L'IMPRIMERIE. — LA GRAVURE
elle atteignit une prospérité dont bien peu de villes en France pourraient offrir d'exemples. Elle compta des artistes de grand mérite : Sewrin, Arago, Alaux, Lacour, et un maître véritable, de Galard, dont l'œuvre est aussi original que considérable et varié. Aujourd'hui, en fait de production analogue, il n'existe plus rien de permanent ni de remarquable ; tout se borne à des dessins intermittents dans les revues d'archéologie et de science, et à deux ou trois albums annuels d'actualité locale. Le commerce alimente exclusivement les soixante-dix imprimeries litliographiques inscrites à l'Annuaire bordelais. Leur situation industrielle n'est rien moins que brillante, en raison de la crise commerciale provoquée à Bordeaux par le nouveau régime douanier de la France, et par les révolutions politiques et financières de l'Amérique du Sud, son grand marché d'exportation. La production aurait baissé dans des proportions invraisemblables ; et le prix de la main-d'œuvre, de plus de 25 p. 100. Aussi, constate-t-on une véritable émigration d'ouvriers imprimeurs et graveurs. Les doléances unanimes portent sur la clientèle, qui ne veut plus payer les travaux à leur valeur ; provocjue, par ses tendances exclusives au bon marché, une décadence incessante ; et favorise d'une façon désespérante, et pour des motifs inexplicables, la concurrence extérieure. Telle maison qui commandait régulièrement, chaque année, d'un seul coup, deux et trois cent mille étiquettes de bouteilles, n'en fait plus exécuter que vingt mille. Les pancartes illustrées, les tableaux en couleurs, pour caisses de liqueurs et de vins, dont la gravure et l'impression occupaient en permanence plusieurs artistes et ouvriers, dans cliaque atelier lithographique, sont devenus aujourd'hui une surprise, de moins en moins fréquente. Pour les fournitures de bureaux, en-tête de lettres et de factures, cartes de commerce avec illustrations, à prix égal et à même mérite de travail, les maisons de Paris, de Lyon, de Toulouse, etc., auraient toujours les préférences des négociants bordelais. Et pourtant, me déclarent les nombreux industriels que j'ai interrogés, nous sommes en mesure de faire aussi bien (|ue nos concurrents ; mais, si l'on nous impose, comme cela a lieu constamment, des prix inférieurs et dérisoires, il ne nous est pas possible de lutter.
Toujours le même cercle vicieux, ici, sans grande espérance de pou-
igS BORDEAUX.
voir en sortir, et la certitude d'une catastrophe imminente. L'organisation de la majorité des ateliers de lithographie restera ce qu'elle est aujourd'hui : précaire et surannée, avec ses dessinateurs et ses graveurs en chambre, sans éducation artistique, voués exclusivement à la routine et à la copie, travaillant pour tout le monde à prix réduits. Dans les ateliers, très rares, qui ont un personnel particulier, un vrai artiste ne trouvera ni l'emploi ni la rémunération de son talent ; alors, à l'exemple de tant d'autres, il s'en ira les chercher ailleurs.
Après avoir, pendant tout ce siècle, ;lonné lieu à des expériences restées infi'uctueuses, par suite de l'absence de procédés industriels, économiques et perfectionnés, l'affiche illustrée en couleurs est devenue un art superbe, original et puissant, depuis inie dizaine d'années, du jour où la science a révolutionné la gravure et l'impression, et qu'un artiste de grand talent a trouvé la première formule, hardie, de la polychromie murale de la rue. La province ne pouvait rester étrangère à ce nouveau mouvement parisien. On a essayé récemment d'importer à Bordeaux les créations de Chéret ; l'entreprise a échoué. D'autres imprimeurs reprennent l'idée dans des conditions plus favorables à son succès ; et ils ont déjà réussi à produire quelques pièces d'une certaine importance : affiches de fêtes, de bals, de vélocipédie, etc. Malheureusement, là se manifestent les mêmes tendances commerciales désastreuses, signalées plus haut. La clientèle subordonne à la préoccupation de l'œuvre d'art, qui doit exclusivement dominer dans une commande de pubhcité, celle d'un travail à bon marché, fût-il médiocre el, pai' conséquent, peu susceptible d'atteindre le Init poursuivi. Aussi, en dépit de toutes leurs ambitions, les plus énergiques commencent-ils à désespérer ; et je ne recueille que des plaintes amères sur le peu d'encouragement à des tentatives qui mériteraient pourtant, en considération des efforts et des sacrifices résolument abordés, d'être appuyés par les administrations et les associations dont le rôle naturel est la protection des industries locales. L'indifférence du pubHc ne se justifie-t-elle pas par d'aussi cruels désaveux, officiels, que n'atténue point la déception qu'ils doivent causer à ceux mêmes qui les ont provoqués ?
La gravure à l'eau-forte a fourni autrefois à l'imprimerie bordelaise les