SAVONNERIE, STÉARINERIE, HUILERIE, CIRES, ETC
SAVONNEME,
L'art de la savonnerie remonte aux temps les plus anciens Qt il est aussi difficile d'assigner une date précise à sa découverte que d'indiquer le peuple qui, le premier, le mit en pratique.
Il en est, sans doute, du savon comme de beaucoup d'autres produits dus à l'observation sagace de l'homme, ou inventés par son ingéniosité. De simple mélange d'un corps gras avec des cendres végétales, opéré probablement au hasard, sa fabrication s'est perfectionnée avec le temps comme ses usages se sont multipliés.
II semble, d'après cette phrase du prophète Jérémie, «quoique tu te laves avec du natron et que tu prennes beaucoup de savon , cependant ton iniquité est marquée devant moi 1) que les Juifs se servaient du savon plusieurs siècles avant notre ère.
Il paratt aussi avoir été connu des Égyptiens et des Grecs. Pline et Sénèque, de leur côté, en font mention dans leurs écrits, le premier attribuant sa découverte aux Gaulois.
Selon les uns, la fabrication du savon fut pratiquée dès le xn* siècle, à Marseille, qui fut, dès lors, en lutte avec Venise, et selon d'autres, elle ne fut importée et ne prit une réelle extension dans la cité phocéenne qu'au xvif siècle, après avoir été l'objet de nombreux perfectionnements de la part des industriels de Gènes, de Savone et d'Aiicante
Lemery, dans son Cours de Chimie, qui date de 1701, considère encore le savon d'Alican comme le plus estimé pour l'usage médical, bien que depuis longtemps, grâce n l'intervention de Colbert (1669), l'industrie marseillaise était arrivée à trouver les conditions les meilleures pour la fabrication d'un produit irréprochable.
Malheureusement, Marseille ne se borna pas à lutter contre ses rivales d'Italie par la beauté et la pureté de ses produits. Elle compromit de bonne heure leur réputation par de regrettables sophistications, la fraude se fit sur une grande échelle, et les plaintes des consommateurs furent si vives, qu*un édit royal intervint, en 1688, pour imposer à cette industrie une nouvelle r^ementation
Il fut interdit de fabriquer pendant les mois de juin , juillet et août.
Il fat enjoint aux fabricants de ne pas employer les huiles d^olives nouvelles avant le 1*' mai de chaque année.
Les contrevenants furent sévèrement punis.
Ces prohibitions , impuissantes à empêcher la fraude , ne furent pas longtemps maintenues. Les plaintes se continuèrent plus vives et plus générales.
Le mécontentement des consommateurs se traduit par une grande véhémence dans une protestation adressée, en 1790, aux députés de Marseille aux États généraux, sous le titre de Doléances des hlan-
ehisseuses et lavandières. Il y est dit : C'est cootre la fabrication du savon blanc que nous avons à nous plaindre, contre ces malfaiteurs qui le vicient d'une augmentation de poids ^^^ . .
Ces doléanccB contre les fraudeurs sont une preuve indirecte de la perfection à laquelle était arrivée l'industrie du savon, sous la direction de ses chefs les plus honnêtes et les plus consciencieux.
Cette industrie, si simple en apparence, a d'ailleurs été Tobjet de bien des discussions et de bien des controverses dans le cours de ce siècle, et, aujourd'hui encore, centaines pratiques suggérées par la concurrence étrangère, ont soulevé de nouveaux dissentiments.
Abstraction faite des incidents sans cesse provoqués par la sophistication, ce fut d'abord une lutte ardente et passionnée entre les partisans du savon blanc cuit, unicolore et ceux qui défendaient le bleu ou marbré (^^. Cette lutte, qui commença vers 1 85o à la suite de l'introduction dans la savonnerie des huiles de coprah et de palmiste, pour la fabrication du savon blanc, est aujourd'hui calmée et s'est terminée par la victoire des blancs cuits.
Il est certainement hors de doute, que les pratiques essentielles de la savonnerie étaient connues bien avant les travaux de Chevreul sur la constitution des corps gras, et que les recherches de l'illustre chimiste n'ont eu d'autre effet que de fournir une interprétation rationnelle du mécanisme de la saponification, et de donner une définition scientifique du savon. Grâce à Chevreul, on sait que les savons, dont le type est le savon d'huile d'olives, sont des sels des acides gras à composition parfaitement définie, au même titre que les nitrates, les benzoates, les acétates, etc., et qu'avec un même corps gras, on obtient toujours le même produit contenant une quantité d'eau de constitution ou de cristallisation constamment identique à elle même, si l'on opère selon les règles établies par une fabrication loyale et honnête.
Qu'il soit marbré ou unicolore, le savon fabriqué par le procédé à la grande chaudière, avec du suif ou de l'huile d'olive et de la soude caustique renfermerait, d'après les données que nous avons trouvées dans différentes brochures sur la savonnerie marseillaise :
Acide gras (palmitique, oléique, stéarique) ^^^ 60 p. 100.
Soude combinée 7
Eau 39 à 33
t*) Conférence sur le savon de Marseille et son procédé de fabrication, faite le 3 avril 1878, au palais du Trocadéro, parL. H. Amavon.
(*) Rapport de M. Ch. Roux, sur la savomierie k TExposilion de 1889; l'&ppori de M. Asselin (Eug.), sur rExposition d^Anvers. 189&, etc.
(-^) Qu*il nous soit permis, ou passant, d'appeler Tattention sur quelques faits concernant la définition et la composition des savons. On les considère toujours encore comme des oléomargarates, bien qu'il
soit à peu près démontré que Tacide margarique n'existe dans aucun corps gras nalurel à Tétat de glycéride, et que ce qu^on a longtemps pris comme cet acide n'était qu'un mélange moléculaii-e d'acides palmitique et stéarique , ayant même composition et mémo point de fusion que l'acide margarique préparé synthétiquement.
D'autre part , les analyses qu^on nous donne ne disent pas sous quelle forme la soude est calculée. Est-ce sous la forme NaHO ou Na*OÎ En considérant
Bien entendu, cette composition peut changer avec ia nature des corps gras employés pour la fabrication du savon, et dans ce cas l*eau normale peut descendre jusqu'à qS et même so p. loo, tandis que les acides gras peuvent atteindre 70 p. 100. Le mélange de ces acides, au lieu d*élre uniquement composé d'acides palmitique, oléique et stéarique, comme c'est le cas de l'huile d'olive et du suif, peut renfermer des acides butyrique (C^H^O^) caproïque C^W^O\ caprylique C^H^^O^, caprinique C^»H^O^ lanrique C^H^^O^, myristique C'^H^^O^, arachique (;»H*oO^ palmitique, stéarique, oléique, érucique, etc, dont les sels alcalins n'ont pas la même teneur en sodium ou potassium et ne sont poê nécessairetnent stuceptibles d'absorber la mime quanthé d'eau, dans les conditions où sefak la saponification.
C'est ainsi que le caprinate de soude, dont l'acide fait partie intégrante de l'huile de coco, renferme 1 1.85 p. 100 de sodium, alors que le sel de sodium de l'acide stéarique en contient 7.61 p. 100, et que celui de l'acide arachique, dont le glycéride existe dans l'huile d*arachide, en comporte 6.8 p. 100.
L'introduction dans la savonnerie de corps gras autres que les suifs et les huiles d'olives, a donc amené à la production de savons dont la composition s'écarte des chiffres indiqués plus haut. Les huiles d'arachide, de coprah et de palmiste, dont il a déjà été question, sont de ce nombre. Elles produisent un savon moussant abondamment, mais qui, fabriqué dans les conditions normales, ne s'hydrate pas au-dessus de 18 p. 100.
Il résultait, de ce fait, un manque de rendement et une élévation de prii de revient qui rendaient la lutte difficile avec le savon marbré ; les fabricants eurent alors la pensée d*amener leur nouveau produit à la quantité maxima d'eau pouvant être contenue dans le savon type, soit 35 p. 100, par une opération déjà connue, dite augmentation , et qui était considérée par eux, non pas comme une fraude, mais comme un procédé complémentaires obligatoire, pour rendre leurs produits vendables.
L'augmentation se pratique comme suit :
Après la liquidation, c'est-à-dire quand la fabrication est entièrement terminée, la pâte savonneuse est transvasée dans une antre chaudière où l'on a préalablement introduit l'eau d'augmentation. On brasse vigoureusement et on arrive d'autant plus aisément au résultat poursuivi que le savon à base d'huile concrète , qui ne s'hydrate qu'à a 8 p. 100 en suivant le procédé normal, supporte une augmentation presque indéfinie. M. Balard dit, dans un rapport de i855, que «rrien ne limite la quantité d eau?) et nous nous souvenons d'avoir analysé des savons qui en contenaient jusqu'à 76 p. 100. Ce système ne constitue, du reste, pas une invention et on n'avait pas attendu la découverte des huiles concrètes, pour pratiquer l'augmentation sur une vaste échelle soit en Italie, soit en France. Dès le commencement du xvii* siècle, les Génois s'y livraient avec entrain, et l'édit de Louis XIV, eu 1688, aviiit pour but d'en arrêter l'élan en Provence ^'^
Ainsi, comme on le voit, ce sont les fraudes par augmentation commises de tout
loas les acides comme de Tacide stéarique G^'H^'^O', on trouve que 60 grammes de ce mélange correspon-
on arrive à trouver que 60 grammes de cet acide dent à 8.8 de NaHO et à 6.88 de Na'O. Ne serait-
correspondent à 8.& de NaHo et d 6.5 de Na'O. Si il pas plus simple de donner les résultats en sodium
on fait, de même, les calculs en admettant un mé- combiné?
lange en proportions moléculaires des deux acides pal- ^'^ Rapport de M. Chirles Roux, sur la savonnerie
milique et stéarique (C"H"0'+C»W«0«=aC"H^*()«) de l'Exposition en 1 889.
temps avec le savou unicolore, fraudes auxquelles ne se prêtent point les savons marbrés, qui ont provoqué et entretenu la lutte entre les partisans des premiers et ceux des seconds.
Pour bien saisir les raisons pour lesquelles le savon marbré ne se forme qu'à un moment précis de la série des opérations, nous allons donner la description du procédé dit à la grande chaudière, tel qu'il est décrit dans le remarquable rapport de M. Charles Roux^i) déjà cité.
Ce procédé consiste à mettre graduellement en présence du corps gras assez de lessive pour en déterminer le dédoublement et la saturation.
Dans Ifl première opération , appelée empdtage , le corps gras est émulsionné par une lessive de soude à 10 degrés avec ébuUition prolongée. Lorsque Témulsion est complète, que la pftte est homo> gène et suffisamment serrée pour ne laisser passer aucun indice de corps gras non amalgamée, on arrête le feu et on introduit une lessive alcalino-salée de i5 à i8 degr^.
Le sd sépare la pâte de son excès d'eau et des divers corps étrangers qu elle contient. La partie liquide, ainsi séparée étant plus lourde que la pftte, tombe au fond de la chaudière et est rejetée au dehors. C'est le relargage. La pâte ainsi dégagée devient apte à recevoir les lessives alcalino-salées de qS à sS degrés jusqu'à la saturation complète. C'est la eoetion.
Enfin, l'impossibilité matérielle, quand on agit sur de grandes masses, d'arriver à une saturation complète sans tâtonnement, nécessite l'emploi d'un excès d'alcali dont il faut dépouiller le savon. C'est la raison d'être de la dernière opération qui a reçu le nom de levée de euUe, s'il s'agit du savon marbré; de liquidation, s'il s'agit de savon unicolore.
Au moment de la levée de cuite, la pâte du savon marbré présente un aspect bleu grisâtre, parce qu'on a eu soin d'introduire du sulfate de fer ^*^ dans le but de faire ressortir la marbrure. Cette opération consiste à verser dans la chaudière des lessives successivement de plus en plus faibles, et de brasser fortement, jusqu'à ce que le grain soit suffisamment tuméfié et indique que l'eau normale de composition est absorbée. Il y a un point à saisir en deçà et au delà duquel il y a insuccès manifeste,
La liquidation du savon unicolore s'obtient comme suit : lorsque prir des additions de lessives faibles, on fait descendre à lo degrés le titre de la lessive qui imprègne la pâte, la marbrure ne peut plus se produire, parce que la portion dissoute tombe au fond de la chaudière, entraînant avec eUe les matières étrangères et colorantes, et constitue ce qu'on appelle le gras
Si le savon unicolore a été liquidé et levé sur son gras, il ne contiendra invariablement que son eau normale de composition, soit Ss à 33 p. ioo^'\ Pour lui faire absorber un excédent d'eau, il faut, quand l'opération est terminée, transvaser la pâte dans une autre chaudière, et, par des manipulations étrangères au procédé, le surcharger de cet excédent.
(1) Pour tout ce qui concerne les divers modes de fabrication des savons, nous renvoyons au Traité pro' tique de eavotmerie, de M. £d. Monde, qui nous semble assez au courant de la technique spéciale de la savonnerie.
(*) Il serait très intéressant de savoir à quelle époque ceUe addition a été pratiquée, si elle a été faite sciemment dans le but d^obtenir lîn savon de composition toujours constante, dont la marbrure serait un critérium de pureté, ou si elle n'a pas eu uniquement pour but de conserver la couleur et Taspect
du savon primitivement obtenu avec des cendres brutes et renfermant des matières terreuses qui, elles, ne pouvaient manquer de donner lieu à des marbrures rougeâtres. Dans le Dictionnaire encyclopédique, de Diderot (1779), il est déjà question delà couperose pour obtenir le savon bleu , et de terrée de cinabre pour obtenir le marbré rouge.
(^) Ceci sVntend lorsqu'on a affaire à un savon de suif. Gomme nous l'avons vu, d'autres savons faits avec des huiles concrètes ne prennent normalement que ao à a8 p. 100 d'eau.
Il résulte de cette longue citation que le conflit qui a agité pendant si longtemps la savonnerie marseillaise, n'a eu d'autre but, de la part des défenseurs du marbré, de fermer la porte à toute tentative de fraude par augmentation. Par le seul fait qu'un savon est bien marbré, l'acheteur sait qu'il ne contient pas plus de 3 A p. loo deau.
Il y a naturellement d'autres fraudes possibles, comme l'addition de talc, de plâtre, de sulfate de baryte, mais elles sont trop grossières et trop faciles à déceler pour que nous nous y arrêtions.
Le mobile qui a guidé les défenseurs de l'antique spécialité marseillaise, tout honorable qu'il fût, ne pouvait cependant empêcher certains consommateurs de trouver le savon unicolore et normal plus à leur goât et aussi plus conforme aux usages auxquels ils le destinaient, d'autant plus que le fait de la marbrure implique nécessairement la présence d'une impureté dont l'effet, s'il est souvent nul, ne manque pas de présenter parfois de graves inconvénients.
Aussi, malgré tout, la consommation du savon unicolore n'a-t-elle cessé de progresser. Les chiffres suivants sont très éloquents à cet égard.
PRODUCTION DES SAVONS MARBRES ET DES SAVONS UNIGOLORES DANS LA REGION MARSEILLAISE.
SAVONS MABBBés. SiVORS BLAHCS.
kilogrammet. kilogninmet.
18ili2 5o,ooo,ooo o
1893 39,85o,ooo 84, 000, 000
En 1 898, la France entière a produit 3oo millions de kilogrammes de savon, dont 3o millions seulement de savon bleu pâle et bleu vif. Sur ce chiffre, la savonnerie marseillaise a produit i/io millions de kilogrammes. Le savon de liquidation a donc recueilli la faveur générale.
Est-ce à dire qu'il n'y a plus de progrès à accomplir dans cette industrie? Nous sommes loin de penser qu'elle est arrivée à sa perfection. En ce qui concerne le passé, nous avons, dans tous les cas, été frappé de la faible part que cette industrie, éminemment provençale, a prise dans l'évolution de la science des corps gras et de ses dérivés durant le siècle qui vient de s'écouler. De l'aveu même de ses représentants les plus éminents, le procédé à la grande chaudière est connu de longue date et n'a guère reçu de modifications dans le cours du siècle. Les différents stades du procédé sont d'ailleurs toujours observés de la même manière, c'est-à-dire empiriquement; on n'a pas la curiosité de chercher, balance, liqueurs titrées ou réactifs indicateurs en main, les réactions chimiques qui se passent dans les diverses étapes du processus qui doit
aboutir au produit final chercha. Pourvu qu on obtienne ce produit, conune Tont obtenu les devanciers et avec le même rendement !
D'autre part aucun travail scientifique contribuant à élucider la nature, la composition chimique des corps gras nouveaux employés, n'est effectué sous les auspices de cette industrie.
Non seulement, on ne participe pas d'une façon effective à ce grand mouvement scientifique qui est une des caractéristiques de la longue période comprise entre la Révolution et l'époque actuelle, mais on semble même ignorer ce qui se fait ailleurs. On s'en tient au travail de ChevreuL Tout magistral qu'il soit, ce travail ne comprend pas et n'a pu embrasser l'étude de tous les corps gras. La grande variété de ces corps q l'un commerce avisé a su attirer, depuis quelques années , dans le port de Marseille , désignés qu'ils ont été par l'homme plein d'initiative désintéressée et de haute intelligence, qui a fondé l'Institut colonial, comportaient une autre étude que celles auxquelles ils ont été soumis.
Une densité d'huile, la chaleur dégagée par l'addition d'acide sulfurique à un corps gras, l'indice de la saponification, voire même le point de solidification et le poids spécifique des acides gras, sont des constantes qui ont quelque intérêt quand elles doivent servir h la caractérisation rapide, industrielle des matières. Mais, pour être vraiment utiles, pour inspirer confiance, il faudrait au moins que ces constantes, prises par différents expérimentateurs, fussent concordantes.
Tel n'est pas toujours le cas, soit qu'il y ait des différences dans les modes opératoires, soit que les échantillons, mis à l'essai, n'aient pas toujours la même composition, ce qui ne saurait nous surprendre. On s'est, en effet, habitué h l'idée que chaque corps gras, d'une origine déterminée, doit toujours être identique à lui-même et ne jamais varier dans sa composition. La chose serait vraie, si les huiles, les graisses étaient constituées par une seule espèce chimique, par un seul glycéride. Or, on sait, au contraire, que plusieurs sortes de glycérides concourent h la formation des corps gras les plus connus.
Rien n'empêche donc que les proportions de ces différents principes varient d'une année, ou d'une région à l'autre, et qu'elles ne soient soumises aux fluctuations diverses auxquelles sont sujets tous les produits que nous tirons de nos récoltes.
Grâce aux études délicates et suivies dont les huiles essentielles ont été l'objet dans ces dernières années, on connaît maintenant leurs principaux constituants, et on sait aussi que tout en existant invariablement dans les essences, quelles que soient les conditions de développement, de maturité et de récolte de la plante, ces constituants peuvent varier en quantités d'une année à l'autre.
La teneur en acétate de linalyle des essences de lavande par exemple, peut osciller d'une récolte à la suivante de 3o à 4o p. loo, pour la même région, et l'écart peut t^tre encore plus grand, lorsqu'il s'agit de régions différentes.
Le même phénomène doit se présenter pour les corps gras d'origine végétale et même d'origine animale.
Il s'agirait donc d'entreprendre l'étude systématique et complète de tous les corps gras dont la nature se montre si prodigue, d'en déterminer les principes constituants d'abord , puis les proportions suivant lesquelles ces principes sont mélangés. Cette caractérisation permettrait ensuite de faire périodiquement l'analyse dés matières, de se rendre compte des fluctuations de composition qu'elles subissent et d'effectuer enfin la fabrication du savon, non pas au hasard de l'empirisme, mais selon des bases scientifiques.
Procédé à la petite chanâière. — Nous ne citerons que pour mémoire cette méthode de fabrication appelé aussi improprement procédé â froid. Ce procédé consiste à traiter les corps gras chauffés dans une chaudière, par de la lessive de soude, ajoutée en filet et sans arrêt aucun , jusqu'à complète saponification.
Pendant toute la durée de l'opération, on soumet la masse à un fort brassage, d'où aussi le nom de savon brassé, donné au produit. En deux ou trois heures , on ohtient du savon.
L'huile de coco, employée seule ou mélangée à du suif ou à de l'huile de palme, se prête fort bien à la fabrication de ce genre de produit qui contient, outre la glycérine, toutes les impuretés de l'alcali et une quantité d'eau variable avec la dilution de la lessive employée.
(cCes savons laissent toujours beaucoup à désirer et se couvrent le plus souvent d'efflorescences salines. En aucun cas, leur maximum d'acides gras ne peut excéder â5 à 5o p. 1 00 ; quant h leur minimum il n'y a pas de limites. ^
Le procédé à la petite chaudière emploie surtout les soudes caustiques logées en fûts de tôle de fer et d'origine anglaise^^^
Savons de résilie. — Ces savons de résine, dont il se fait une grande consommation en Angleterre et en Amérique et qui se fabrique aussi en France, sont constitués par des mélanges, en proportions variables, de savons ordinaires et de résinâtes de soude obtenus par la dissolution de la colophane ou d'autres résines dans la lessive.
Le savon de résine n'est d'ailleurs pas une nouveauté, puisqu'au siècle dernier on connaissait sous le nom de Savon de Starkey, un produit préparé en triturant de
^^) Daos la notice d^un des exposants nous lisons : frLa France produit de la soude en quantité importante et d*une grande valeur commerciale; mais, en général, elle ne vaut pas celle provenant de rAngleterre In Ce reproche pouvait s^adresser aux soudes caustiques préparées avec les soudes brutes de l'ancien procédé Leblanc, mais nW plus justifie, aujourd'hui que cette soude s'obtient par caustification du carbonate de soude Solvay dont, en France, la pureté équivaut à celle du carbonate anglais produit
par le même procédé Solvay. Il y a li un préjugé d'autant plus regrettable, qu'avant d'être appliqué en Angleterre, le procédé do préparation de la soude à l'ammoniaque fonctionnait en France. Ajoutons qu'outre cette source d'alcali caustique , qu'on peut se procurer à l'état de lessive ou à l'étal solide en fût de tôle, le commerce fournit encore des lessives caustiques, de concentration variable, obtenues par Télectrolyse du chlorure de sodium. Le sd est la seule impureté que peuvent contenir ces dernières.
Y alcali Jlxe végétal avec de l'iiuile de térébenthine. La formation du savon de résine dans cette opération, ne peut s'expliquer que par la présence de colophane dans le produit brut de la distillation de la gemme.
La colophane, comme la plupart des résines, renfermant, à côté d'un mélange d'acides résiniques (abiétique, pimarique, etc.) solubles dans les alcalis, une substance insoluble appartenant au groupe des ré8ène8^^\ les savons dans lesquels on a incorporé cette résine ne sauraient avoir les qualités propres au savon pur dit de Marêeille. (tOn sait, en effet, que la résine introduite dans les savons communique à la laine, au coton, à la soie, un luisant graisseux nuisible à l'apprêt, au mordançage et à la teinture. D'autre part, si dans les savons destinés aux usages domestiques l'on élève par trop la proportion de résine, la pâte a une couleur brune qui s'accentue encore au contact de l'air; de plus elle est molle ainsi que poisseuse et possède une odeur sut generis. »
En n'augmentant pas trop Id proportion de résine et en restant dans de sages limites, on obtient néanmoins un produit très détersif, mousseux et se prêtant très bien aux lavages dans des eaux calcaires et salées. Le savon Sunlight, dont on fait grand bruit, rentre dans cette catégorie de produits. Nous trouvons, en effet, la formule suivante ^^)pour sa fabrication :
Suif 1,000 kilogr.
Graisse d*08 i,ooo
Huile de graine ou de coco 5oo
Résine daire SyS
Pour rendre ces sortes de savons plus utilisables et plus solubles 'dans l'eau de mer, on a préconisé l'addition de décoctions àe fucus crispus (Lichen Garrageen). (Brevet anglais, n** 8090, du i*' mai 1900, délivré à MM. J. Rattaire et A. Goltard, Paris.)
Ainsi que nous le faisions remarquer plus haut, ces savons sont l'objet d'une fabrication très étendue de la part des savonniers anglais, américains et allemands. L'introduction de leur fabrication sur une grande échelle dans la région du midi, où certains industriels les écoulent sous le nom de savons de Marseille, a provoqué une légitime émotion parmi les défenseurs des vieilles traditions qui ont fait le succès et la renommée de la savonnerie marseillaise.
Sans vouloir prendre part à ce nouveau débat, nous ne pouvons cependant nous empêcher de trouver justifiées les craintes formulées par les représentants de ces traditions, et sommes d'avis qu'on doit réserver le nom de savons de Marseille aux produits du dédoublement, par des lessives caustiques de soude ou de potasse, des corps gras ou mélanges de corps gras reconnus les plus aptes à la savonnerie. Toute substitution opérëe sur les bases ou les acides constitutifs des savons ainsi obtenus,
('^ TscniBGH. Diê Hartê und diê Harzebehalter, p. 277. — W Wagner^i lahrêêberickt , 1899, p. iiiA.
devrait être désignée d'une façon spéciale : savons d'ammoniaque, de chaux, de baryte, de strontiane, de plomb quand on change lu base; savons de résine, de silicates, de borates, quand on fait éprouver une modification totale ou partielle à la nature des acides.
Quant h la question de marque, elle est du ressort de l'industrie même qui i'a créée, et ne saurait être tranchée par des étrangers à cette industrie.
Nous croirions manquer à la règle de stricte impartialité que nous nous sommes imposée , si nous passions sous silence la façon dont on envisage la question dans certains pays étrangers. Uans la littérature chimique allemande, toutes les fois qu'il s'agit d'un savon contenant de la résine, il reçoit le nom de Harzseife (savon à la résine). Nous devons ajouter que nous ignorons si cette appellation est imposée par la loi, ou si elle est simplement conforme aux usages commerciaux.
En Hollande, où les lois sur la savonnerie sont fort sévères, les fabricants ont réussi, il y a une vingtaine d'années, à faire admettre que la résine serait désormais comptée comme matière grasse (^\
Quoi qu'il en soit, le savon à la résine répond à certains usages bien déterminés; sa fabrication ne saurait donc être entravée sans porter une grave atteinte à la liberté industrielle et aussi à des intérêts considérables. Il suffira de trouver un terrain oii toutes les parties en cause puissent s'entendre. En prenant de l'extension , elle pourra même avoir une répercussion heureuse sur une autre industrie fort importante du Midi , nous voulons parier de celle de la résine des Landes, qui ne manquera pas d'entrer dans une phase nouvelle, maintenant qu'elle se laisse inspirer par le laboratoire spécial de l'industrie des résines créé à l'Université de Bordeaux. La savonnerie qui emploie de la résine pourra peut être obtenir d'elle que la colophane ne renferme plus de rétène.
à base d'oléine. — Savons unicolores préparés avec l'acide oléique provenant des stéarineries auquel on ajoute des quantités déterminées de suif d'os ou de graisses de provenances diverses.
SavoiDS au aUioate. — Comme lea savons résineux, les savons au silicate ont l'avantage de procurer une mousse abondante et se prêtent au savonnage dans les eaux calcaires ou salées.
Le silicate de soude dit « neutre t? à So-SS*" Beaumé, est seul employé ordinairement en savonnerie. Il convient pour les savons à l'huile de palme.
Ce savon ne peut servir pour les usages industriels et est exclusivement employé dans les blanchisseries.
Théoxie de la ■aponiflcation des corps gras. — Jusqu'à présent on admettait que
(') Edouard MouDi. Traité pratique de la Savimnerie, p. 3io.
dans toute saponification d'un corps gras par une base, le dédoublement du glycéride s'effectuait totalement suivant l'équation :
j OCOR ( OH
G^H« OCOR + 3NaH0 « CW OH + SRCOONa.
( OCOR ( OH
(Glycéride.) (Glycérine.) (Sel de soude.)
Or, il résulte des recherches de M. Geitel et de M. Lewkomtsch, que cette saponification est progressive avec formation intermédiaire de digiycérides et de monoglycérides suivant les équations .
( OCOR i OH
C^hOoCOR + NaHO = C'hO OCOR + RCOONa.
( OCOR ( OCOR
/ OCOR I OH
C^H^JOCOR + NaHO = C^H5 OH + 'RCOONa.
OH ( OCOR
En résumé, tant que la saponification n'est pas totale, le mélange contient des triglycérides, des diglycérides, des monoglycérydes, de la glycérine et des sels d'acides gras {BerDeuL Chem. Ges. [1899], t. ^^^''I' P- 89; Gbitel, Journal Jtir praktrische Chemie [2], t. LV, p. 4a 9).
STÉARINERIE.
Si les travaux classiques de Chevreul sur les corps gras ont puissamment contribué à connaître la nature et la composition des savons, ils ont aussi eu pour effet direct de créer une industrie nouvelle, la stéarinerie.
Avant les recherches de Chevreul (iSii-iSaS), on n'employait, pour la fabrication des chandelles, alors en usage, que le suif dont on connaît trop les inconvénients comme agent d'éclairage.
Les premières tentatives pour utiliser l'acide stéarique pour la fabrication des bougies ont été faites par Chevreul et Gay-Lussac, qui prirent un brevet en 18a 5, pour l'extraction de l'acide stéarique du suif, par l'intermédiaire du savon de potasse. Mais c'est en réalité à de Milly (i83a), de la maison de Milly et Molard, que revient le mérite d'avoir su trouver un procédé pratique d'opérer cette extraction, en substituant à la saponification au moyen de la potasse, la saponifiication par l'intermédiaire de la chaux. L'emploi de la mèche tressée, découverte et brevetée en 18a 5 par Cambacérès, contribua de son côté à rendre à la bougie stéarique les qualités qui lui sont connues.
Cette industrie, d'origine doublement française et par les recherches d'ordre pure-
ment scientifique qui lui ont donné le jour, et par les essais multiples et variés d'ordre pratique qui l'ont posée sur des assises solides et durables, s'est perfectionnée dans la suite, sans que le produit final, utilisable, l'acide sléarique, ait varié dans ses applications.
A la saponification calcaire, on substitua d'abord la saponification sutfurique, déjà indiquée par Chevreul, avec ou sans distillation subséquente des acides gras à l'aide de la vapeur (Fremy; brevets de W. C. Jones et G. F. Wilson, i84q; de G. Gwynne et G. F. Wilson, i844), puis la saponification à la vapeur d'eau surchauffée (Berthelot, Melsens, Tilgbmann, iSSg; brevet Wilson et Payne, i854). Au cours de ces perfectionnements, on s'attacha également à modifier et à rendre plus économique la saponification à la chaux. C'est ainsi que de Milly réussit à abaisser considérablement la quantité de chaux grasse à employer; il arrive à la limiter à 3 puis à s p. 100 du poids du corps gras mis en œuvre, au lieu de ]4 p. loo, chiffre adopté à l'origine. La saponification calcaire, en vase clos, sous pression*, à 9 p. 100 de chaux, est le procédé actuel employé par un grand nombre de stéariniers.
Ce dernier mode de saponification, ou la saponification suivie de distillation sont les deux modes d'opérer actuellement appliqués. On donne la préférence à l'un ou à l'autre, suivant les produits que l'on veut obtenir, suivant les matières premières adoptées^ suivant enfin, les exigences des débouchés commerciaux.
Ajoutons, enfin, qu'on ne se borne point à employer le suif, mais qu'on utilise en grand dans les stéarineries d'autres huiles concrètes, comme celles de palme, de coco, la graisse d'os, les déchets d'abattoirs, etc.
Nous ne saurions entrer dans le détail de la fabrication de l'acide stéarique et renvoyons le lecteur aux traités spéciaux et aux rapports de M. Edmond Michaud sur la Classe /i5 à l'Exposition Universelle de 1889, et de M. Asselin sur la Classe 50 bit à l'Exposition universelle d'Anvers de 189^.
Glycérine. — Nous en dirons autant de l'extraction et de la distillation de la glycérine, qu'elle provienne des stéarineries ou des savonneries. L'industrie de ce produit a fait l'objet d'un article très étendu et très documenté qui a paru récemment dans le deuxième supplément du dictionnaire de Wurtz (Ai* fascicule, p. 833).
L'auteur de cet article, M. Demoussy, passe non seulement en revue toutes les sources de glycérine et les moyens de l'extraire des matières grasses, mais donne encore une description très détaillée des procédés et des appareils employés pour obtenir les différentes variétés de glycérines, demi-blanche ou blonde industrielle, blanche industrielle, à dynamite, chimiquement pure, employées dans l'industrie et en médecine.
Nous ne saurions cependant quitter ce sujet sans faire remarquer que la savonnerie française s'est laissée distancer par l'étr'^nger pour la fabrication de ce produit, qu'elle jetait il y a quelques années encore. Sans doute, l'emploi de la soude brute
Leblanc, pour la préparation de ses lessives, et la production de savons marbrés, rendaient les eaux glycérineuses inutilisables pour l'extraction de ia glycérine. Aussi faut-il espérer que la substitution graduelle de ces lessives par des soudes ou des lessives caustiques que fournit l'industrie à un grand état de pureté, ne tardera pas à se généraliser et qu'on pourra ainsi récupérer la majeure pai*tie de la glycérine des savonneries.
Comme nous le verrons d'ailleurs plus loin, beaucoup de maisons opèrent dans cette voie et il existe, d'autre part, des sociétés spéciales qui ont pour but de réunir les eaux glycérineuses des savonneries afin d'en extraire la glycérine et de la purifier.
La consommation de la glycérine ayant une tendance à augmenter de jour en jour davantage, il importe que les différentes industries qui l'emploient ne soient pas tributaires de l'étranger et puissent la trouver aux sources mêmes où elle est produite.