LA FABRIQUE
point les li-ois années d'éludés imposées par le rè(|lejnenl; anssilùl (jn'ils paraissent avoir appris quelque chose, ils restent ou on les retient dans les ateliers. Ils en savent assez pour être utilisés à des travaux d'adaptation et qagner ainsi (juelque chose; ils en sauraient trop et constitueraient une concurrence aux dessinateurs et aux metteurs en caries, s'ils continuaieni à fréquenter les cours. L'incurie des parents et des jeunes gens est inconcevable. D'après les renseignements qui m'ont été fournis par des chefs d'ateliers, un jeune homme, ne sortant de l'école que ses études achevées, sachant «esquisser» proprement et faire la mise en cartes, gagnerait tout de suite [oo fr. par semaine, malgré l'état de crise de la dentelle. Aujourd'hui (pie les salaires des artistes employés dans l'indnstrie sont tonib(''S de '2o,ooo fr. par an à 4,ooo et 5,ooo fr. ; que la moitié au moins n'a plus de travail, (pie chaque année de grandes usines licencient leur personnel et se ferment ; l'hostilité contre l'école est devenue encore plus ai()uë et plus active. Gepen- oi-yanisaiion arristique
fie la
dant, il y a nécessité absolue à ce qu'une institution puisse donner aux ateliers (|ui en manquent des dessinateurs capables de composer et non de simples adaptateurs d'esquisses parisiennes et étrangères. Les informations recueillies au sujet de la provenance de ces esquisses sont très curieuses. Deux patrons, avec force réticences et hésitations, m'avouent (ju'ils commandent toutes leurs esquisses à Paris; le principal fournisseur est un artiste très réputé. Ils reconnaissent que ce système ne laisse pas d'être très dangereux au point de vue de la contrefayon; mais son adoption leur est imposée, l'école ne pouvant fournir actuellement des esquisseurs assez habiles. Un autre me déclare qu'il fait exécuter tous ses dessins à Calais par un bureau particulier de dessinateurs, dans le but d'échapper anx conséqu(Mices de la contrefayon et pour assurer à sa production nn caractère très personnel, ce en quoi il a parfaitement réussi; or l'école, ajoute-t-il, n'est pas en mesure de lui offrir les éléments de ce cabin(3t. Beaucoup d'industriels (jiii font de la valenciennes et des articles à (c barres indépendantes » ont dn faire venir de Nottingliam des metteurs en cartes pour cette spécialité, (Valais n'en possédant qu'une dizaine, chiffre très insuflisant pour la place, et l'école n'en formant point de capables de rendre des services sérieux. Sur ma requête instante, un fabricant des plus renommés m'e\p]i([ne inyéminient le
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procédé employé par lui pour la création de ses dessins. Une série de modèles anciens se rapprochant, comme style. et dispositions, de la composition désirée est communiquée au dessinateur, qui prend ici, là et ailleurs, cinq, dix morceaux et en fait une macédoine, sous l'inspiration d'un hasard plus audacieux que fécond. Le dessin est tout, pourtant, dans l'industrie du tulle e( de la dentelle; c'est exclusivement par le goût, l'originalité et la grâce des compositions que les fabriques rivales peuvent établir entre elles une prééjninence. « Les produits de Nottingham, écrivait le rapporteur de la Commission des valeurs en douanes, dans le dernier compte rendu officiel de ses travaux, paraissent s'imposer à la consommation par leur bas prix et par le grand choix de leurs dessins. Ils dilfèrent du reste tellement des nôtres par la ijualité et le style qu'ils ne nous font pas une concurrence directe. » Et là, peut-être plus encore qu'ailleurs, en raison des habitudes commerciales, s'impose la nécessité d'artistes ayant acquis, par une haute instruction, luie sûreté et une fécondité d'imagination exceptionnelles. La mode ne se crée point dans l'industrie calaisienne de la même façon qu'à Saint-Etienne, à Lyon, à Roubaix, à Bohain, etc. Après s'être informé aussi bien que possible de l'éventualité de succès de lel ou tel genre, de la direction probable du g(jût féminin pour la saison prochaine, le fabricant commande à ses « esquisseurs » de Paris ou de Calais une série de dessins ; s'ils paraissent conformes à ses prévisions, il les fait mettre immédiatement en cartes — très souvent à fort grands frais; tel volant exigera jusqu'à 10,000 cartons ([ui reviennent à i fr. pièce — , et il les donne ensuite à tisser, définitivement, sans aucun échantillonnage. Si les dessins n'ont pas plu, l'opération est désastreuse ; les coupes nombreuses de toutes les séries doivent gagner les placards ou être soldées à rabais énormes. Si, au contraire, la clientèle les a adoptés et que des réassortiments en soient demandés au cours de la saison, il y a de beaux bénéfices. Aussi la propriété des dessins est-elle pour la rabri([ue une question de vie ou de mort. S'il est loisible au commissionnaire, chez qui les cartes de fabricants soumises aux acheteurs ne portent qu'un numéro d'ordre, de faire exécuter, après un léger tripatonihage, par des façonniers à sa discrétion, les dessins qui onl eu du succès, il frustre le propriétaire de tout le bénéfice de son ingéniosité et de son talent. Il s'agit
donc (le trouver les moyens de leiidre cette propriété définitive et indisciital)le. Cest le problème dont la. Chambre syndicale des dentelles poursuit en ce moment la solution par Torgaaisalion d'une société mutuelle de protection de la propriété artistique.
Depuis longtemps le problème a été résolu à Saint-Gall. La Fédération des brodeurs de cette ville et de la région a constitué, poiu- la protection de la propriété artistique, une cour arbitrale. Toute plainte en contrefaçon ou contestation entre fabricants sur la propriété d'un dessin est soumise à cetle cour, qui, après avoir examiné l'affaire, adresse un rapport technique au comité central de la Fédération ; celui-ci prononce alors luie amende proportionnelle à la gravité de la contrefaçon. Il y a quelques années un fabricant condamné à une amende de 5,5oo fr. en appela au tribunal supérieur cantonal ; ce tribunal maintint l'amende et le fabricant n'ayant pas payé fut exclu de la fédération. Les conséquences de cette exclusion furent pour lui si désastreuses que peu de temps après il était mis en faillite et devait (pn'tter le pays.
Les patrons, à très peu d'exceptions, se désintéressent de l'École d'art décoratif, par indifférence pour ces questions d'enseignement professionnel et artistique. Les associations coopératives sont dans le même cas. La Chambre syndicale des tullistes (ouvriers) et la Chambre syndicale des fabi'icants de tulles et dentelles (patrons) ne s'occiqjent que de tjuestions de salaires, de tarifs, de droits de douane, de transports maritimes ou pai' chemins de fer, de grèves, etc. Ainsi, dans le compte rendu officiel des travaux de cette dernière association pour l'exercice 1894-1895, sur Sa questions d'intérêt collectif, agitées, et étudiées avec le plus grand soin, ayant donné lieu parfois à des enquêtes spéciales minutieuses, il n'en est pas une seule qui ait trait à l'enseignement technique et artistique de l'industrie.
Le conseil d'administration de l'école se réunit réglementairement tous les trois mois ; il vient deux ou trois membres aux séances ; le conseil a institué un roulement par quinzaine de deux membres chargés de suivre les travaux dans chaque section; souvent, l'inspection ne peut avoir lieu faute d'inspecteurs. L'enseignement des deux cours spéciaux à l'industrie locale a subi des modifications très graves du fait de l'absence d'une discipline sévère.
LES I.NDUSTHIES d'art. /^(J
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Le président du conseil d'administration avait fait inscrire dans le règlement un concours de dessin pour l'admission au cours de mise en cartes ; le concours a été supprimé à la requête du professeur redoutant de n'avoir plus d'élèves ; le règlement imposait l'enseignement supérieur simultané de la composition décorative et de la mise en cartes ; cet enseignement a disparu pour les mêmes raisons. L'administration municipale n'a jamais témoigné d'une grande sollicitude pour cet enseignement. Dans les rapports des anciens directeurs, je trouve constamment des doléances sur le peu d'empressement à fourni]' à l'école les documents d'études les plus indispensables. Le service des plantations de la ville n'envoie que des fleurs fanées et des plantes mortes. Lassé de renouveler d'infructueuses réclamations, le président du conseil de l'école prend le pai'ti d'acheter de ses deniers personnels une collection de plantes et de flein-s artificielles ! L'école a été ainsi amenée peu à peu à un degré secondaire qui ne lui permet pas d'atteindre le but assigné à l'institution dans l'esprit de ses fondateurs et conformément au traité de la ville avec ri^]tal ([ui la subventioime : former des dessinateurs pour l'industrie des tulles et des dentelles. L'école créée en vue de la fabrique calaisienne n'a même pas d'outillage industriel pour les démonstrations théoriques et pratiques, soit dans le coui's de mise en cartes, soit dans le cours de mécanique. Quand on veut faire exécuter quelques dessins, on doit recourir à l'obligeance d'un patron. Le président du conseil d'administration avait fait don à l'école, il y a quelques années, de deux métiers à échantillons en réduction ; on ne s'en est servi ([uc pour une cavalcade, à la suite de laquelle ils ont été brisés; on ne sait même plus ce qu'en sont devenus les morceaux. Et, cependant, l'urgence d'un eiiseignement pratique sur le métier est unanimement reconnu par les patrons et par les ouvriers. Le maire de Calais, chef du parti ouvrier socialiste, qui est en outre président de l'Association des tullistes, m'avoue nelicment que l'ouvrier actuel n'est plus l'ouvrier d'autrefois : il est descendu à la profession de simple rattaclieur de fils, incapable de remédier à un accident. Quand quelque chose casse ou s'embrouille dans son a leaver's », il fîiit appel au contremaître, s'assoit et attend indolemment, en lisant un journal, que le métier puisse reprendre sa marche régulière. Il n'en était pas ainsi il y a vingt ans. L'on-
vrier tenait à honneur de savoir régler et au l)esoin réparer son métier ; tous les organes, malgré leur complication, lui en étaient familiers. L'école seule, par des cours de mécanique très bien professés, par des démonstrations scientifiques intelligentes, peut refaire cette éducation technique. L'opinion des chefs d'ateliers est la même. Les conditions économiques actuelles, d'ailleurs, ont rendu l'apprentissage presqvie impossible sinon très difficile. L'ouvrier gagne trop peu en une journée très longue et très dure pour pouvoir former un apprenti avec la patience et la sollicitude qui sont nécessaires. Le père de famille prend auprès de lui son fils, le fait travailler sous ses yeux, vaille que vaille, afin d'augmenter les maigres ressources familiales. Les mœurs nouvelles font aussi obstacle à la propagation de l'instruction. Un industriel me conte avec tristesse qu'il chargea un jour ses jeunes employés de recruter des camarades ouvriers pour l'école avec la promesse d'une prime d'encouragement ; au l)Out de quinze jours, leur mission était terminée ; ils n'avaient trouvé personne qui n'eût préféré à l'école le bar ou la brasserie.
L'organisation matérielle et administrative de l'école n'est point non plus ce qu'elle devrait être dans un établissement créé en vue d'une grande industrie, dont la production exclusivement artistique est soumise à des variations incessantes de mode, de goût, et exige un renouvellement incessant d'idées et de sujets. Son installation plus que modeste dans un local temporaire — depuis 19 ans — ancien établissement de bains et lavoirs, où elle cohabite avec quatre autres services publics : école primaire, bibliothèque populaire, école de chant et école de musique instrumentale, — il n'y manque qu'un cirque, disait un jour, spirituellement, à un maire, l'inspecteur régional de l'enseignement du dessin — , n'est rien moins que faite pour lui donner aux yeux des élèves, des parents et des industriels, cette physionomie et ce caractère d'une grande institution, qui sont déjà im élément de succès social. Le Jjudget est de 20,000 fr., dont 8,000 fr. fournis par l'Etat. Les professeurs touchent une moyenne do 2,000 fr. ; le directciu^, qui fait en même temps les trois cours supérieurs de dessin, de peinture et de composition, a un appointement général de 5, 000 fr. Dans une ville industrielle où en temps de travail normal un ouvrier ordinaire gagne 100 fr. par semaine,
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un médiocre dessinateur au moins 6,000 fr, par an, ces rétributions n'assurent point le rang, la respectabilité, l'indépendance et l'autorité indispensables à des fonctionnaires publics de cette catérjorie.
Les relations entre l'administration et les industriels, qui devraient exclusivement régler la marche des études, provoquer constamment des travaux nouveaux, servir d'éléments d'enquêtes incessantes sur les évolutions du goût, se bornent à celles, fort intermittentes et hiérarchiques, qui sont amenées par les réunions du conseil de perfectionnement de l'école, et aux invitations annuelles à venii' voir, lors des distributions de prix, les dessins des élèves, qui sont ensuite enfermés dans des archives. L'École de Noiiiiujiiam. Cc u'cst poiut aiusi qu'cst Organisée et que fonctionne l'Ecole d'art créée depuis un demi-siècle par la rivale anglaise de Calais, Nottingham. On a installé cette école dans un vaste et superbe bâtiment en fer et briques, qui a coûté près d'un million, entouré de jardins, au centre d'un des plus beaux (jnartiers neufs. Le budget fourni par la municipalité depuis 1890, est de 4o,ooo fr., auquel vient s'adjoindre une somme moyenne de 8,000 fr. de primes du South Ivensinglon. 4oo ouvriers et apprentis suivent les cours du soir, divisés en deux sections : cours pour ceux qui se destinent à la profession de dessinateurs, cours pour ceux qui veulent simplement se perfectionner dans le métier. Dans la majorité des fabriques, la fréquentation de l'école est imposée aux apprentis. L'enseignement du dessin d'ornement et de la fleur y est très développé. Laie serre, toujours abondamment garnie de plantes et de fleurs, est annexée à l'école; le South Kensington de Londres et le Midland counties art Muséum alimentent l'établissement de modèh^s de broderies et de dentelles anciennes et modernes. Le comité d'administration est exclusivement composé d'industriels qui font de fréquentes visites à l'école, examinent attentivement les travaux des élèves, et constamment confèrent avec le directeur et les professeurs. On a dégagé l'école de toute la partie de l'instruction élémentaire, afin de donner aux cours d'art une plus grande extension ; pour cela, il a été créé dans toutes les écoles primaires et secondaires de la ville des cours de dessin; en 1889, on en comptait déjà 1 1 recevant 3oo élèves. (Rapports de missions, 5'' volume, pages 67-60.)