TARARE
En 1887, aussi, en même temps cju'on réformait l'Ecole de dessin, et sous la même inspiration, un industriel, de haute valeur intellectuelle, d'idées autrement larges et généreuses, passionné pour l'art, alors président de la Chambre de commerce, entreprit de fonder un musée pour la broderie ; il forma des collections par des dons et par des acquisitions. Stimulés par son exemple et par son entrain, quelques fabricants s'intéressèrent un moment à cette création ; ils envoyaient des échantillons, et venaient y étudier. Mais, depuis trois ans, ce musée, dont aujourd'hui on conteste même en principe l'utilité, paraît laissé à l'abandon ; et, il sera définitivement — sans regrets, m'assure-t-on, — fermé le jour où le Gouvernement supprimera la subvention qu'il lui accorde, et qui représente tout ce qu'on dépense pour son entretien. N'est-il pas triste et inquiétant d'avoir, dans une ville d'industrie d'art comme Tarare, à entendre de pareilles déclarations, à constater de tels faits?
SAINÏ-ÉTIENNE
Esl-il l^esoin d'aller chercher dans le nouveau monde des exemples, quand on vent montrer comment, en nne période de temps relativement courte, une petite et modeste ville peut se transformer radicalement en une rjrande et brillante cité, par le génie et la puissance de travail de ses habitants? Au commencement du siècle, vers 1820, la population de Saint-Etienne, divisé en deux cantons - — inira et extra-muros — n'atteignait pas 3o,ooo persoimes, et celle de tout l'arrondissement 108,000; le budget communal se chiffrait par 5o,ooo fr. Ce n'était guère qu'un grand village, aux rues étroites et sombres, aux maisons basses et enfumées, entouré de murs branlants et lépreux. Aujourd'hui, Saint-Etienne compte i4o,ooo habitants et l'arrondissement près de 3oo,ooo ; les dépenses de la ville atteignent 5 millions. La vieille ville des forgerons a fait éclater, comme un vêtement trop étroit, son ancienne enceinte ; et, embrassant du nord au sud un développement de dix kilomètres, touche fièrement, d'un côté, à l'un des derniers contreforts des Gévennes, et, de l'autre, à un rameau des monts du Lyonnais.
Il est une physionomie originale, présentée par Saint-Etienne, et dont aucune ville au monde, dans le nouveau comme dans l'ancien, ne peut offrir de comparaison. Au nn'lieu des charbonnages, des hauts fourneaux, des forges et des ateliers métallurgiques, sous un ciel enfumé, svu' un sol poudreux, éclosent les plus belles fleurs de l'art industriel. Pendant que les forgerons de la montagne descendaient dans la ville noire, montait vers elle, par la vallée du Gier, une colonie d'artistes italiens, qui lui apportait une industrie nouvelle, toute de grâce et d'élégance féminines, renouvelant ainsi le gracieux mythe antique de la visite de Vénus à Vulcain, dans les forges de l'Etna. Et, cette industrie s'acchmatait si bien (pie trois cents ans après, alors que tant d'importatioDS du même genre ont disparu presque com-
plèlenieiit des villes, Nîmes, Avignon, Tours, etc., où tout, dans le climat, dans les conditions sociales, dans les traditions artistiques, etc., semblait devoir liàter leur développement et leur assurer une existence éternelle, et cependant que les pays mêmes d'où elle était sortie, Lucques et Bologne, n'en ont plus conservé de traces, elle est florissante et donne à la ville qui l'a accueillie la prospérité et la gloire. La science nous apporte aujourd'hui de ce problème ethnographique une solution à laquelle les Gayotti, les P. Benay étaient bien éloignés de penser. Ces couleurs si tendres et si brillantes, d'une variété infinie, qui permettent de donner aux rubans et aux velours tous les tons et toutes les nuances que la nature a mises aux pétales des fleurs, aux feuilles des arbres et aux brindilles des herbes, c'est le charbon qui les fournit. Dans cette pierre, noire et inerte, la terre semble avoir enfermé, pendant les transformations géologiques de notre planète, la flore qui en couvrait le sol aux temps antédiluviens; et, elle nous en rend maintenant, après des milliers d'années, tout ce qui en était la splendeur et la beauté, les coulein^s d'un éclat que nous n'avions pas encore connu. N'est-ce point là un mythe gracieux, original ? Et quelle antithèse aux théories artistiques qui semblent vouloir subordonner le génie humain à l'ethnographie, et ainsi foire moins grande la puissance de l'énergie et de la volonté ! La divine semence de l'art ne pouvait, en apparence, tomber sur un sol plus réfractaire à son éclosion. Le climat, froid, venteux, plein de caprices violents et subits, meurtrier aux plantes et aux fleurs, fait plus de jours sombres qu'ensoleillés. Les montagnes et les colhnes, enchevêtrées, dénudées, déchirées, éventrées, forment des horizons cruels aux yeux amoureux de lignes harmonieuses et de perspectives enveloppées de tendres clartés. La langue locale a l'àpreté du sol et ne compte ni orateurs ni poètes. Les migrations ou la race indigène n'ont laissé dans la population féminine aucun type de beauté. A voir ses s({uares, ses places et ses promenades sans statues, il semble que Saint-Etienne n'ait pas d'aïeux. Elle n'en a pas en effet : chacun, ici, est le fils de ses œuvres ; et, sa fortune, faite « avec les dents », suivant l'expression si vigoureuse de Bernard Palissy, rentre dans les rangs d'ime bourgeoisie modeste, simple, sans ambitions sociales ni politiques, qui ne rêve rien moins que de laisser à l'avenir des traces de
LA RUBAiNERIE.
mimificence publique, d'orgueil de classe, et dont le seul luxe est une inépuisable charité. Les Lucquois et les Bolonais, qui venaient, il y a trois cents ans, implanter leur industrie, quittaient des cités ensoleillées, élégantes et riches, pleines de poètes et d'artistes. Des princes magnifiques, des bourgeois opulents, plus fiers encore que les grands seigneurs, jouaient à l'cnvi le rôle de Mécènes, dépensaienl sans compter et donnaient constamment des fêtes ; les corporations des ouvriers en soieries, l'cc Arte délia Scta », commandaient des tableaux aux grands maîtres, organisaient, aux entrées de souverains, dans les solennités publiques, des cavalcades et des cortèges dans lesquels ils apparaissaient vêtus de drap d'or et d'argent. Et, pourtant, cette industrie de la rubanerie prit immédiatement racine dans ce nouveau centre et prospéra. L'art, comme la science, a vaincu la nature hostile ; et, d'une région en apparence déshéritée esthétiquement, a fait une région enviée, qui donne abondamment le pain et la fortune à 100,000 industriels, artistes et ouvriers.
Depuis quekpies années, la fabi'ique de rubans a été fort éprouvée par La labiiquc de rubans, une longue crise, qui, il est vrai, a sévi partout, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre et en Amérique. De 102 millions de francs en 1889, la production est tombée, en cinq ans, à 94 millions. Aujourd'hui, la situation, d'après le dernier rapport de la Chambre syndicale des tissus et matières textiles, est celle-ci :
La situation générale de la fabrique, pendant rexercice iSgS-iSgG, a subi des changements considérables, tant au point de vue de la production ([ue des Iluctuations des prix de vente et surtout des prix de façon. Après une reprise d'affaires soudaine en août et en septembre, la situation est restée stationnaire de novemijre à fin décembre ; mais, a partir de janvier 1896, le ralentissement a commencé à se faire sentir et la baisse des soies a entraîné celle de nos rubans. Cependant les prix de façon restaient encore élevés, à cause des énormes quantités de rubans commises antérieurement, qui attendaient leur tour de fabrication. A partir de février et mars, la mode, se montrant de plus en plus contraire à notre industrie, les cours ont continué à s'effondrer et nous voilà revenus aux plus bas prix connus jusqu'à ce jour, aussi bien pour les façons que pour les rubans fabriqués. De récents sinistres ont encore augmenté l'affolement général. Nous espérons cependant que, comnie toutes les crises très violentes, celle-ci trouvera une réaction dans sa violence même. I^a mode, qui a abandonné notre article brusquement, le reprendra aussi brusquement, et alors on verra combien les stocks sont de peu d'importance en marchandises fabriquées aussi bien qu'en soies ouvrées, d'autant plus que les récoltes de soies ont diminué en quantités. Aussi, nous croyons en des jours meilleurs. Notre
LES INDUSTRIES d'aRT. O
fabrique a déjà traversé bien des épreuves. Elle sortira victorieuse de celle-ci comme des autres.
Comme résultat général, nous pouvons constater que notre chiffre d'affaires a repris, en 1890, le rang qu'il occupait en 1892. Il s'élève a g4 millions de francs, et dépasse de 28 millions le chiffre de iSg/j, et de i3 millions celui de 1898. Notre exportation ne s'est pas accrue dans les mêmes proportions. De 48 millions en 1898, elle est tombée à 26 et 27 millions en 1898 et i8g4, et s'est relevée a 35 millions en i8g5. Ce résultat provient de ce que les marchés se ferment de plus en plus chaque jour devant nos produits.
La concurrence Sui' la qiicslioii de la situation actuelle de la concurrence faite à la
étrangère. ci- > 1 • 11 » ^ t-^i ^ t 1 1
labnque sleplianoise par 1 étranger, la LiiamDre syndicale des tissus et matières textiles me fait la réponse suivante :
« Nous avons à redouter la concurrence étrangère, plus spécialement à cause des tarifs de douane prohibitifs dont nos produits sont frappés à l'étranger. Autrefois nous n'avions comme concurrentes (pie les fabriques de Goventry et de Bàle. Goventry a perdu beaucoup de son importance ; mais, au contraire, la production bàloise a pris un développement considérable et cela par suite de la position de Bàle sur le Rhin et sur la frontière allemande. Cette position a permis aux fabricants bàlois de créer des succursales sur la rive allemande du Rhin et d'accaparer complètement le marché allemand par suite des droits de 7,00 le kilogramme dont sont frappés les rubans français à l'entrée en Allemagne. Ces droits peuvent être considérés comme triplés à cause de la taxation de nos marchandises au demi-brut, ce cpii correspond à une protection de 25 à 3o p. 100 environ. Cependant, depuis 1870, la fabrique stéphanoise a accru sa production dans les mêmes proportions (pie la fabrique de Bàle. Mais la consommation du ruban dans le inonde entier a considérablement augmenté en quantité. Par contre, tous les tissus ont diminué de prix. Avec la concurrence de Bàle nous avons à redouter la concurrence allemande (Crefeld, Elberfeld). Le chifTre de sa production est peu connu. Elle a augmenté pour les rubans noirs, mais on s'est borné à les écouler en Allemagne et en Angleterre. Pour le ru])an velours qui, avant 1870, se fabriquait exclusivement en Allemagne, Saint-Etienne a réussi à avoir la supériorité même sur la fabrication allemande. La concurrence américaine est désastreuse. Elle ne nous a pas cependant atteints directement, parce que nous avons cherché d'autres
débouchés, mais notre exjjortalion en Amérique est tomljéc de a 5 millions à 2 ou 3 millions de francs. Elle se réduira de plus en plus, attendu que la production américaine est supérieure à la production stéplianoise et qu'elle suffit à la consommation de l'Amérique. »
Au point de vue industriel et social, la fabrique stéplianoise présente une organisation sociale
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origmalité dont on ne trouverait pas a exemples dans d autres pays. De je la
,,1 l'ji* x*1 11 1 I "'l • i'abriciuc de rubans.
toutes les grandes industries nationales, elle est, avec la soierie lyonnaise, une des rares, peut-être même la seule qui ait conservé son régime primitif. L'usine, imposée à peu près partout aujourd'liui par les conditions économiques nouvelles, y constitue l'exception ; et, l'atelier familial, la forme corporative générale. Sur les 21,000 métiers de rubans et de velours qui battent, à cette heure, dans la ville et dans la région, 1-7,000, représentant un capital de plus de 25 millions, appartiennent aux passementiers, et sont — au nombre de deux ou trois — mis en œuvre par eux et par des compagnons qui reçoivent comme salaire la moitié du prix de façon. L'application récente des moteurs électriques dans la rubanerie vient de donner une nouvelle puissance industrielle à l'atelier familial. Actuellement, l'électricité, d'une force de 1,200 chevaux, produite par une usine installée sur les bords de la Loire, à Saint-Victor, transmise par câbles aériens à Saint-Etienne et dans diverses communes de la région, distantes parfois de 5o kilomètres, actionne 980 métiers.
L'ouvrier a ainsi constamment autour de lui sa famille, (jui s'occupe des travaux accessoires du tissage. L'homme et le fils « barrent » ; la femme et la fille bobinent, ourdissent, dévident, échantillounent, font le ménage et tiennent la maison. Le propriétaire de métiers à ruijans débat directement avec le fabricant le prix de la façon ([ui lui sera payée ]30ur le genre d'article que celui-ci lui offre à tisser. Le fabricant fournit la matière première — - soie ou coton — , et le carlon à dessin pour le tissu s'il doit être broché. Toutes les autres opérations sont à la charge exclusive du passementier, (jui est ainsi bien plutôt un associé, un collaborateur, qu'un ouvrier salarié. Non seulement il se prête avec empressement à toutes les modifications techniques, réclamées par le tissage d'un article inédit et compliqué, mais il s'ingénie constamment à trouver des procédés nouveaux, à perfectionner son