‹ Les industries d'artChapitre 29 sur 86 · LA BIJOUTERIE ET LA JOAILLERIE · texte numérisé non relu

LA BIJOUTERIE ET LA JOAILLERIE

hommes et femmes. Les bijoutiers, en majorité, suivent ou ont suivi les cours professionnels de la Société philomalhique et de l'Ecole des beauxarts. Tous les patrons de ces ateliers ont l'orgueil de leur métier. Dans la recherche de la clientèle directe, ils ne poursuivent point exclusivement l'objectif d'un travail moins incertain et plus rémunérateur. Elle serait, selon eux, fort accueillante aux propositions de projets nouveaux.

Ces patrons rêvent d'une ville où il y aurait entre eux une émulati<)n constante, où l'œuvre d'art nouvelle, au lieu d'être enfermée immédiatement dans l'écrin et entovu'ée cl'un mystère qui facilite, il est vrai, les suppositions les plus flatteuses pour l'amour-propre de celle qui la possède, aurait à subir, dans une exposition ou dans un musée, la critique pouvant mettre en relief ses mérites et ses défauts. Ils voudraient conquérir, par la démonstration de leur valeur d'artiste, cette collaboration de la fenune cpù donne à un bijou, commandé et surveillé par elle, quelque chose de sa grâce et de sa beauté. Sans se dissimuler les difficultés d'une lutte contre les grands magasins, dont le choix considérable offre une irrésistible séduction à la clientèle, ils ne désespèrent point d'y réussir, par l'attrait précieux d'une moyenne de prix auxquels ne sauraient atteindre leurs concurrents, en raison du stock considérable de marchandises que nécessite le système de vente actuel, et qui, depuis quelques années, aurait imposé, m'assure-t-on, le doublement de leur capital à presque toutes les juaisons. « Les pièces sur commande, disent-ils, sont moins rares que le prétendent les marchands dans le but de maintenir l'avilissement économique de la main-d'œuvre ; les femmes, ici plus que partout ailleurs en France, ont le goût du beau bijou, que n'a point détrôné encore la joaillerie. » En cela, elles ne font qu'obéir aux lois impérieuses de l'atavisme. L'historien Ammien Marcellin, qui écrivait au iv"" siècle, dit que les Aquitaines aiment fort à se parer.

La bijouterie présente une situation peu différente de celle de l'ébénisterie, au point de vue des relations professionnelles entre marchands et fabricants, avec cette même particularité d'une production fort intéressante comme habileté de main-d'œuvre et aptitude aux travaux les plus difficiles et les plus variés , en même temps qu'elle oH're un spectacle non moins douloureux d'une exploitation implacable et d'efforts désespérés pour une

émancipation bien nlopique en l'absence de toute solidarité corporative et de toute individuelle énergie. Ici, comme là, cette situation révèle un singulier état social, un état anarchique, dont l'analyse explique les perturbations artistiques, industrielles et économiques de la vie nationale, r^'orfèvreric, le bronze, Autrefois, Bordeaux a possédé une grande industrie artistique de l'orfèforgc, vrerie. La meilleure preuve en est dans le nom donné à une des principales rues de la vieille ville : la rue des « Dauradeys », qui devint ensuite la rue des Argentiers. La corporation avait pour armes parlantes : un marteau surmonté d'une couronne d'or entre trois boules d'argent. Au xvn' siècle, Roberdeau ac([uit une certaine célébrité, même au delà de sa province; il faisait dessiner et graver par Gocliin fds sa carte de fabricant. Au xvn' siècle, Sarmensans avait également dépassé par ses mérites la réputation d'un artiste local, lioi'deaux, en cela, suivait simplement la tradition française. Innombrables sont les documents historiques <[iii juontrent le fonctionnement d'ateliers d'orfèvres un peu partout, dans notre pays, ateliers où sont éclos des cliefs-d'd'uvre d'art. Il y a à Bordeaux deux orfèvres travaillant pour leur com|)tc, quoique, ici comme là, une prévention singulière et le snobisme aient habitué l'opinion publique à croire cpTil ne se fabrique et ne peut pas se fabri([uer d'orfèvrerie dans une ville de province. La production locale, de toute évidence, ne présente aucun rapport avec la consommation (jiii, à (Ml juger par les nombreux magasins et par les marchandises très variées (ju'ils contiejinenl, doit être consitlérable. A l'Annuaire, sous la rubrique « Orfèvres-bijoutiers », ligurent quatre-vingt-seize ncjms. Les vitrines et les étalages contiennent des spécimens de toutes les spécialités diverses de l'industrie, dej)uis les fantaisies de l'article de Paris en doublé, et le couvert en métal blanc, jusqu'à l'ccuvre d'art d'argent repoussé et ciselé. Nulle })ai"t, en province, je n'ai vu autant de pièces de luxe offertes à la curiosité ])ubli([ue. Les boutiques les plus modestes d'apparence semblent s'enorgueillir d'en posséder. En vend-on beaucoup? Bien fin qui pourrait le savoir. Un comprend les raisons d'une aussi unanime discrétion.

La décadence de l'industrie ([ui, paraît-il, s'accentue de jour eji jour, est explicable par l'absence de combativité chez ceux (jui l'exercent encore, et

LA FERRONNERIE D'ART. iSy

par la inéconiiaissaiice ou l'impossiljilité de réalisation des (ratisfonnatioiis d'oulillage qu'impose aujoiird''hui la eoiieiirreiiee exiérieure.

L'industrie du bronze, importée il y a un <[uart de sièele envii'oii, occupe environ ouvriers, en une seule usine; elle produit des travaux de tous genres, depuis l'éclairajje jusqu'à la statuaire. L'organisation technique de cette usine et les résultats qu'elle donne infirment certaines théories sur la spécialisation en industrie. Le patron est le véritable chef d'atelier, ancien ouvrier, élevé à cette situation par son ijitelligence et son ("uergie, qui conçoit, dessine et surveille en covu's d'exéculion l'ceuvre d'art, dont chaque partie subit, sous les yeux de tous, les multiples transformations initiant ainsi constannneut les uns et les autres aux difficultés et aux ressoui'ces du métier. La diversité des travaux, l'allernance des plus modestes et des plus élevés — im jour des commutateurs d'électricité, le lendemain des chenets, puis après, une statuette, plus tard, un bras de lumière inspiré de Gouthière ou de Cauvet — ■ donnent aux ouvriers l'habitude de cette fière conscience des artisans d'autrefois à mettre en tout de l'art. Cela est d'une moralité non pas seulement industrielle, mais sociale.

L'industrie de la coutellerie fine offre encore la preuve la plus frappante du succès certain d'une réaction énergique contre l'invasion de la pacotille et du bon marché, quand elle est entreprise avec résolution, dans un esprit sérieux de retour décisif aux vieilles traditions de loyauté industrielle et de bon goût. Autrefois, Bordeaux a possédé des couteliers en renom. Des maisons actuelles remontent, sans interruption de fontiomiement dans la même famille, au milieu du x\nf siècle. Les comptes l'endus des piemières expositions de la Société philomallii([ue contiennent des éloijes de leur fabrication, irréprochable au point de vue de l'élégance et de la solidité, bisensiblemenl, cette fabrication avait été restreinte, puis délinitivement abandonnée. On l'a reprise depuis une dizaine d'années; et il ne me paraît pas que celui (pii le premier en a tenté l'aventure ait lieu aujourd'hui de regretter son audacieuse ambition. J'ai voulu savoir sur ([uelles idc'cs nouvelles clic avait été basée. Voici ce qu'on m'a répondu :

« L'évolution accomplie dans le commerce de détail nous a doimc; la cer-

titude que notre industrie n'était désormais possible qu'aux conditions suivantes :

« 1° Pouvoir offrir des produits supérieurs comme fini, comme choix des matériaux accessoires, comme qualité et comme goûl, à ceux vendus couramment ;

(( 2° Créer des modèles à nous, qui, sans essayer de lutter de prix, ne fussent pas, autant que possible, semblables à ceux qu'on fabrique en grandes quantités sans autre souci (jue celui de produire à bon marché pour le plus grand détriment de noire industrie nationale.

« Aujourd'hui, nous sommes arrivés à créer un petit personnel d'ouvriers habiles, et nous pouvons produire à peu près -tous les objets de notre vente courante, et même exécuter les jilus belles pièces de coutellerie, de véritables œuvres d'art. Nous espérons, aidés par la clientèle, arriver à reconstituer complètement notre industrie et à lui rendre son caractère d'indépendance et d'originalité. »

Ces idées-là, d'un si grand bon sens, on les traite généralement d'utopiques ; il y a là un nouvel exemple de leur application pratique et fructueuse.

Autrefois, Bordeaux a eu une belle industrie de la ferronnerie. Aujourd'hui, elle est en complète décadence; el, lorsque sera mort le dernier artisan (jui fasse encore, d'une façon fort intermittente, du fer forgé et de la tôle repoussée, elle aura disparu. Tout conspire d'ailleurs contre elle : l'ignorance du public, l'indifférence des architectes, le développement commercial (le la fonte de fer, et l'absence d'une organisation véritablement artistique et industrielle. On n'exécute plus de ces clôtures de chœur monumentales, de' ces rampes d'escalier somptueuses, comme on en voit à la Bourse, à Notre- Dame, etc. La mode est perdue des heurtoirs de si fière allure qui décoraient les portes des anciens hôtels ; et, aux maisons nouvelles les plus luxueuses vous ne trouveriez pas un balcon qui puisse être comparé à ceux dont sont ornées, avec tant de diversité de formes, les plus modestes façades dans les vieux quartiers. Qu'est la grille du Parc-Bordelais auprès de celle du Jardin- Public ? L'unique forgeron d'art restaïu'c un peu d'ici, « bricole » un peu de là, met quelques ornements aux grilles de l'hôtel de ville, exécutées par une maison tourangelle ou bourguignonne, je ne sais plus trop : à cela se

résume toute la production artistique actuelle. Quand je pense à la renaissance contemporaine du fer forgé, qui, à cette heure, fleurit en Allemagne, en Suisse, en Belgique et en Hollande, créant à profusion, dans les petites villes comme dans les grandes, des merveilles d'art comparables aux chefsd'œuvre des siècles passés, je me demande pourquoi, ici, on n'en peut pas faire autant. Bordeaux vaut bien Anvers, Bàle, Cologne, Lubeck et Hambourg, pour la richesse et l'orgueil !

Quant à la serrurerie d'art, il y a beau temps qu'elle n'est plus qu'un souvenir. Dans le dépôt du Musée d'archéologie, on montre la collection des pièces de maîtrise de l'ancienne corporation, recueillies et restaurées par Gliavanton ; la piété filiale a réuni l'œuvre entière de Faget, de tous points digne de prendre place à côté. Mais, actuellement, il ne s'emploie plus rien qui ne vienne du dehors ; môme un architecte m'assure que, à l'opinion des commis voyageurs, Bordeaux est, de toutes les villes de France, celle où il se vend le moins de fine serrurerie.

C'est une oraison funèbre que j'ai à écrire sur la plus importante des La céramique, industries artistiques de Bordeaux, la céramique. Dans les grandes périodes de la vie des industries comme de celle des hommes, presque toujours la destinée crée des faits dont l'analogie ou la contradiction est d'une ironie singulièrement philosophique. Voici ce qu'écrivait le rapporteur de l'Exposition de 1842: « L'entreprise de M. Jolmston est devenue un véritable bienfait pour le faubourg de Bacalan. Ce ([uartier vivait naguère exclusivement de la navigation et des travaux relatifs au commerce des vins ; plus (ju'aucun autre, il devait souffrir de la décadence ([iii, depuis quehjnes années, a frappé ces principales branches de l'activité bordelaise ; le paupérisme s'y étendait d'une manière inquiétante ; il devenait urgent de donner de l'ouvrage à cette population habituée à trouver l'aisance dans le travail. » Cinquante ans après, au moment même où se renouvelle la crise économique à laquelle elle apportait jadis un si opportun soulagement, cette entreprise tombe ; et l'acte de liquidation porte le nom qui figurait dans l'acte de fondation. L'usine Vieillard aura ainsi vécu un peu plus d'un demi-siècle — elle avait été inaugurée en i83G, — après avoir subi des alternatives de décadence et de prospérité.

Quelles sont les causes de la chute de cette industrie bordelaise ? C'est ce qu'il impoi'te évidemment le plus de faire connaître. Il n'est point facile de les analyser, la source la plus sûre d'informations étant disparue avec ceux (jui, depuis de longues années, dirigeaient l'entreprise. D'après ce que j'ai pu en savoir, elles sont nondjreuses, complexes, et devaient fatalement entraîner la catastrophe actuelle. La mort des deux frères Vieillard — les fils du grand industriel qui, en i84'^), réorganisa la manufacture Johnston, tombée en déconfiture - — ne laissant après eux que des jeunes gens étrangers à l'industrie, constitue la première : la maison n'avait plus de tète. Quand, en i836, Daniel Johnston importa à Bordeaux la fabrication de la poterie anglaise, les débuts furent relativement modestes ; quatre fours seuls étaient installés dans une partie des vieux bâtiments du Moulin des Ghartrons. En 1842, la manufacture comptait cinq fours de plus; on avait simplement approprié d'autres parties de ces bâtiments, auxquels plus tard le développement progressif des affaires ne fit qu'ajouter des annexes successives, correspondant aux besoins du moment. La manufacture ressemble à un hal)il du wiif siècle, agrandi et modernisé au moyen de pièces et de morceaux. Lue installation indusirielle de ce genre est assurément fort pittoresque ; mais elle ne réalise guère les conditions immobilières imposées par l'extension du machinisme dans l'industrie, par les nécessités d'une pro- (luclion iiilensive et économique. Il en résultait dans la main-d'œuvre et dans la manulentioii une déperdition fort onéreuse de forces, de matières et de temps.

On fait intervenir également des considérations d'ordre économique : la suspeusion de l'importation dans l'Amérique du Sud, par suite des événements polili(pies et de l'élévation du change ; les tarifs de douane presque ])roliil)itifs aux P]tats-Unis ; les frais de transport par chemins de fer, qui lernient à l'industrie bordelaise l'accès du grand marché parisien et du bassin de la M(''diterranée ; la cherté de la main-d'œuvre, et les difficultés de recrutement et de conservation du personnel de manœuvres, qui ne peuvent trouver en ville les suppléments et les compensations à leurs modiques salaires que la campagne leur fournirait par la culture d'un champ et par la vie à bon marché.

Dans la Statistique de la Givoiide d'Ed. Ferel publiée en 1878, se Irouve le renseignement suivant sur la manufacture Johnslon : « Au début, les aspirations artistiques y reléguèrent trop au second |)lan la fabrication des articles de grande consommation ; aussi, après une apparition brillante à l'Exposition de i83g, la manufacture ne tarda-t-elle pas à faire de mauvaises affaires. » En eflet, David Jolmston avait pu montrer à cette exposition, non seulement des poteries blanches et des grès de couleur, mais un grand nombre de faïences décorées. De 1872 à 1878, les successeurs de J. Vieillard abordaient, eux aussi, résolument, la fabrication d'art; à cette dernière date, au Gliamp-de-Mars, leur exposition contenait des pièces nombreuses, exécutées avec la collaboration d'artistes décorateurs renommés, et un ensemble d'œuvres secondaires remarquables par le bon goût. La nouvelle expérience ne réussit point, me dit-on, et la manufacture en revint à la production ordinaire et à bon marché. La porcelaine, entreprise en i85o, fut également abandonnée d'une façon définitive. Cette incursion dans le domaine de l'art, si courte ([u'elle ait été, passe pour n'être point étrangère au douloureux événement d'aujourd'hui. Une appréciation de ce genre prend un côté piquant de la coïncidence en Angleterre d'un mouvement artistique qui pousse la céramique entière, comme toutes les autres industries, à faire de l'original et du nouveau dans les formes, dans les couleurs et dans la décoration. Quoi qu'il en soit, un syndicat de fayenciers a acheté l'usine pour la fermer, afin de supprimer une concurrence intérieure à ses autres établissements.

Dans la région suburbaine de Bordeaux, il existe une autre fabrique de poterie, organisée d'une façon modeste et simple. On m'assure qu'elle est très prospère ; même aujourd'hui cst-il venu à celui qui la possède l'ambition d'une production artistique, qui donnerait dt\jà des résultats fort satisfaisants au point de vue commercial, celle de l'adaptation industrielle de la céramique au mobilier.

La fabrication de la céramique décorative, comme revêtement, à l'intérieur et à l'extérieur des habitations, a été plusieurs fois tentée par des artistes ; elle n'a jamais obtenu de succès à Bordeaux, alors qu'à Royan, à Arcachon et à Pau, on s'est souvent empressé d'utiliser les œuvres pittores-

ques qu'elle a produites. La polychromie, décidément, ne jouit pas d'une grande faveur auprès des architectes et de la population. Les viiraux d'arl. Si, a Bordeaux, d'anciennes industries artistiques disparaissent, il en est d'autres qui refleurissent avec éclat. Je lisais récemment dans un ouvrage d'érudition locale : « Un acte du notaire Moreau, daté du 4 juin i5i5, mentionne que Jehan Piclion fit poser en sa maison des vitres et verrines semblables à celles qui existaient dans la salle basse de maître François Lesueur, procureur au Parlement, et « avec tels imaigcs et rondeaulx que Pierre Faure avait en son maison ». Ce document prouve qu'au commencement du xvf siècle, les bourgeois bordelais sont des gens de grand goût, passionnés pour les choses d'art, et que la décoration immobilière dont ils s'entourent excite parfois assez d'admiration publique pour qu'un gardenotes croie devoir spécifier officiellement dans un acte que son chent n'avait pas moins fait dans ce sens que tel notable de la cilé. L'administration ne se moiitiail nullement inférieure à la bourgeoisie dans le culte de l'art, comme il ai'rive si souvent de notre temps. En 1626, les jurats défendirent expi'cssément aux bouchers de faire passer leurs moutons venant des Landes par la porte du Hà, sur la place Saint-André, parce que la poussière ([u'ils soulevaient salissait les vitraux de la cathédrale. On peut voir, dans la ])lupart des anciens monuments religieux, des témoignages superbes de riiabilelé des maîtres verriers d'autrefois, et de la largesse de leurs contemporains, princes, gens d'église, noblesse de finance, de robe et d'épée. Bordeaux n'a pas été la dernière ville à prendre part au mouvement moderne de la renaissance de cette belle industrie. De l'atelier de peintres verriers fojidé à Clermont, par Thibaud et Thévenol, au commencement du règne de Louis-Pliilip|)e, — en même temps que Maréchal créait le célèbre atelier de Metz, Bontemps celui de Ghoisj-le-Roi, Duvernay la manufacture de Sainl-Galmier, et qu'on peignait à Sèvres les vitraux de la chapelle de Dreux, — sortit, en 1862, un artiste, VilHet, qui vint s'élablir ici. Déjà, onze ans auparavant, deux, peintres, Jones et Audoynaud, avaient tenté de mettre à la mode, à Bordeaux, les viti'aux pour appai^tements. Le rapporteur de l'Exposition bordelaise de i84i loue les œuvres du premier, et déclare l'apjilicalion des couleurs heureusement réussie, harmonieuse et rendant avec

LES VITRAUX D'ART. igB

fi{lélité les nuances les plus (l<'licates. Villiel produisit beaucoup de vitraux d'église, intéressants par leur valeur d'art et d'archéologie. Il Ibriiia deux élèves habiles, qui, à leiu' tour, ont créé des étabHssements, l'un en i864, et l'autre en 1878, ce dernier spécialement consacré à la fabrication des vitraux religieux. Leur succès a provoqué l'organisation d'autres maisons. Actuellement, l'industrie des vitraux d'art occupe à Bordeaux près de cinquante artistes et autant d'ouvriers, répari is en six ateliers, dont un a pris beaucoup de développement: il occupe plus de la moitié de ce personnel. Fai i88/|, aux vitraux peints d'église et d'appartements est venue s'ajouter une nouvelle spécialité : le vitrail à émaux céramiques, d'après un procédé inventé par un artiste décorateur-chimiste de l'usine Vi(Mllard, nommé de Garanza.

L'industrie est florissante. Par une contradiction de goût, qu'explique, me dit-on, le bon marché relatif d'un de ces moyens de paraître auquels on ne serait pas ici insensible, le vitrail d'appartement à émaux céramiques a bien vite conquis les Bordelais; on en voit partout. Il est devenu à la mode pour les portes et les croisées des magasins, des hôtels, des bars, des cafés et des brasseries, où souvent ses proportions et la richesse du dessin et du coloris surprennent, en raison des quartiers qu'ils décorent et qui ne sont rien moins qu'excentriques et ouvriers. Dans les villes, grandes et petites, de la région du Sud-Ouest, cette décoration s'est aussi fort répandue. On fait une exportation importante de vitraux en Espagne et en Amérique du Sud, où l'industrie bordelaise a réussi à supplanter Tindustrie allemande, qui ne conserve ses anciennes positions commerciales que pour les commandes des églises. Avant l'élévation du change, il ne partait pas pour Buenos-Ayres, Montevideo, La Plata, etc., de paquebot qui n'emportât de nombreux colis de vitraux, généralement d'un prix très élevé. A Madrid, pour l'Académie de la « Lengua » ; à Saragosse, pour la Faculté de médecine, luie maison a exécuté des travaux décoratifs considérables. Les peintres-verriers religieux bordelais sont aussi fort appréciés à l'étranger ; on trouve de leurs œuvres jusqu'à Saint-Pierre de Rome et à Jérusalem.

L'organisation technique de l'industrie, qu'on peut tenir pour la principale cause de cette prospérité, constitue une démonstration nouvelle de la valeur des théories exposées au cours de cette étude. Dans raleliei' le plus

important par le chiffre du personnel et par celui des affaires, le chef est un élève de Villiet, qui, pendant de longues années, comme apprenti et artiste dans l'atelier de son maître, s'est initié profondément à toutes les ressources du métier. Il dirige et surveille le travail général sans aucun intermédiaire. Ses connaissances artistiques l'ont conduit immédiatement à réformer, au point de vue de la pureté du dessin et de l'harmonie des compositions, une production qui, dans le vitrail d'appartement, s'attachait exclusivement à la séduction du coloris et des effets lumineux ; et les résultats de la réforme ont été excellents. Pour collaborateurs principaux, qui composent et exécutent les travaux les plus délicats, il a ses trois fils et son gendre, élèves de l'Ecole municipale des beaux-arts et des arts décoratifs. Les trente-cinq autres artistes ont également étudié à la môme école. Tout se fait dans l'atelier sous l'œil du maître : les cartons, la peinture, la coupe des verres, la cuisson, la mise en plomb et la serrurerie. N'est-ce point là vraiment l'atelier familial d'autrefois, d'une superbe fécondité artistique, d'une moralité et d'une discipline sociales qui le rendaient réfractaire aux utopies malsaines et aux stériles ambitions ?

L'imprimerie et la L'imprimerie typographique bordelaise continue, sans l'altérer, la tradition de ses vieux maîtres, les Simon-Millange, les Ghapuis et les Racle, en l'art des belles impressions. Quelques maisons même travaillent pour les éditeurs parisiens ; l'une d'elles, qui figure parmi les plus anciennes, alimente presque exclusivement ses ateliers, comprenant une quarantaine d'ouvriers. Mais, il ne reste plus trace des livres de messe et de piété, des ouvrages de liturgie, (jui, encore au milieu du siècle, constituaient une importante spécialité.

Maintenant, l'imprimerie semble se concentrer de plus en plus dans la production locale pour les administrations, le commerce et l'industrie. Le résultat économique en est une violente concurrence intérieure, qui, par les adjudications publiques, par les concessions à la clientèle privée, aboutit à une dépression continuelle des prix ; en conséquence, à celle de la valeur technique et artistique de la profession. Cette situation, évidemment, n'est point favorable au recrutement des ouvriers habiles, à l'acquisition des outillages perfectionnés, à l'ambition d'idées et de créations nouvelles.

Une des branches miportantes de l'industrie est la lithographie. Autrefois,

Page 1