurs reprises, d'un corps ressemblant au verre mais qui n'est pas le verre ; il est possible, à travers leurs périphrases, de reconnaître le cristal. Du temps de la Renaissance, à Venise, en Allemagne, on employait déjà le mot cristal, mais l'on n'y voyait, sans doute, qu'un oynonyme de verre ordinaire. Il ne nous reste, en tout cas, de ce temps et de ces centres aucun objet en cristal proprement dit; s'il en avait existé, la piété des amateurs nous les eût probablement conservés.

L'époque exacte et les circonstances cle la découverte du cristal en Angleterre sont ellesmêmes mystérieuses. C'est au xvne siècle peut-être qu'on l'employa pour la première fois. Les verreries d'Angleterre étaient alors florissantes. De> ouvriers vénitiens y avaient apporté les secrets de Murano. On y connaissait déjà le chauffage des fours au feu de houille. Il semble que le cristal n'ait pas été employé couramment par les maîtres verriers aussitôt après sa découverte. Un auteur anglais écrit vers 1665 : « Le verre de plomb n'est pas en usage dans nos verreries anglaises à cause de sa trop grande fragilité. » A la fin du siècle, en tout cas, il était fort à la mode et d'autant plus recherché que l'Angleterre cachait soigneusement le secret de sa fabrication. Elle donna assez rapidement au cristal la décoration la plus rationnelle qui lui convînt : la taille

en facettes qui fait valoir l'éclat et la pureté de la matière. Le succès de ces productions fut si vif que la mode des verreries vénitiennes et bohémiennes tomba au xvme siècle. Ce n'est qu'en 178â que, pour la première fois, la cristallerie de Saint-Louis mit en usage la formule du cristal en France. Notre fabrication devint bientôt une rivale dangereuse pour l'industrie anglaise. C'était le temps où notre industrie verrière s'acheminait vers plus de perfection et notre décoration du cristal, moins massive que celle des Anglais, mieux adaptée à la transparence et à la légèreté de la matière première, assurèrent le succès de notre fabrication.

Le verre artistique est très répandu de nos jours. On le fabrique à peu près partout. Devant la concurrence que leur a faite chacun de leurs anciens centres d'exportation les vieilles renommées sont tombées. La Bohême seule a conservé quelques parcelles de la sienne. On apprécie encore la pureté et la coloration de ses pâtes, quoique ses tons, trop rouges ou trop bleus, choquent souvent notre goût des demi-teintes, des harmonies pâles. Mais les cristaux anglais ne sont pas plus recherchés aujourd'hui que ceux de France ou de Hollande. La décadence de Venise surtout est lamentable.

La fabrication technique du verre est à peu près identique à ce qu'elle était dans l'antiquité. Les procédés sont aussi primitifs. Le soufflage est encore le plus employé.

Vidrecome allemand. i^Iusee du Louvre. i

Quand les matières premières, après avoir été pulvérisées et calcinées, sont en fusion dans les pots contenus dans les Tours, l'aide cueille, au bout de sa canne, la quantité nécessaire de pâte. Pour l'égaliser, lui donner plus d'homogénéité, iî la tourne sur une plaque de fer appelée marbre, puis il la passe à l'ouvrier qui, simplement par le soufflage et la rotation qu'il imprime à la matière chaude, exécute toutes les formes voulues.

Les accessoires, les pieds, les anses, les bourrelets, les cabochons sont rapportés ensuite à l'aide de parcelles de matière en fusion. La canne est donc l'unique outil qui serve à la fabrication de la gobeleterie courante comme des pièces de luxe.

On a connu, presque aussi tôt que le soufflage, un autre procédé de fabrication du verre : le moulage. II nous reste un assez grand nombre de modèles romains très certainement traités de cette façon. Mais nous n'avons pas à nous en occuper ici. S'il est précieux pour la fabrication industrielle de pièces grossières, on ne saurait en aucun cas employer le moulage à la verrerie artistique.

La coloration est le premier degré d'art de la verrerie. Ce n'est pas qu'un oxyde incorporé dans la pâte blanche ait, par lui-même, quelque valeur artistique, mais employé avec goût, rationnellement, selon la destination de l'objet, il suffit à lui donner une grâce, un charme originaux. A ce point de vue, même, la coloration constitue un des éléments artistiques les plus riches et les

plus divers de la verrerie. La gamme de tons possibles varie à l'infini selon l'oxyde colorant : l'oxyde de cobalt donne du bleu, de cuivre du vert; appliqué sur du vert, le bioxyde de manganèse donne du violet et l'oxyde d'argent du jaune orangé. Les combinaisons de tons s'accomplissent dans la pâte du verre comme sur la

Verres de Bohème.

palette dupeintre. Le mélange des oxydes procure toutes les demi-teintes, les tonalités les plus fines. On emploie trois procédés pour colorer le verre. Le premier — le plus simple — consiste à ajouter l'oxyde métallique à la matière en fusion : le verre est coloré dans la masse. Mais la sensibilité de la pâte à la teinture est telle que pour éviter une coloration trop opaque on se contente, le plus souvent, de colorer le verre avant le soufflage, en trempant la pâte à travailler dans un bain

de pâte colorée qui se dépose à Ja surface en couche légère. Il est possible aussi de colorer le verre soufflé, terminé, refroidi, en l'enduisant d'un vernis sur lequel on projette à l'aide d'un courant d'air de la poudre très ténue de verre colorée. Une légère cuisson dans un four spécial fond la poudre et l'incorpore au vernis.

L'usage le plus artistique du verre coloré est certainement le vitrail, que nos ancêtres même ont rendu tellement artistique qu'on hésite à classer sa fabrication parmi les industries d'art. Il n'est question ici, bien entendu, que du vitrail proprement dit, coloré dans la masse, car la peinture simple sur verre, le faux vitrail, tel qu'on l'a connu pendant les xvue, xvme et même une partie du xixe siècle, n'est, en somme, qu'une peinture ordinaire exécutée sur glace au lieu de l'être sur bois ou sur toile.

Malgré tous nos efforts, nos plus beaux vitraux sont encore loin d'égaler ceux du moyen âge. Les peintres-verriers obtenaient alors une intensité, une harmonie de tons auxquelles nous n'atteignons plus. Ce n'est pas faute, cependant, de connaître les procédés qu'ils employaient. Le moine Théophile nous les a conservés dans sa Diversarum artium scheclula, et Viollet-le-Duc, d'après lui, a reconstitué la fabrication exacte du vitrail au moyen âge : « D'abord, faites une table de bois blanc et de telle largeur et longueur que vous puissiez tracer dessus deux panneaux de chaque fenêtre. Cette table est enduite d'une

couche de craie détrempée dans de l'eau et frottée avec un linge. C'est sur cette préparation bien sèche que l'artiste trace les sujets ou ornements avec un stylet de plomb ou d'étain, puis, quand le trait est obtenu avec un contour rouge

Verres de Galle.

ou noir, au pinceau. Entre ces linéaments, les couleurs sont marquées, pour chaque pièce, au moyen d'un signe ou d'une lettre. Des morceaux de verre convenables sont successivement posés sur la table et les linéaments principaux, qui sont ceux des plombs, sont calqués sur ces verres, lesquels sont découpés au moyen d'un fer chaud et du grésoir. » Le diamant a remplacé le fer

chaud, mais, en somme, cette partie de la fabrication ne s'est pas modifiée. Les procédés de coloration, au contraire, ont changé. Les verres étaient alors teints dans la masse, et le modelé était obtenu à l'aide d'une peinture foncée, appliquée au pinceau et vitrifiée au feu où les verres retournaient deux fois : pour les clairs et pour les bruns.

L'art du vitrail resta florissant en France jusqu'au x\e siècle, bien que, dès le début du xmc siècle, on ait supprimé une des cuissons trop coûteuses, bien qu'aussi dès le xive siècle la grisaille ait commencé à remplacer le coloris. Le xve siècle vit peut-être, cependant, l'apogée du coloris, grâce aux progrès techniques accomplis clans la fabrication du verre. C'est de cette époque que date le verre à deux couches : l'une colorée, l'autre incolore.

Le xvie siècle a produit encore de fort remarquables vitraux, mais ce ne sont déjà plus des chefs-d'œuvre de maîtres verriers; ce sont des tableaux reproduits sur verre, qui valent surtout par le talent de l'artiste qui a conçu les cartons. On n'y retrouve plus ce mystère, cette profondeur, cette intensité d'expression qui font la beauté des productions du moyen âge. La décadence du vitrail date de ce temps. Cet art, qui tenait une place capitale dans notre patrimoine artistique, fut alors délibérément honni, renié. On abandonna absolument le verre teint dans la masse pour l'émail superficiel. La disparition du

vitrail est un fait accompli en France dès la première moitié du xvne siècle, quoiqu'on rencontre encore, à cette époque, un verrier remarquable, Léonard Gonthier, qui exécuta le Christ au Pressoir de la cathédrale de Troyes. Mais ce sont surtout des ouvriers suisses qui exercent l'art dégénéré de nos maîtres du moyen âge. Ils savent cerner de plomb des losanges colorés à la surface, peindre, au besoin, des armoiries; mais ce qu'ils exécutent surtout, c'est le vitrail suisse, cette suite de combinaisons, de modèles catalogués qu'ils reproduisent à l'infini. Ils sont en grande partie responsables de la destruction d'un grand nombre de verrières antérieures. Sous leur impulsion, la haine du vitrail ancien prend des formes actives : on remplace les chefs-d'œuvre des églises par des verres blancs. Plusieurs verrières de Notre-Dame sont reléguées dans des greniers. Dans une des roses de la cathédrale, le cardinal de Noailles remplace le monogramme du Christ par ses propres armes. La formule du vieux vitrail est tellement abandonnée qu'on la croit perdue. En 1761*, un certain Danneckcr se vante de l'avoir retrouvée et, à ce propos, le graveur Cocliin écrit à M. de Marigny, directeur général des Bâtiments du roi : « ... Cette manière n'est point perdue. Elle est abandonnée à cause de la dépense superflue et du peu d'agrément de ces prétendus tableaux composés d'une si grande quantité de pièces cernées de plomb. »

Ce n'est guère qu'au xixe siècle, avec la renais-

sance des études du moyen âge, grâce à Violletle-Duc surtout, que la tradition du vitrail a été reprise. On est revenu à l'usage exclusif du verre coloré dans la masse pour les fonds, et au modelé à l'émail, revitrifié au feu de moufle comme autrefois. Quelques maîtres contemporains ont exécuté des cartons d'une incontestable valeur, quoique, le plus souvent, une trop grande science, une trop grande habileté dans le placement desplombs n'ait pas remplacé avec avantage la candeur des premiers verriers. Presque jamais, non plus, l'exécution matérielle des verriers contemporains n'atteint l'impeccable perfection d'autrefois. C'est qu'autrefois l'artiste qui donnait le carton exécutait lui-même le vitrail, tandis qu'aujourd'hui le rendu est confié le plus souvent à des artisans indifférents. Jamais encore une production moderne n'a atteint au mystère qui se dégage de tant de vieux chefs-d'œuvre, des roses de Notre- Dame, par exemple. Le temps, il est vrai, agissant sur les oxydes métalliques, a pu leur donner une intensité de coloration, une p;itine qu'ils n'avaient pas au début, un charme inimitable de main humaine. Quoi qu'il en soit, les recherches de nos artistes se sont portées vers ce problème : rendre au vitrail toute l'intensité de son antique coloris. Il semble que pour le résoudre ils aient abandonné, maintenant, l'imitation scrupuleuse des anciennes formules. Un américain, M. Tiffany, a essayé de retrouver tout l'éclat, toute la richesse des tonalités du xve siècle, en compo-

2cn

sant ses vitraux de couches de verre coloré, superposées en nombre inégal. Ses essais ont été fort heureux. Il a obtenu des rouges admirables, et Ton peut espérer, à voir ses résultats, que, dans l'avenir, nos vitraux ne seront pas inférieurs à ceux du moyen âge.

La forme que l'ouvrier donne à la matière en fusion, à la pâte, colorée ou non, est le second élément artistique du verre, et, par ordre d'importance, le premier.

On ne peut guère établir ici de règle fixe. L'habileté, l'initiative personnelle de l'artiste sont seules en jeu. Son imagination peut surtout se donner libre cours dans la création des vases de luxe, des

Verres de Koppitiî

coupes décoratives, de la gobeleterie de fantaisie, car dans la gobeleterie courante il existe quelques formes traditionnelles que le protocole mondain impose aux différents crûs. A toutes les époques, le verre a été influencé par le style général qui dominait dans l'art du temps. C'est ainsi qu'aujourd'hui il essaie de s'adapter aux préoccupa-

tions de grâce, de légèreté, de sveltesse qui dominent dans notre mobilier. Il a tenté des artistes qui comptent certainement parmi les plus grands. M. Galle, de Nancy, lui a consacré presque toute son activité. S'inspirant du règne végétal surtout, il a produit des chefs-d'œuvre de grâce et d'harmonie. Mieux que toutes descriptions quelques reproductions donneront une idée des formes les plus agréables de la verrerie contemporaine et des préoccupations dominantes de nos verriers.

Pour compléter la décoration du verre, rehausser le charme que lui donnent déjà une forme harmonieuse et une couleur agréable, les verriers ont fréquemment recours à la taille et à la gravure. C'est la Bohême qui, vers le milieu du xvne siècle, a introduit la taiile dans l'art de la verrerie. On croit pouvoir affirmer même que les premiers essais de ce procédé ont été tentés dans l'atelier clu verrier Gaspard Lehmann, de Prague. La taille rapproche le verre du diamant. Elle divise sa surface en facettes multiples qui favorisent les jeux de lumière. Elle est plus employée encore dans la cristallerie que dans la verrerie, car la matière plus fine, plus brillante, plus translucide, se prête mieux aux chatoiements. Les lustres, les candélabres, la gobeleterie s'en accommodent. Elle trouve place dans presque toute la verrerie artistique, il y eut même un moment, en France, où on en fit un véritable abus. Pendant la Restauration, sous Louis-Philippe,

pas un objet en verre qui ne fût taillé. On exécuta des meubles entiers en cristal taillé, tours de force qui indiquent chez leurs auteurs plus d'habileté professionnelle que de goût. Nous sommes heureusement revenus de ces erreurs, et, si notre verrerie taillée occupe la première place sur le marché du monde, c'est à son goût très délicat, au contraire, à sa mesure parfaite qu'elle le doit. 11 faut citer ici encore le nom de M. Galle.

Abandonnant la routine des facettes régulières, il a sculpté sur des vases, formés de plusieurs couches de verre superposées, des feuillages, des fleurs, des motifs décoratifs qui resteront certainement les chefs-d'œuvre de notre époque.

La taille en facettes est cependant encore la plus courante. C'est un travail fort délicat que des artisans habiles pratiquent, la plupart du temps, au jugé, sans le secours du compas. Leur outillage est fort simple. Il se compose uniquement de roues de matières différentes montées sur des tours. La taille comporte trois opérations : l'ébauchage, le taillage, le polissage confiées à une équipe de trois ouvriers. L'ébauchage est la plus délicate; il consiste à donner à la pièce sa forme définitive, à délimiter le nombre et la surface des facettes. Il s'exécute sur une meule de pierre sau-

Verre de Daum.

poudrée de sable fin. Le verre ébauché passe au tailleur, qui, sur une meule saupoudrée d'émeri, perfectionne le premier travail. Le polisseur, enfin, donne à la pièce sa transparence et son éclat définitifs en la soumettant d'abord à l'action d'une meule de bois saupoudrée d'étain, puis d'une meule de liège. Jadis l'ouvrier actionnait lui même ses meules à l'aide de pédales; la vapeur le remplace aujourd'hui. C'est un grand progrès qui diminue de beaucoup la fatigue du travail.

La taille du verre étant relativement longue et très coûteuse, on a cherché différents procédés pour la simplifier. Deux sont couramment employés. Le premier consiste à donner, au moyen d'un mou!e> la forme générale à l'objet que l'on veut tailler : on supprime ainsi l'ébauchage; le second substitue absolument la machine à l'ouvrier. Ces procédés mécaniques n'atteignent pas à la perfection, à la finesse du travail à la main. On ne peut guère les employer que dans la verrerie commune, à bas prix.

La gravure seule peut suffire à orner le verre, mais on la combine, le plus souvent, avec d'autres procédés décoratifs, car ses dessins sont toujours un peu grêles. Les anciens connaissaient deux des quatre procédés de gravure sur verre que nous employons : la gravure au touret et la gravure au diamant. Le touret est une petite roue d'acier qui tourne d'un mouvement extrêmement rapide et entame la surface du verre selon un dessin que l'artiste y a inscrit au crayon

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gras. Le travail au touret est assez délicat, car il risque toujours de pénétrer trop profondément le verre et de compromettre sa solidité.

La gravure au diamant n'a plus guère qu'un intérêt rétrospectif; on l'abandonne de plus en plus. Elle était au contraire fort à la mode autrefois.Les Hollandais surtout l'employaient couramment. L'artisan gravait directement sur le verre à Faide d'un petit diamant, taillé en poinçon et monté sur un manche. Relativement facile à exécuter, cette décoration était fort monotone, la profondeur et la largeur des traits étant toujours uniformes.

La gravure à l'acide permet plus de variété. C'est la plus employée aujourd'hui. Elle date du xvne siècle, et, comme la taille, on la doit à la Bohême. C'est le verrier Henri Schwanhard qui l'inventa par hasard. Ayant laissé tomber une goutte d'acide fluorhydrique sur des lunettes, il vit l'acide mordre le verre et comprit aussitôt tout le parti qu'il pouvait tirer de cet incident. On grave sur verre, aujourd'hui, comme on grave sur cuivre. Sur la pièce enduite d'un vernis au bitume de Judée on trace le dessin au burin, puis on la trempe dans un bain d'acide fluorhydrique qui mord le verre aux endroits où le vernis a dis-

Verre de Galle.

paru. Il n'y a plus alors qu'à libérer l'objet de sa gangue de vernis. Reste la gravure au sable. Elle n'est guère employée que pour les objets communs, les pièces de grandes dimensions, les glaces de vitrines, les devantures de magasins. On applique sur le verre à décorer une plaque de cuivre ajourée aux endroits qui doivent recevoir la gravure, et, à l'aide de Tinjecteur Girard, on projette un jet de sable puissant sur les surfaces restées libres.

Quel que soit le procédé par lequel on l'obtienne, la gravure sur verre n'est jamais un mode de décoration parfait, Dépolie, elle enlève au verre une partie de sa transparence, qui est sa qualité essentielle. Dans la gobeleterie, les dessins exécutés sur la face opposée à celle que l'on regarde apparaissent par transparence et les lignes se confondent; l'effet décoratif est troublé. La gravure, enfin, amincit toujours le verre et compromet sa solidité : aussi les artisans ne doivent-ils l'employer que sobrement et à bon escient dans leurs compositions.

Plus rare que la coloration dans la masse, la taille et la gravure, l'émail, dont nous avons déjà vu l'emploi dans le [vitrail, sert assez fréquemment à la décoration du verre. Mais ce n'est pas à ce titre seulement qu'il nous intéresse. Il est un verre lui-même ou plutôt un cristal : le sable, le carbonate de potasse, le plomb entrent dans sa composition. Selon l'exacte définition qu'on en a donné, l'émail est une « matière

vitreuse, colorée clans sa masse ou incolore, opaque ou translucide, qui, mélangée ou non à un fondant, entre en fusion à une température relativement peu élevée (1). » On sait qu'il ne se prête pas uniquement à la décoration du verre. L'orfèvrerie en fait grand cas. L'Asie l'a employé à rehausser l'éclat des bijoux dès la plus haute antiquité. Les Grecs, les Romains ne semblent pas l'avoir connu, mais on le retrouve chez les Gaulois dès les premiers siècles du christianisme, sans qu'on ait découvert encore comment ces peuples assez frustes et barbares en ont pénétré le secret. Pendant les premiers siècles de notre histoire nationale, il disparaît de nouveau pour reparaître au xie siècle. Limoges, dès cette époque, excelle dans les émaux champlevés, c'est-à-dire garnissant des cavités ciselées dans le corps même du métal, de l'excipient, selon le terme propre. La réputation de Limoges demeure glorieuse pendant tout le moyen âge, et jusqu'au xvne siècle. Au xvie siècle, Léonard Limousin porte l'art à son apogée en adaptant l'émail à des usages encore inconnus, à des garnitures de sièges, de

Verre de Tiffanv.

(1) H. Bavard, La Verrerie, 189'., p. 1U.

meubles. Outre l'émail champlevé, toutes les variétés d'émail furent en honneur à Limoges : les cloisonnés par exemple, c'est-à-dire les émaux sertis d'une petite cloison rapportée de métal, d'or généralement; les émaux de basse taille, translucides, sous lesquels apparaît le ciselage habile du métal ; les émaux peints enfin, exécutés au pinceau , à peu près comme des peintures ordinaires. La décadence de l'industrie limousine se mani Teste dès le xvne siècle par une production trop hâtive : elle est complète aujourd'hui.

L'émail s'applique sur le verro comme sur le métal à l'aide du pinceau ; un feu de moufle le fait ensuite adhérer à la pâte. Tous les émaux peuvent servir à la décoration du verre, mais les pâtes opaques sont préférables : leur dessin est plus arrêté et, par transparence, les décorations des faces opposées ne se confondent pas. Pour donner à l'émail l'opacité nécessaire, on y ajoute diverses substances.. Veut-on le rendre simplement laiteux, opalin? on emploie de préférence le phosphate de chaux ; le peroxyde d'étain, au contraire, empêche absolument les rayons lumineux de le traverser.

L'industrie moderne a retrouvé ou a découvert bien d'autres procédés pour décorer le verre; ils sont trop nombreux pour que nous puissions les citer tous ; les combinaisons sont infinies qui s'offrent à l'ingéniosité des artistes. Voici quelquesunes des plus connues.

Les vases décoratifs sont émaillés parfois dans l'épaisseur de la masse vitreuse. Pour atteindre à

ce résultat, le verrier achève d'abord la pièce en blanc. Quand elle est froide, il la décore au pinceau, puis la recouvre d'une couche de verre extrêmement mince qu'il fait adhérer exactement en la soumettant au feu de mouffle. En trempant le verre dans de l'eau froide, aussitôt après la formation de la paraison, on obtient des craquelures du plus heureux effet. Pour imiter la floraison délicate d'arabesques imprévues dont l'hiver décore les carreaux, on a tenté de givrer le verre et on y a réussi. La pièce à décorer par ce procédé est soumise, d'abord, à un jet de sable qui y creuse une multitude de cavités imperceptibles. On recouvre ensuite la surface d'un enduit spécial dont l'adhérence, déjà grande par elle-même, se trouve encore augmentée par la pénétration dans toutes les cavités creusées par le sable. On le fait sécher, soit à l'étuve, soit même Verre de TiffaDy' au soleil ; par suite de la dessiccation il se contracte, et avec une telle énergie qu'il entraîne avec lui des pellicules de verre : l'ensemble des craquelures qui en résulte simule, à s'y méprendre, les dessins du givre (1).

(1) Frick, Le Verve, p. 102-163 (Schleicher, édit

Les Vénitiens connaissaient autrefois une variété de verre qu'on appelle l'aventurine factice, car elle ressemble à la pierre de ce nom. C'est un verre de couleur jaunâtre dont la pâte est parsemée d'un grand nombre de petits cristaux brillants de cuivre métallique ou de protoxyde de cuivre. Murano faisait aussi un usage fréquent de filigranes, filets de verre diversement colorés qu'on incorpore dans la matière, et qui forment, au gré cle l'artisan, les motifs décoratifs les plus variés. Mais elle a gardé si jalousement le secret de cette spécialité qu'il a disparu avec la prospérité de son industrie. Nos verriers modernes ont été contraints de le retrouver. Le verre filigrane, est, de nouveau, d'un usage très courant; l'abus qu'on en a fait dans ces derniers temps l'a rendu un peu commun.

On voit combien sont étendues les ressources du verrier, qui peut, à son gré, combiner tous ces éléments. Nos artisans, mieux que tous les autres, ont su en profiter depuis vingt-cinq ans. Notre gobeleterie de luxe, notre verrerie d'art sont certainement les plus estimées et nous en exportons, chaque année, des quantités considérables. Remarquons ici que la prospérité qui, dans la plupart des industries contemporaines, tient surtout, à un outillage parfait, à l'emploi des machines, n'est due dans la verrerie d'art qu'à l'habileté des artisans. Dans la fabrication industrielle, la substitution de la houille au bois, l'abaissement du prix des sels alcalins, l'usage

des moules métalliques, l'introduction des fours à gaz ont constitué des progrès réels, des améliorations sensibles, mais l'art n'y a presque rien gagné. 11 est à peu près interdit aux verriers d'art de profiter même des améliorations matérielles qu'on a tenté d'introduire dans l'hygiène de leur industrie.

Le métier de verrier est un des plus dangereux et des plus épuisants. On n'a encore trouvé aucun remède pour neutraliser l'action delà chaleur des ateliers qui provoque, trop souvent, des maladies de peau, des néphrites, des hypertrophies du cœur, mais on diminue, dans de fortes proportions, l'emphysème pulmonaire, la hernie, le durcissement de la muqueuse des joues, conséquences presque inévitables du soufflage, en remplaçant le soufflage à bouche humaine par un soufflage mécanique. Deux appareils principaux, la pompe Robinet et le manche à souffler, sont employés fréquemment. Mais, s'ils permettent de fabriquer des verreries grossières, des bouteilles, des verres communs, on ne saurait, en aucun cas, les employer à l'exécution du verre d'art où le soufflage est une opération toute de délicatesse de finesse. Les ouvriers les plus habiles sont donc aujourd'hui les plus exposés.

De tels risques élèvent naturellement les salaires du verrier. Les ouvriers ordinaires, qui, avant la crise que le verre a subie depuis quelques années, touchaient de 25 à 30 francs par jour, reçoivent encore maintenant une paye de

15 à 16 francs, supérieure de près du double à celle de presque tous les autres ouvriers. On ne peut fixer exactement le salaire des artistes verriers. Il est fondé surtout sur la valeur personnelle de l'individu; mais il est soumis aussi aux alternatives de vogue et de=défaveur que traversent les produits de luxe.

Verre de Ti

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