NIMES
Report 5o
Au lycée ou dans des écoles non industrielles 3
Dans l'agriculture 4
Employés de bureau dans l'industrie ou le commerce 4
Dessinateur i
Agents voyers 2
Entrés dans leurs familles sans destination spéciale 3
Décédé I
Total 68
La Bourse du travail de Nîmes a décidé, à Texemple de celles de Marseille, de Saint-Etienne, de Nantes et de Toulouse, de créer des cours professionnels du soir pour tous les ouvriers ; cette institution nouvelle présente une particularité fort originale, f[ui va être l'argument le plus précieux pour la réalisation de la réforme proposée dans l'organisation de l'enseignement par les Bourses du travail. Avec un grand libéralisme d'idées, son conseil a demandé à TEcole pratique d'industrie de lui fournir la direction, le personnel professionnel et les programmes de ses cours ; le Ministère du commerce et de l'industrie a autorisé l'école à accepter la proposition. Il sera intéressant de suivre cette expérience, qui, sans cloute aucun, réussira, et d'où peut sortir une évolution sociale.
Nîmes ne possède aucun musée industriel ; le Musée de peinture ne contient pas la moindre trace des industries artistiques locales, anciennes ou modernes. Il y a, parmi les manufacturiers, unanimité de regrets, pour ne pas dire de remords, de cette lacune, fort préjudiciable à leurs intérêts; les nombreux touristes français et étrangers, qui viennent à Nîmes pour y voir les antiquités, visiteraient un musée de ce genre. Les chefs d'ateliers, les dessinateurs et les ouvriers trouveraient, en outre, un grand profit à la communication, dans ce musée, de beaux modèles des Gobelins, de Beauvais, de la Savonnerie et de l'Orient; ainsi que de documents sur l'évolution industrielle et artistique des fabriques concurrentes, françaises et étrangères.
Il n'y aurait pas moins d'unanimité, non seulement parmi les industriels, mais dans la population, à approuver et à entreprendre la fondation d'une
L'ENSEIGNEMENT ARTISTIQUE ET INDUSTRIEL. i43
Association d'art et criiidustrie, qui organiserait des expositions périodiques d'œuvres d'art, qui encouragerait les artistes et les ouvriers, qui stimulerait les initiatives, les amours-propres et les ambitions; et, par la mise en commun d'idées nouvelles, battrait en brèche les mœurs et les habitudes actuelles, si contraires à la prospérité artistique et industrielle de la ville et de la région.
TOULOUSE
C'est la ville des artistes et des poètes, la ville qui revendique fièrement la gloire du litre et de la fonction d'Athènes du Midi. Une lijinlaine et ininterrompue traditi(jn de haute influence politique et sociale sur toute la région pittoresque qui s'étend entre les Pyrénées, les Gévennes et les monts d'Armagnac, justifie cette ambition, personnifiée majestueusement par la cité superbe ([ui a voulu, comme symbole de puissance, avoir elle aussi son Capitole, au bord de son Tibre, la Garonne, fleuve sacré et immortel, que les Muses ont chanté, que les arts ont allégorisé, et dans lequel la race semble avoir l)u sa turbulence aimable et sa gaieté ensoleillée. Une étude sur les industries artistiques ne doit être ici que féconde ; mais quels qu'en puissent être les résultats — car le soleil souvent crée moins d'artisans que de poètes, emplit la rue et vide l'atelier, — la beauté des monuments du passé, la joie du spectacle de la vie populaire seront une compensation charmante, tpii ne se retrouvera pas sur d'autres points qui me réservent peut-être, sous des brumes épaisses, les mêmes déceptions. Le meuble. L'industrie du meuble fut autrefois très brillante à Toulouse ; elle pro-
duisait des œuvres d'un grand caractère décoratif; on en peut voir au Musée Saint-Raymond, de la période de la Renaissance et du xvn"^ siècle, quelques spécimens fort remarquables. Le xvin^ siècle a laissé également des types de décoration d'intérieurs d'une très fîère allure ; mais, ici, le brocantafje a exercé ses déprédations ; la plupart des hôtels privés et même les édifices publics ont été dépouillés de leurs richesses artistiques. Aussi, dans le public comme chez les industriels, la tradition du meuble toulousain s'est-elle perdue. Amateurs et artistes me déclarent nettement cpi'on n'en fait plus. Néanmoins, Toulouse est resté im centre de fabrication d'ébénisterie, renommé non seulement dans le Languedoc, mais dans tout le Midi,
L'ÉBENISTERIE. r45
line partie du Centre et à Paris, où Timportation de ses produits a pris beaucoup d'extension, depuis que les grands magasins et plusieurs maisons du faubourg Saint-Antoine, attirés par les bas prix, sotil venus y commander et acheter des meubles courants, des meubles d'apparence luxueuse. Ce commerce nouveau a amené une Iransformation de l'industrie. L'ancien ébéniste, qui dirigeait un petit atelier familial, composé de quelques ouvriers compagnons, était en relations directes avec sa clientèle. Les familles de la ville et de la région, dont le phylloxéra et la crise économique n'avaient point encore réduit les revenus considérables, avaient leurs fournisseurs habituels, qui tenaient à houneur autant (ju'à intérêt de ne point démériter de leur confiance. On fal)riquait donc du beau et du bon meidjle. De grands ateliers se sont créés ; ils ont centralisé peu à peu la production, et attiré à eux, par l'attraction d'un bon marché relatif, le consommateur. Alors, les ébénistes, abandonnés par leur chentèle, impuissants à s'ouvrir de nouveaux débouchés, ont dû se résigner à faire la trolle ou à travailler pour les magasins. De là, une baisse incessante des prix de (iiçon et une décadence rapide de la main-d'œuvre. Une autre cause de la crise a été les grèves ; de nombreux ateliers ont été fermés et transportés dans d'autres centres de la région, à Rabastens, notamment. Pour tout cela, l'industrie du meuble a subi, dans ce dernier quart de siècle, une diminution de plus de moitié de son nombre d'ouvriers et de son chiffre d'affaires. Cependant, d'après l'Annuaire, on compte encore comme chefs d'ateliers 76 menuisiersébénistes, 84 menuisiers en bâtiments, dont un tiers de la catégorie précédente, 19 menuisiers en fauteuil, 24 sculpteurs sur bois, 19 tourneurs sur bois, et 00 tapissiers classés également sous le titre de marchands de meubles. On estime à 5oo le nombre des ouvriers ébénistes, et à 200 celui des sculpteurs. '
On ne forme pas d'apprentis ; les chefs de maisons n'élèvent plus leurs enfants poiu' la profession, comme cela se faisait toujours autrefois. En raison de la baisse constante des prix de façon, les ébénistes et les sculpteurs de mérite s'en vont à Paris. Unanimement, patrons et ouvriers déclarent que, si l'on ne crée pas immédiatement des institutions d'apprentissage, si l'on ne se préoccupe pas de relever le niveau de la production,
LES INDUSTRIES u'aRT. ig
TOULOUSE
dans vingt ans Findustrie dn meul)lo à Toulouse aura disparu. L'instruction professionnelle et artistique baisse constamment dans toutes les parties de l'industrie. Parmi les ébénistes, il n'y en aurait pas dix qui sachent fiibriquer un meuble en entier ; les sculpteurs sont habiles, fouillent bien le bois ; mais le goût et l'originalité leur font défaut ; ils ne pourraient se mesurer avec les sculpteurs parisiens. Quant aux patrons, la situation serait encore plus navrante. On n'en trouverait pas trois capables de faire le dessin d'un meuble ; tout ce qu'ils produisent dans leurs ateliers est pris dans des albums et adapté par les combinaisons les plus hétéroclites de formes et de décors. Les maisons les plus importantes n'ont |)as de dessinateur. Les architectes, par insouciance ou par ignorance, surtout en raison des mœurs de la clienlèle qui se réserve dans la construction l'initiative de tout ce qui est ameublement pour ne pas payer d'honoraires, n'oiil aucunes relations d'affaires avec les chefs (Tateliers. Une demi-douzaine à peine feraient exception, par de rares exemples d'intervention timide ou de créations personnelles dans ([uelques châteaux et hôtels privés. La clientèle, qui, dans le bon marché et le courant, se contente de la production locale, s'adresse à Paris pour tout ce ([ui est meuble d'art. Ou'il y ait là un peu de snobisme, c'est certain; mais, à l'aveu de quelques patrons, la situation présente de Tindustrie justifie jusqu'à un certain point ces habitudes nouvelles, rj'ailleurs, ce n'est pas ce snobisme (pii causerait un grand préjudice. Une transformation s'est produite, depuis un certain lenqjs, dans les goûts des acheteurs. Autrefois, le client (pii commandait un mol^ilier, non seulement exigeait qu'il IVit de fabrication irréprochable, du bois le mieux choisi ; il se préoccupait de son originalité ; il donnait des idées, il examinait minutieusement les |)rojets, et colhiborait ainsi, dans une certaine mesure, avec l'ébéniste qui y trouvait un encouragement constant à mieux ùiire, une matière à des études nouvelles, la garantie d'une généreuse rénumération. Aujourd'hui, ce client ne veut plus payer cher, ne réclame que rapparence du luxe ; et, le plus souvejit indinVM-ent à posséder une œuvre personnelle, se contente du meuble confectionné. De pareilles mann-s conduisent fatalement une industrie artisti(pie à la ruine.
Une seule branche du mobilier a pris de l'extension : celle du vieux neuf.
L'ÉBÉNISTEHIE. i47
de la copie du meuble ancien. Plusieurs aleliers s'y livrent industriellement ; l'un occupe même jusqu'à i5 ébénistes, 4 ciseleurs, i monteur en bronze et I marqueteur. Il s'y fabrique, pour environ 100,000 fr. par an, des Boulle, des Riesener, des Jacob, etc., dont quatre ou ciufj brocanteurs parisiens se sont réservé la vente. L'histoire du chef de cet atelier est piquante autant qu'instructive. Ouvrier ébéniste très habile, passionné pour son métier, réfractaire aux besognes infîmes, il mourait de faim. Un amateur de Toulouse lui fit un jour exécuter quelques restaurations de vieux bahuts; et, frappé de son intelligence, lui prêta un peu d'argent pour travailler à son compte, en lui conseillant de s'adonner à la reproduction des vieux meubles en marqueterie. L'ouvrier, à qui on confia un type pour s'initier aux procédés de fabrication, devint rapidement fort expert en ce genre de travail, l'apprit à sa femme; et tous deux montèrent un atelier qui rapidement s'agrandit. Aujourd'hui, il a l'ambition de quitter un métier (jui le navre ; il s'estime capable de faire autre chose ([ue des copies, et rêve de marcher sur les traces des maîtres contemporains. Quel Mécène véritable sortira cet homme de bonne volonté, cet artiste, de la basse fosse du brocantage ?
Un autre type d'industriel du même genre est un architecte qui a créé un atelier intermittent d'ébénistes et de sculpteurs pour exécuter les travaux d'ameublement dont il a la commande dans des châteaux de la région, et pour produire certains meubles de sa façon, dans le goût de la Renaissance, qu'achètent des amateurs et des marchands (jui n'hésitent pas à les faire passer, avec quelques préparations spéciales, pour des œuvres authentiques du passé. Il est difficile d'apprécier industriellement la production de cet atelier. Quant à la masse assez nombreuse des ouvriers qui travaillent dans le vieux neuf, ce sont de pauvres diables, éliénistes et sculpteurs en chambre, qui s'associent deux par deux, achètent le plus souvent à crédit la matière première, et font un meuble. Renaissance ou Moyen âge, de l'exécution la plus étrange, qu'ils vendent ensuite à des brocanteurs à de très l)as prix. Cette trolle spéciale comprendrait une centaine d'ouvriers, et alimenterait la curiosité locale, (jui, à Toulouse, est devenue une maladie endémique, aiguë, dont les victimes, dans la bourgeoisie, sont iimombrables.
TOULOUSE
L'ébénisterie de brocantage se pratique aussi, sur une grande échelle, à Rabastens et à Saint-Girons.
Le fer forgé. Le fer forgé a été jadis en grand honneur à Toulouse. Un récent ouvrage
de M. Gartailhac sur l'art dans le Languedoc contient des reproductions nombreuses de rampes, balcons et grilles des xvn'' et xvm'' siècles, de l'exécution la plus fière, du dessin le plus original. Au temps du compagnonnage, les forgerons, pendant leur tour de France, s'arrêtaient traditionnellement à Toulouse, pour étudier la grille du Parc, presque aussi célèbre dans la ferronnerie que l'était pour les tailleurs de pierre la vis de Saint-Gilles en Provence. L'industrie artistique est aujourd'hui à peu près complètement disparue. L'architecte du nouveau musée avait projeté d'en faire exécuter sur place les balcons et les grilles. Les entrepreneurs auxquels il s'adressa pour ce travail lui répondirent qu'ils devaient préalablement se renseigner dans d'autres villes sur les procédés d'exécution et sur les prix.
La cause principale de cette situation est la décadence de l'instruction professionnelle et artistique. En général, les 200 ouvriers serruriers et les quatre cinquièmes des patrons, au nombre d'environ 80, ne possèdent aucun élément de géométrie ni de dessin ; ils procèdent par routine et par tâtonnements. Les garçons, vers i4 ans, font chez un petit patron un apprentissage de trois années, servant le plus souvent de manœuvres ; ce n'est qu'au bout d'une dizaine d'années que les plus intelhgents commencent à acquérir un tour de main et deviennent de bons ouvriers ; mais, comme ils ne voyagent presque plus, ils en savent beaucoup moins que leurs ahiés, les anciens compagnons. A l'opinion des chefs d'ateliers, l'absence de tout enseignement de la ferronnerie à l'Ecole des beaux-arts aurait provoqué cette infériorité des ouvriers et des patrons. Il y a bien à l'Ecole primaire supérieure un cours de travail manuel du fer; mais on y reçoit exclusivement les premiers éléments du métier; et les élèves, après avoir appris la géométrie et le dessin hnéaire, se destinent aux écoles d'arts et métiers. Il faut encore signaler l'indifférence qui a succédé au goût pour le fer forgé. « Très peu de clients nous demandent du fer forgé, me déclare un grand serrurier; et, lorsque « nous leur faisons connaître les prix, ils se rejettent sur la fonte. Quant aux
LA BIJOUTERIE ET L'ORFÈVRERIE. i49
architectes, sauf quelques exceptions, ils ne s'en soni jamais sérieusement occupés. »
Il y a cincpuinte ans, Toulouse possédait des ateliers de bijouterie et d'or- La bijouteiie
• 1 1 l'orfèvrerie.
fèvrerie très nombreux et très prospères. L un d eux occupait plus de 5o ouvriers. Depuis la création des lignes de chemins de fer, qui oui ouvert le Languedoc aux commis voyageurs des fabriques de Paris, de Lyon, de Marseille et de Bordeaux, une crise s'est manifestée dans l'industrie ; le nombre des ateliers a diminué. En 1872, il n'en existait plus que trois ou quatre, dont le plus important donnait du travail à une vingtaine d'ouvriers. La disparition des costumes de la province a amené celle des bijoux languedociens, qui constituaient une branche florissante de la bijouterie toulousaine. Aujourd'hui, l'Annuaire mentionne encore quelques fabricants de bijouterie et orfèvrerie ; ce ne sont guère que des chefs de petits ateliers de réparations de bijoux, de fabrication de médailles religieuses, de finissage de couverts de métal anglais et de pièces d'argenterie. Le Languedoc et Toulouse sont alimentés, pour la bijouterie légère, par Lyon et Marseille ; et, pour l'orfèvrerie, par Paris. Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre ne font d'importations ; mais la Suisse, depuis deux ou trois ans, a conquis sur le marché une certaine importance pour la chaùie et le bracelet souple ; les commissionnaires n'évaluent pas à moins de 200,000 fr. le chifTre des affaires que feraient annuellement ses représentants. La décadence de la bijouterie est due principalement à l'indifférence actuelle du public pour la production locale, qui, à voir les types conservés dans les collections privées, n'était rien moins que fort originale et d'une très belle exécution. Les artistes n'ont jamais trouvé des encouragements auprès des municipalités ou des associations sur lesquelles ils avaient le di'oit de compter. C'est ainsi que la commande des prix des Jeux floraux, qui avait toujours été faite à des fabriques toulousaines, a été attribuée, il y a quelques années, pour une période de quai-ante ans, à une maison de Paris. Les ventes du mont-de-piété ont également porté un coup terrible à l'industrie. Cette institution, ainsi que celle de Bordeaux et pour les mêmes raisons, est alimentée surabondamment par les commissionnaires de Ludion, de Pau, de Nice et de Monte-Carlo ; on évalue à plus de 3o,ooo fr. la valeur des bijoux vendus mensuellement, et achetés par
i5o TOULOUSE.
des courtiers marrons, des femmes smlout, qui les colportent ensuite, sous le manteau, dans les villes et dans les campagnes. La corporation des marchands et fabricants de bijouterie a fré(|uemment protesté contre ces ventes et réclamé le bris des bijoux ; elle n'a point encore réussi à obtenir qain de cause.
Le bronze Vcrs le milicu (lu sièclc, Toulouse a compté six grandes fonderies de
et la fonte d'art. i • i i i • •
bronze et de cuivre, dont les produits étaient renommés. Ces fonderies se sont laissé distancer, tant au point de vue du fini du Iravail qu'au point de vue des prix, par de nouvelles maisons, de création plus récente, qui emploient des procédés et un outillage plus perfectionnés. Jumet, Bordeaux, Le Mans et la Haute-Marne fournissent presque toutes les fontes ornées.
Une fabrique de bronze d'art et de galvanoplastie a exécuté ([uekjues travaux de valeur : le bus'e de Mengaud au Grand-Rond, une statue de Henri IV pour un comité royaliste, des groupes et des statuettes d'artistes locaux ; elle a du très rapidement réduire sa production, en présence du peu d'eniraînemeni du public pour les œuvres d'art d'un certain prix. Des marchands ont essayé aussi de vendre des bronzes parisiens ; ils ne font pas de ce- chef de brillantes affaires; la clientèle est toute au petit bronze, au simili-bronze, au zinc d'art, et aux fantaisies autrichiennes, qui envahissent de plus en plus les magasins et les bazars, et dont la vente représenterait annuellement une cinquantaine de mille francs. Quant à la statuaire de l'école de Toulouse, si llorissante à cette heure, on en achète volontiers des reproductions... en plà(re.
Les vitraux. L'iiidustrie toulousaine des vitraux, il y a cinquante ans, avait conquis une
universelle réputation. Une maison, entre les dix, occupait loo artistes et ouvriers. Elle a disparu ; et plusieurs autres l'ont suivie dans . sa chute. Aujourd'hui, on ne compte pas plus de 80 personnes qui vivent — • et misérablement — de cette industrie. Autrefois, chaque atelier avait d'avance pour deux ou trois ans de travaux d'art ; les commandes actuelles se traînent péniblement au jour le jour, et sont disputées avec acharnement par les concurrents, avec des rabais invraisemblables qui les mettent presque toujours en perte. Les maisons parisiennes font voyager dans toute la région ou oui pour intermédiaires permanents les marchands d'objets d'art reli-
LA CÉRAMIQUE. i5i
gieiix ; elles enlèvent à tout prix les rares verrières auprès des fabriques des paroisses (jui ne recherchent guère que le bon marché et le clinquant, par suite du mauvais goût et de l'ignorance du clergé, qui commande toujours, en dehors de l'intervention des architectes et des donateurs. Les verriers toulousains faisaient des affaires considérables avec l'Espagne, le Portugal, l'Améri(jue du Sud et l'Orient ; tous ces pays sont des mai'chés perdus. Le vitrail d'appartement n'a pas de vogue ; et les architectes se montrent réfractaires à son emploi dans la décoration immobilière. L'industrie peut être considérée comme à la veille de sa disparition, s'il n'est pas fait en sa faveur un mouvement de réaction contre l'indifférence de ceux qui peuvent seuls lui rendre son ancienne prospérité : les architectes et le clergé.
Depuis plus d'un demi-siècle, la céramique est représentée à Toulouse par La céramiriue. une grande fabrique de briques et de faïences décoratives, qui a fait à l'industrie une haute réputation, et autour de laquelle ont essaimé un certain nombre de petits ateliers, fondés par des ouvriers qu'elle a formés. Cette fabrique, successivement dirigée par des membres de la même famille, architectes ou décorateurs, ayant fait leur éducation technique et artistique auprès de maîtres tels que Viollet-le-Duc et Liénai-d, a passé, pendant cette longue période, par des alternatives subites de grande production et de longs chômages, de succès artistiques et de déboires conmierciaux. Elle a exécuté des travaux considérables, uniques en leiu's genres, bien connus des architectes et des céramistes : la copie du sépulcre colossal du château de Biron en Dordogne, la décoration du sanctuaire de Condom dans le Gers, la copie grandeur nature et en peinture sur émail du célèbre basrelief de Lucca délia Robia, « le Couronnement de la Vierge », qui formait la décoration de la porte d'entrée de la galerie des beaux-arts à l'Exposition de 1878, les calvaires de Verdelais (Gironde) et de Pejnie (Lot), le bas-rehef du martyre de saint Denis à la cathédrale de l'île de la Réunion, etc. Actu(>llement, après une fermeture de quelques mois, cette fabrique a été reconstituée sur de nouvelles bases financières et industrielles, qui ont permis de donner du travail à une vingtaine d'ouvriers, et de reprendre la série des études et des essais pour adjoindre aux faïejices décoratives le carrelage en
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grès cérame, tel qu'il se fabrique dans le Nord. Le chef actuel me déclare loyalement que les ouvriers de l'industrie sont assez habiles au point de vue technique, mais que leur éducation artistique est absolument nulle ; il réclame la création d'une école de céramique à Toulouse ou tout au moins celle d'un cours spécial à l'Ecole des beaux-arts, qui pourrait fournir cette instruction ; et il émet le vœu de plus d'encouragements donnés à l'industrie par les architectes, qui se sont montrés, toujours, depuis plus de cinquante ans, hostiles à l'emploi de la céramique décorative dans la construction.
La décoraiion sur Eu 1 8^0, uu industriel du uom de Foule avait créé à Toulouse un grand
porcflaine et faïence. ii> • i- ii- • n ^ ' • ii'
atelier de décoration sur porcelaine, qu alimentait une iabrique installée à Valentine, près de Saint-Gaudens, où sont des carrières de kaolin, et dirigée par un artiste nommé Arnoux. Après quelques années de fonctionnement, atelier et fabrique furent fermés. Les chefs de la maison Minton engagèrent Arnoux pour le mettre à la tète du service de fabrication de la célèbre manufacture ; et les artistes décorateurs se dispersèrent en un certain nombre d'ateliers qui ont maintenu à Toulouse cette industrie d'arl. Actuellement, la décoration sur faïence et porcelaine occupe 80 artistes répartis entre sept maisons. Après Paris et Limoges, c'est la ville de France où elle est le plus considérable par le nombre des ouvriers et par le chiffre des alfaires annuelles, qu'on évalue à environ un demi-million de francs. Le Midi, de Bordeaux à Nice, et le nord de l'Espagne f jrment la clientèle de cette industrie.
La production artisti(|ue dans les ateliers de décoration n'est point ce qu'elle pourrait et devrait être ; le chef du plus important m'avoue que les décorateurs ne travaillent que par routine sur de vieux types perpétuellement ressassés, sur des adaptations étranges et incohérentes de modèles puisés dans les albums commerciaux. Pas un seul ne serait capable d'esquisser une composition d'un caractère un peu original. Aussi, à son avis, l'industrie non seulement n'est pas en progrès, mais elle est menacée de l'éventualité d'avoir à lutter contre une concurrence mieux outillée, si on n'avise pas immédiatement à en réorganiser les éléments artistiques. Avec des décorateurs plus habiles, en mesure de donner à leurs travaux de la
LA CÉRAMIQUE. i53
fantaisie et de la variété, la production recevrait rapidement une grande extension ; la clientèle marchande paraît vouloir désirer du a neuf » et se préoccuper des échantillons de types relativement inédits offerts par l'étranger ; des débouchés nouveaux s'ouvriraient pour des genres non encore abordés, car toute l'industrie se borne actuellement à la décoration du service de table. La conclusion générale des doléances et des critiques vise la création à l'Ecole des beaux-arts d'un enseignement artistique spécial à la céramique, avec ateliers d'application ; création d'autant plus urgente, me dit-on, que les cours de dessin et de peinture suivis actuellement par f[uelques apprentis et jeunes ouvriers sont bien plutôt de nature à les dévoyer qu'à les instruire dans leur profession. Il n'existe entre les atelici's de décoration céramique et l'école aucune communication de renseignemenis artistiques, de conseils, de propagande, d'encouragement, de recrutement d'artistes ; alors que des relations constantes assureraient, ici et là, le progrès et la prospérité. Ouand j'ai parlé aux patrons et aux artistes de cette industrie de la possibilité de mettre un jour à leur disposition, dans l'atelier même, des modèles de décoration choisis parmi les œuvres de céramique artistique les plus remarquables, tant anciennes que modernes, par l'organisation d'un musée semblable à celui de la Société centrale des pays rhénans à Diisseldorf, leur étonnement a égalé leur admiration ; et ils m'ont déclaré à l'unanimité qu'une institution de ce genre à Toulouse serait de natui'c à porter immédiatement l'industrie à un degré de valeur qu'elle n'a point encore connu.
Martres-Tolosane, à (juelques lieues de Toulouse, sur les rives de la Garonne, est un centre de fabrication de céramique qui peut se rattacher à l'industrie toulousaine. Il y a là une centaine d'ouvriers répartis en une dizaine d'ateliers, qui font de la poterie très commune et des imitations grossières des faïences anciennes de Moustiers et de Marseille, que les Iji'ocanteurs parisiens accaparent pour les vendre aux collectionneurs et à l'hôtel Drouot. En ce moment, un journaliste toulousain a pris l'originale initiative d'y faire exécuter des flambés par l'emploi comme couverte des résidus ou mâchefers des forges à la Catalane de la région; les premiers essais ont donné d'excellents résultats.
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La lilhorjraphic. L'inipi'imei'ie lilliograpliiqiie occupe environ 4oo artistes et ouvriers, dont
la majeure partie est employée par une grande maison d'universelle renommée, et le reste par cinq autres de plus ou moins d'importance. L'analyse des éléments qui constituent l'organisme de cette industrie présente de grandes difficultés, par suite de leur diversité de puissance et de mérite. Là, une direction de haute intelligence industrielle et commerciale, servie par de nombreux capitaux, a créé une entreprise de premier ordre et lui outillage supérieur, qui ont assuré à une spécialité, la chromolithographie, un développement d'affaires considérable dans tous les pays. Ici, des ambitions moins audacieuses tournent les efforts d'une activité et d'une initiative remarquables vers la conquête d'une clientèle parisienne et vers l'exécution de tout ce qui peut la séduire par du goût et de l'originalité ; ailleurs, où les anciennes méthodes de travail se sont conservées, avec un idéal plus modeste, la région seule paraît suffire comme limites d'expansion à des ressources financières relativement restreintes; mais partout, les critiques, les doléances et les vœux ont été unanimes, avec une égale énergie d'expression. A défaut d'une chambre syndicale fonctionnant avec régularité et pouvant me fournir des informations officielles, les industriels m'ont abondamment renseigné et fait connaître une situation qui n'est rien moins que satisfaisante au point de vue de l'instruction professionnelle et artistique dans la corporation.
Le chef du plus grand établissement de lithographie me déclare n'avoir jamais pu réussir à recruter des artistes toulousains ; les jeunes gens ayant passé par l'Ecole des beaux-arts se montrent absolument réfractaires à entrer dans ses ateliers, n'estimant digne d'eux et de leur instruction que faire du grand art, des tableaux et des statues. Et, pourtant, ils seraient assurés de trouver là, même dès les débuts, des appointements élevés, dont ils n'atteindront point de longtemps l'équivalent à Paris. Un érudit toulousain, qui fait exécuter annuellement pour i,5oo fr. de gravures dans ses publications, a essayé maintes fois de commander des dessins à des élèves suivant les cours supérieurs ; il a dû y renoncer, en présence de ce qu'il en obtenait, et de la mauvaise volonté à suivre ses conseils, à répondre à ses désirs. Un éditeur a fait à diverses reprises la même expérience de
complète déception pour de simples reproductions de photographies et d'estampes anciennes. Toutes les bonnes volontés, tous les dévouements viennent se briser contre cette force d'indifférence et d'inertie. D'après d'autres patrons, l'école, qui compte pourtant dans son programme d'enseignement un cours de gravure et un cours d'art décoratif, n'a jamais pu fournir à la lithographie, même pour les travaux commerciaux fort ordinaires, un dessinateur capaljle d'exécuter une composition ; ils me montrent des travaux de jeunes gens ou d'anciens ouvriers, ayant suivi ou suivant encore ce cours, (]ui témoignent en effet d'une rare méconnaissance des conditions élémentaires de la décoration. Cependant, partout, les patrons font preuve du désir le plus énergique d'utiliser les artistes locaux et de développer leur instruction. Il est de tradition, dans chaque atelier, d'envoyer tous les apprentis aux cours du soir de l'Ecole des beaux-arts ; cette tradition est même devenue virtuellement aujourd'hui une obligation, à laquelle personne ne songe à se soustraire. Tous réclament la création d'un cours véritable des arts graphiques, avec applications industrielles dans un atelier installé à l'école même et pourvu d'un matériel d'impression.
Les déclarations faites, au nom des ouvriers, par le président de la Chambre syndicale des lithographes, ne sont pas moins nettes que les précédentes. « Ce qui frappe le plus dans notre profession à Toulouse, c'est le manque d'instruction artistique ; l'élève ou apprenti n'a pas d'école où il puisse trouver les éléments indispensables de cette instruction, qu'il pourrait plus tard appliquer selon son tempérament. De plus, l'apprentissage dans les ateliers se fait mal ou est presque nul ; l'ancien patronat, qui ne possédait pas, il est vrai, de grandes connaissances artistiques, excellait du moins à former des professionnels au point de vue technique. On ne se préoccupe nullement des dispositions et de l'intelligence de l'apprenti, et la surveillance, qui était paternelle autrefois, a fait place à une indifférence absolue. Dans la grande industrie, la situation est plus déplorable encore, par suite de la spécialisation cjui dès le premier jour rive indissolublement l'apprenti et l'ouvrier à une partie, souvent peu conforme à ses goûts et à ses aptitudes, sans qu'il puisse jamais s'initier à toutes les ressources et à toutes les difficultés du métier. » Quant aux vu^ux de réformes, ils sont formulés dans divers
i5G TOULOUSE.
rapports de délégués de la corporation aux expositions universelles. Voici ce qu'écrivait le rapporteur de l'Exposition de 1878 : « Notre Ecole des beaux-arts possède une classe de gravure sur bois qui, nous le croyons du moins, ne rend que de modestes services à la typographie toulousaine. Une classe de lithographie n'y serait pas de trop. Là, nos jeunes élèves apprendraient à connaître les moyens propres à répandre leurs futures œuvres par la plume, par le crayon et même par la chromolithographie. Sans prétention aucune, nous pouvons affirmer que si l'administration municipale entendait notre voix, l'avenir de notre profession, de notre école et de nos jeunes artistes prendrait un développement hors ligne et tout à fait avantageux pour notre localité. » Dans le rapport de l'Exposition de Barcelone en 1888, le délégué de la corporation conclut ainsi : « Nous ne devons pas oublier ({ue l'Allemagne possède des écoles de lithographie et cpie ses nombreux élèves vont ainsi se répandre et pullulent dans les pays encore jeunes pour cette moderne industrie. Que le conseil municipal de Toulouse veuille bien créer une classe de lithographie pour affirmer avec plus (Tefficacilé l'inlérél (ju'il porte à la classe ouvi'ièi'c en général et à cette profession quasi artistique en particulier. De cette façon on formerait une pépinière d'artistes et d'ouvriers qui attireraient par le fait de meilleures connaissances le travail (jui nous échappe et que notre trop relative médiocrité nous oblige à laisser faire ailleurs. »
La Bourse du travail a ejitrepris de réaliser une partie de ces vœux de réformes. Depuis un an, il y fonctionne un cours théorique et pratique de typographie, avec outillage de composition et presse à bras, qui compte déjà 2 1 élèves ; et elle a l'ambition de créer, aussitôt que ses ressources le lui permettront, im cours de lithographie. Mais ces deux cours, évidemment, n'auront jamais ([u'un caractère essentiellement technique et de complément à l'apprentissage ; ils ne sauraient faire double emploi avec les cours artistiques spéciaux réclamés de l'Ecole des beaux-arts. La marbrerie. La marbrerie constitue une industrie importante à Toulouse ; elle occupe une centaine d'artistes et d'ouvriers répartis entre quatre grands ateliers, (pi'alimentent de matières premières très variées les carrières des Pyrénées. Depuis les nouveaux droits de douane ({ui interdisent pour ainsi dire l'im-
LA STATUAIRE RELIGIEUSE. iSy
portation ilalieiine, riiidiistiie est très prospère et n'a qu'à lutter sans trop (le peine contre la concurrence de la Belgique. Elle a le monopole du marché du Midi; elle pousse même jus([u'à Lyon, malgré les grands ateliers de Marseille ; elle ne touche point encore à Paris, en raison de l'élévation des frais de transport. Quoique les aflaires soient relativement brillantes, la production au point de vue artistique laisserait fort à désirer; et, loin de faire des progrès à ce point de vue, la marbrerie semblerait bien plutôt dériver vers la décadence qu'expliquent l'abaissement de l'instruction professionnelle et les difficultés de recrutement de son personnel d'artistes et d'ouvriers.
L'école de Toulouse est aujourd'hui une pépinière abondante de sculpteurs qui ambitionnent tous de suivre les traces des maîtres contemporains ; ils sont plus de loo dans ses cours divers. — Les Pyrénées fournissent un marljre statuaire très apprécié : le Saint-Béat. Ojmment n'a-t-on pas songé à créer des ateliers de reproduction d'œuvres anciennes ou modernes, (pii fourniraient du travail à tous ceux qui ne réussissent point à conquérir le grand prix de Paris. Les praticiens italiens, les mouleurs de même nationalité empoisoiment la région de marbres et de plâtres du goût le plus exécrable.
La statuaire religieuse, depuis un quart de siècle, a pris à Toulouse une objets d'an religieux, grande extension ; on évalue à plus de 3oo le nombre des artistes et des ouvriers qu'elle occupe, et à plus d'un million le chiffre des affaires annuelles. Le personnel habile fait défaut dans les ateliers, qui ne peuvent ainsi produire autant que la clientèle le réclame, et développer leur production artistique ; on réclame partout des modeleurs, dont le salaire ne serait pas inférieur à lo fr. par jour. L'apprentissage dans cette branche d'industrie présente des conditions de fonctionnement plus satisfaisantes (jue dans aucune autre ; on ne forme pas moins d'ime trentaine d'apprentis par an dans tous les ateliers; et les patrons favorisent largement la fréquentation des cours de l'Ecole des beaux-arts; ils accorderaient volontiers jusqu'à trois heures par jour, si les apprentis devaient y trouver un enseignement plus pratique et plus conq)let. Dès la deuxième année, des primes d'encouragement leur sont accordées; et, pendant la dernière période d'apprentissage, ils
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reçoivent de 2 à 3 fr. par jour. Mallieureusemeiil, les patrons constatent une incurie ex( renie des parents, qui considèrent le métier comme une déchéance pour des enfants dont ils avaient rêvé de faire de grands artistes. Au point de vue de l'art, la situation n'est guère différente de celle de la marbrerie. La création des modèles est tout empirique, et se fait par les mêmes procédés de compilation d'albums. Le plus important industriel de la corporation m'avoue ne pas savoir dessiner, et, dans sa carrière déjà longue, n'avoir jamais reçu, pour ses travaux de décoration religieuse ou civile, un croquis d'architecte. Il reconnaît sans aucune hésitation (|u'une éducation artistique lui aurait été précieuse ; aussi de ses trois fils qui doivent lui succéder, il a fait im architecte, un peintre et un sculpteur.
En i84o, un atelier de sculpture sur ivoire avait été fondé à Toulouse ; il a disparu par suite de la transformation mécanique du travail et du développement des procédés de substitution du celluloïd et autres matières artificielles à Tivoire, dans ses divers emplois. Pour cette industrie, une résurrection ne paraît pas possible.
La broderie d'église a été très prospère, de 1860 à 1878 ; 8 maisons n'occupaient pas moins de 100 ouvrières, et fournissaient presque exclusivement toutes les églises du Midi. Malheureusement, des industriels nouveaux importèrent des moeurs spéciales qui ne tardaient pas à provoquer une complète décadence, par une production inférieure de qualité, obtenue au moyen d'un avilissement des prix de main-d'œuvre. Par un système de primes aux acheteurs, ils firent peu à peu tomber tous les ateliers sérieux. La réputation de la fabrique toulousaine fut atteinte à un tel point que la clientèle déserta la place pour s'adresser à Lyon el à Paris. Aujourd'hui, on ne compte pas 20 ouvrières brodeuses dans toute la ville; et le plus grand nombre sont d'une instruction professionnelle fort médiocre. On tente cependant, avec l'appui du clergé, très bien disposé à seconder le mouvement, de reconstituer l'industrie, ce qui ne peut se faire qu'avec des éléments de production artistique qui font actuellement défaut. Il y a urgence à la création de cours professionnels de broderie dans les écoles de jeunes filles de Toulouse et de la région.
Autrefois, Toulouse a possédé une grande industrie : l'impression sur
L'ARCHITECTURE. iBg
étoffes. La spécialité de la fabrication était le foulard et le châle pour les paysannes de France et d'Espacjne ; les affaires se chiffraient par plusieurs millions de francs. Des nombreuses usines établies sur les rives du bras droit de la Garonne, près du niovdin du Château, il n'en fonctionne plus que deux, (}ui travaillent encore un peu à la planche pour les tissus de coton imprimés, à destination de nos colonies africaines ; elles sont destinées à disparaître également, si elles lu; se transforment pas avec rapidité comme outillage. Toulouse, pour celle industrie, subit le sort de Nùnes et d'Avignon, (Foù avaient émigré, à Torigitie, les chefs d'ateliers et les ouvriers.
En ce qui concerne l'architecture, la situation est la même qu'à Bordeaux. L'archiLccture. Il y a vingt ans, les architectes étaient au nombre d'une dizaine, ayant fi^it tous de sérieuses études et ayant appris la prati([ue dans des cabinets, sévèrement dirigés, où les travaux étaient abondants. Ils inspiraient confiance aux clients et avaient sur eux ime grande autorité ([ui leur permettait d'imposer des jirojets où la décoration artistique tenait ime place importante. Aujourd'hui, l'Annuaire mentionne 4'^ architectes, dont les trois (juarts, m'assure-t-on, n'ont aucune instruction professionnelle, travaillent à honoraires réduits, et se disputent avec acharnement la clientèle, par la projuesse de rabais de devis et d'économies imprévues. Toute question d'art, toute innovation, toute recherche de goût, d'élégance, les trouve non seulement indifférents mais hostiles. Les entrepreneurs de peinture, de menuiserie, de sernu'erie, de décoration d'intérieurs ne reçoivent d'eux ni dessins, ni conseils, à la fois en raison des frais qu'occasionneraient ces travaux, et, surtout, par suite de leur incapacité.
Quelques architectes ont importé à Toulouse le système de l'entreprise de spéculation, et bâtissent des îlots de maisons de rapport ; mais les constructions de ce nouveau genre n'ont point de caractère artistique. D'ailleurs, il n'y a plus aujourd'hui de clientèle pour faire bâtir avec un certain luxe. Les grandes familles continuent à hal)iter les hôtels séculaires du vieux Toulouse. Sur les nouveaux boulevards, on voit quelques hôtels neufs, une demidouzaine environ ; leur physionomie est fort modeste, sans originalité. La bourgeoisie préfère loger dans les vastes bâtisses uniformes de la rue Alsace-Lorraine, de la rue de Metz, des allées Saint-Etienne, des allées
TOULOUSE
Lafayette et du boulevard Carnot. La municipalilé n'a pas d'ambitions artistiques plus élevées. La Faculté des sciences, l'Ecole de médecine, l'Hôtel des postes sont des constructions d'édilité courante. Seul, le nouveau musée fait honneur à une ville qui, pour sa beauté d'antan, a mérité d'être nommée l'Athènes du Midi, et qui peut offrir pour la gloire des siècles passés tant de chefs-d'œuvre d'art architectural : les IkMcIs Bernuys, d'Assezat, Felzin, Gay, Duranti, la Maison de Pierj'e, les Jacobins, Saint-Etienne et Saint-Sernin.
L'École des beaux-arts Toulousc possèdc uuc Ecolc dcs bcaux-arts, qui compte actuellement
et des o o ' 1 <
scieaces industrielles. 8o3 élèvcs. L enseignement y est donné par 35 professeurs. Le budget annuel est de 78,500 fr., dont iG,ooo fr. sont fournis par l'Etat. A la suite d'une convention intervenue entre l'Etat et la ville, l'école a été installée, il y a quelques années, dans la manufacture nationale des tabacs, que des travaux de restauration et d'agrandissement très intelligents ont aménagée fort bien en vue de sa destination nouvelle. Une institution, si richement dotée, pourvue d'un personnel professoral considérable, et que fréquentent autant d'élèves, doit être dans la cité un véritable organisme social, fonctionnant normalement pour le développement progressif de sa gloire artistique, de sa prospérité commerciale et industrielle. Une enquête de deux semaines me révèle une situation qui ne permet que des espérances de la réalisation prochaine de cet idéal. L'Ecole des beaux-arts paraît traverser une période d'évolution. D'un côté, il y a la tradition de l'école toulousaine, l'orgueil de sa gloire, bientôt séculaire, qui ne fait que grandir. On ne rêve que futures moissons de lauriers, noms nouveaux d'artistes célèbres à ajouter au livre d'or du Gapitole. Il faut donc que Técole produise en grand nombre des architectes, des peintres et des sculpteurs, qui conquerront le palais du quai MtJaquais, à Paris, et la villa Médicis, à Rome. Le recrutement en sera facile ; il n'est pas une famille d'ouvriers ou de petits bourgeois qui n'ambitionne d'avoir un fils à l'Ecole des beaux-arts, qui ne soit disposée à se saigner aux quatre membres pour cela. Et la ville a créé trois grands prix numicipaux auxquels est attachée une subvention annuelle de 3, 000 fr., pour aller étudier à Paris, pendant trois ans, avec prorogation d'un an pour ceux qui montent
L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS. i6i
en loge pour le prix de Rome ; elle se réserve les premières œuvres médaillées aux salons, faisant les honneurs de la grande galerie de son musée aux peintures; reproduisant en marbre, en pierre ou en bronze pour ses places et jardins publics, les œuvres de statuaire. Aussi, l'école ne compte-t-elle pas moins de 8i élèves qui se destinent aux professions d'arcliitecles, de peintres et de sculpteurs ; et son enseignement général est organisé en vue de satisfaire ces ambitions.
D'autre part, on n'est pas sans avoir, à l'école et à la municipalité, la sensation des graves conséquences sociales de cet enseignement ; on sait bien que, pour quelques artistes qui arrivent à la fortune et aux honneurs, la majorité végète dans la misère ; on n'ignore pas que les industries d'art locales dépérissent faute d'habiles ouvriers. La statistique de l'école par professions montre que les neuf dixièmes des élèves sont des serruriers (27), des mécaniciens (28), des peintres en bâtiments (32), des plâtriers (7), des modeleurs (12), des sculpteurs sur bois (81), des sculpteurs sur pierre (3o), des menuisiers (14)? Jes lithographes (18), etc., etc. Alors, on a annexé à l'École des beaux-arts une Ecole des sciences industrielles; et, il y a deux ans, un cours d'art décoratif a été créé. D'autres réformes en ce sens sont en projet. Le cours d'art décoratif a déjà donné de bons résultats. De g élèves qu'il comptait l'année de sa création, pendant la première période, el de 10 pendant la seconde, il est arrivé, l'année suivante, à 17; et les élèves se sont spontanément recrutés les uns les autres. Mais ce cours n'a reçu aucune sanction administrative ; le suit qui veut ; il n'entre pas dans la série de ceux dont les travaux classent les élèves pour les bourses et les prix. On voudrait pouvoir pratiquer l'application de l'art aux industries, comme il est indispensable ; il n'y a ni atelier, ni outillage, ni crédits spéciaux pour cela ; l'on en est réduit à faire la décoration de céramique sur des moulages en plâtre de vases antiques, à peindre en fac-similé des vitraux sur du carton ! Il n'est pas donné aux représentants des industries artistiques locales une place dans le conseil de surveillance et de perfectionnement de l'école, qui se compose du maire, de cinq délégués du conseil municipal, de quatre délégués du corps professoral, du premier président de la Cour d'appel, de deux propriétaires, d'un avocat, du recteur de l'Aca-
TOULOUSE
demie, de raivliivisle de la ville et de l'ingénieur en chef des ponts et chaussées. La même contradiction de sentiments et de conduite se manifeste dans la population qui semble avoir de l'Ecole des beaux-arts un orgueil, bien plutôt imposé par une tradition locale qu'inspiré par la reconnaissance des services rendus et par la sensation très nette d'une haute influence sur les destinées de la cité. La preuve en est partout : dans l'insuccès constant de toutes les entreprises de propagation et de bienfaisance pour l'art et les artistes : expositions de l'Union artistique, tombolas de la Société des artistes toulousains ; dans la vie très difficile qui est faite aux peintres et aux sculpteurs locaux, par la pénurie des commandes et des acquisilions d'œuvres d'art; dans la physionomie générale de la ville moderne, dépourvue de consti'uctions privées où la statuaire et la sculpture monumentale, portées si haut par les artistes sortis depuis trente ans de l'école toulousaine, aient été appelées à compléter des conceptions architecturales originales et pittoresques. Si la municipahté n'avait point commandé les IVoi lions cl les statues de la façade nord du Capitole, fait placer, au Rond- Poinl, dans le square Lafayette et dans le jardin de l'hôtel de ville, une douzaine tle marbres et de bronzes, on pourrait croire, en se promenant diuis les rues et sui' les places publiques, que Toulouse moins qu'aucune ville de France a le goût de la sculpture et qu'elle ne possède point de sculpteurs.
Lr Musée Toulousc cst doté actuellement de deux musées : le Musée des beaux-arts
11)1 a.Miion . Musée archéologique Saint-Raymond. Le Musée des beaux-arts, pour
lequel il a été construit sur les plans de Viollet-le-Duc un véritable palais, ([ui a coûté plus de deux millions, contigu aux anciens bâtiments du couvent des Augustins, — servant d'aimexe, après avoir été le premier local de l'institullon, — contient des collections précieuses de peintures modernes, (le sculptures monumentales et d'épigraphie provenant d'anciens édifices de l'anticjuité gallo-romaine, du Moyen âge et de la Renaissance. Les collections municipales de céramique et de verrerie antiques, de bronzes, d'ivoires, (TiMuaux, de faïences, de meubles, d'armes et de numismatique, au nombre de 2,000 pièces environ, ont été jointes à celles de même genre formées par la Soci<'lé arcliéologi(|ii(' et cédées par elle à la ville; elles ont servi à constituer