UN INSTITUT DE LA DENTELLE
cliainl)rc', la lisie cliez loiis les fabricauts et négociants de la place. Le lendemain, à midi, un million était souscrit. L'Etat prussien donna 5oo,ooo fr. ; la municipalité de Grefeld, une somme égale. Un an après, l'école était reconstruite, réorganisée; et de 20 élèves qu'elle comptait en 187g, elle en recevait 120; aujourd'hui il y en a 260.
Je livre aux méditations des industriels de Calais cet exemple, suggestif, d'énergi(jue résolution.
Quelque graves, profondes et nombreuses que soient les causes de la crise qui frappe cruellement Calais, il n'est pas possible qu'une industrie aussi française, puisque sa production est toute faite de grâce, d'élégance, d'originalité et de fantaisie, que le goût en est l'élément essentiel, puisse tomber définitivement en décadence et que l'étranger s'en empare. Un puissant et irrésistible effort doit être tenté, avec une volonté inébranlable de réussir, en vue du relèvement complet de la fabrique des tulles et des dentelles. L'étude de l'histoire industrielle générale nous fait connaître que c'est exclusivement par la création d'organismes nouveaux, artistiques et professionnels, par la mise en pratique des principes de l'association, sous toutes ses formes,-que se sont o])érées jusqu'ici les résuri'ections à la vie et à l'activité des industries en péril de mort. Bradford et Saint-Gall, pour citer toujours ces deux exemples contemporains, parce qu'ils sont les plus frappants, n'oni pas employé des moyens différents de se tirei' avec rapidité de situations peut-être encore plus critiques; et une prospérité nouvelle, immédiate, a justifié les prévisions de succès basées sur une coopération générale de dévouements et d'énergies pour doter de suite les industries d'un outillage d'école, de musée, de laboratoire, de tribunal d'arbitrage, d'assurances mutuelles, etc., dont l'absence avait été considérée comme l'origine d'un désastre qui ne s'est plus renouvelé.
Celte étude sur Calais, qui révèle les mêmes faits et les mêmes causes, ne pouvait pas aboutir à une autre conclusion.
L'industrie rémoise de la laine traverse en ce moment une période d'évolution. Autrefois, Reims avait conquis une universelle renommée par sa production de lainages et draperies de haute nouveauté en laine peignée et cardée, dans ses nombreux ateliers de famille qui possédaient des ouvriers de premier ordre comme habileté et comme goût. Le régime de l'usine à vapeur développa ensuite la fabrication exclusive des articles classiques, unis, qui permettait de faire de gros chiffres d'alîaires. Mais la concurrence étrangère s'oTitilla mécaniquement, elle aussi; et ne tardait pas à devenir formidable, à provoquer un avilissement général des prix en unifiant partout les conditions et les résultats de cette transformation industrielle et économique.
Le rapporteur du jury de la classe de la laine, à l'Exposition universelle de i88(), constatait ainsi cette situation nouvelle : a L'on ne retrouve plus cette fabrication propre à chaque pays en particulier, qui était encore remarquable en 1878. Tissus anglais, autrichiens, russes, belges, français, espagnols, pourraient presque sortir d'une seule et même usine. Le second fait important qu'a produit la vulgarisation du métier mécanique, est une grande tendance à équilibrer les prix de vente. » Concurrencés de partout, les fabricants rémois ont dû rechercher de nouveaux moyens de reconquérir les marchés intérieurs et extérieui's des lainages, en revenant à la fantaisie et à la haute nouveauté, où le goût, l'originalité et la perfection de la maind'œuvre constituent les éléments essentiels de succès; et, actuellement, ils ne font plus seulement le mérinos, le cachemire, la flanelle et les tissus blancs pour confections, anciens articles classiques de la région, mais aussi la draperie légère pour dames, la draperie laine peignée poui' hommes, la nouveauté poiii' robes, l'écru teint en pièces et le jacquart, etc. Cette évolution s'est opérée si haljilement que Reims a l'ambition de faire cojicuri ence à
LA LAIx\E.
Roubaix; cl mémo y {)i'(''teiul-;)ii déjà avec oivjucil que, [>cii(lajil la (leniière campagne, c'est Roul)aix (jui aurait copié Reims. Trois maisons des plus importantes se livrent aujourd'hui presque exclusivement à la produclion ré()ulière du fayonné. Pour cela, l'on a dû faire venir des tisseurs et des conlremaîlres du Cambi'ésis, où la (raditiou du métier d'art s'est conservée; Reims avail perdu tous les ouvj'iers capal)les d'exécuter ces nouvelles spécialités ; et il y a unanimité de déclarations parmi les industriels sur ce point que, si l'évolution s'étend — ce qui est à prévoir et à espérer — ■ on ne pouri'a trouver sur place le personnel nécessaii'C, ([u'il y a donc vn*qence à se préoccuper de le créer.
Dans l'organisation sociale et économique de la fabricpie rémoise, on remarque des particularités qu'il est nécessaire de faire connaître pour apprécier exactement la situation actuelle, et pour justifier les propositions ultérieures des réformes ayant pour Init de remédier aux inconvénients et même aux dangers ([u'elle jjrésente. Autrefois, chaque maison de la rue du Barbàtre contenait un fabricant de draperies; on en comptait près de 20Q, qui se succédaient de père en fils, d'oncle en neveu ; aujourd'hui, l'Annuaire de la ville enregistre sous cette rubrique une vingtaine de noms, dont le plus grand nombre étaient inconnus il y a un (piart de siècle ; car généralement les chefs de maisons font suivre à leurs héritiers des carrières libérales, et, fortune faite, se retirent des affaires. L'industrie se centralise de plus en plus en quelques établissements à grands capitaux; et le régime de l'usine se substitue à celui de l'atelier familial ; le nombre des métiers mécaniques qui, en 1887, était (h^ 8,1 dépasse, en i8(j(), le chilTre de i5,ooo.
Actuellement, les ouvriers se forment enipiri(piement par un apprentissage qui a conservé son caractère d'autrefois, jnéme dans l'usine, grâce aux mœurs patronales rémoises. Les pères prennent avec eux leurs enfants, les exercent au méliei' progressivement; et, au bout d'un an, peuvent les rendi'e aptes à gagner un petit salaire ; les filles travaillent avec leurs mères dans des conditions analogues. C'est là une particularité si locale qu'elle surprend tout le monde. En visitant récemment une usine, le Président de la R(''j)ublique fut tellement frappé de la (pianlité d'enfants <jui s'y trouvaient réunis, qu'il crut devoir remercier son hôte de lui avoir [)rocuré le plaisir d'être fêté non seu-
LES INDUSTRIES d'aRT. 5o
lement par les ouvriers mais par leurs familles entières, admises aimablement dans les ateliers. On ne croit pas que cette coutume puisse se maintenir longtemps ; les nouveaux chefs de maisons ne paraissent déjà plus partisans d'un système d'apprentissage qui crée constamment des difficultés de toutes natures, depuis les lois récentes sur le travail des enfants dans les manufactures et l'extension de l'outillage mécanique. On a bien créé à l'École pratique de commerce et d'industrie un cours de tissage, parallèle à ceux du travail du fer et du bois. Il compte 5 élèves ! L'organisation de ce cours, il est vrai, n'est rien moins que favorable à son succès. On n'y donne qu'une instruction technique primaii'c; les parents estiment qu'ils n'ont aucun intérêt à y envoyer onéreusement, pendant deux ou trois ans, leurs enfants pour en faire de simples ouvriers. Tiraillés par les progranmies d'enseignement général, les élèves n'ont pas le temps de se livrer aux travaux pratiques qui pourraient leur apprendre le métier. Il y a donc là une anomalie qui explique, s'il ne la justifie, l'indifférence que tout le monde, jusqu'à l'administration de l'école, témoigne à l'égard de ce cours, inutile, sinon dangereux, dans les conditions où il fonctionne ; car l'échec complet, évident, indiscutable, qu'on a obtenu peut, dans l'esprit de la population ouvrière, ruiner définitivement une idée dont l'application, conçue et réalisée différemment, donnerait, sans doute aucun, de tout autres résultats. Une concurrence sérieuse au cours de l'Ecole pratique de commerce et d'industrie organisée par une institution privée, en est déjà un témoignage irrécusable.
Pendant ou après l'apprentissage, des jeunes gens ont l'ambition de se perfectionner dans le métier par des connaissances techniques et scientifiques spéciales. La Société industrielle a ouvert des cours dans ce but; ces cours actuellement sont suivis par une centaine d'apprentis et de jeunes ouvriers; l'enseignement, purement théorique, (ju'on y reçoit est également insuffisant, par son caractère primaire, pour promouvoir à une situation de contremaîtres, d'employés de fabrique, de chefs d'échantillonnage, etc. Le professeur des cours de tissage de l'Ecole pratique de commerce et d'industrie, qui est très dévoué à l'enseignement industriel, a obtenu l'autorisation d'organiser un cours spécial supérieur, à l'intention de ceux qui veulent pousser plus loin leurs études professionnelles. G jeunes gens seuls se sont pré-
L'ENSEIGNEMEiNT ARTISTIQUE ET INDUSTRIEL. 39.^)
sentes ! Celte organisation, d'aillenrs, ne pourrait recevoir de développement : l'école ne possède qu'un outillarfe suranné et incomplet.
Devant la Commission d'enquête sur les ouvriers et les industries d'art, le délégué des industriels rémois, M. Bipper, déclarait ceci : « Il faudrait un enseignement spécial qui manque absolument : le dessin appliqué à notre industrie... Nous avons besoin de dessinateurs et de contremaîtres; nous formons ces derniers, mais les dessinateurs ayant le goût artistique nous manquent... Les employés chargés de composer les dessins des étoffes doivent se former le goût ; le plus souvent on est obligé d'avoir recours à des dessinateurs de Paris. » Cette déposition était faite en i883. Depuis ce temps, la situation de la falîrique ne s'est point modifiée sensiblement à ce point de vue. H y a deux ans seulement, on a créé à l'Ecole régionale des beaux-arts un cours de dessin de fabrique et de mise en carte ; et ce cours n'a même pas encore été doté d'un métier d'application. On y compte 2 5 élèves.
Toutes ces institutions, par leur organisation rudimentaire, incomplète, sont évidemment impuissantes à fournir à la fabrique rémoise le personnel d'artistes et d'ouvriers qui lui est immédiatement nécessaire par suite de son évolution industrielle de l'uni vers le façonné. Une école spéciale, technique et artistique, seule, peut donner satisfaction à ses besoins et à ses vœux. 11 n'y a pas dissentiment d'opinions à cet égard parmi les fabricants. Et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on en a la préoccupation. En i885, la Sociélé industrielle entama des négociations avec le Gouvernement pour obtenir l'autorisation d'une loterie, destinée à fournir les fonds nécessaires poiu' la fondation d'une école de ce genre ; elle fit des propositions de coopération à la municipalité. Ayant en vue à ce moment une Ecole des arts industriels, la municipalité repoussa ces propositions. L'idée fut abandonnée. Dans ces La question conditions, il m'a paru qu'il serait intéressant et utile d'avoir un entretien avec '^eUe 00118^^^'^ la municipalité, le Conseil de perfectionnement de l'Ecole réqionale d(^s arts '''' rcgionaie
^ " des arts industriels.
industriels et la Commission spéciale de l'industrie des tissus, instituée il y a deux ans par ce conseil — l'une et l'autre ne comprenant pas moins de 12 grands manufacturiers, parmi lesquels le président de la Chambre de commerce et le président de la Société industrielle, — pour recueillir
les leiiseigiiements les plus précis sur riustitution actuelle et sur les projets de réforme qu'on pourrait y avoir élaborés. Voici les passages du procèsverbal de la réunion, qui concernent la discussion engagée sur ce sujet :
Le premier point ([ui [)araît contestable k M. Marins Vaclion, c'est que l'Ecole
légionale des arts industriels d'une ville où le travail de la laine prime toutes les autres industries ne semble pas avoir donné place, dans ses cours, k cette spécialité ; et il cite k ce propos une école semblable, k Roubaix, où, au contraire, presque tous les cours roulent siu' l'étude aussi complète que possible de tous les organismes de l'industrie de la laine.
M. Maillet-Valser répond k ce sujet que cette étude forme la base d'un des cours de l'Ecole, professé par M. Hugueny. Il a été, dès la fondation de l'Ecole, au-devant des désirs que les industriels auraient pu témoigner k ce sujet. Il a fondé un comité spécial d'industriels pour l'aider dans cette tâche ; mais un cours semblable, appelé k donner k l'ouvrier ce qu'il ne trouve pas dans l'atelier, k en faire un ouvrier d'art, ne paraît pas avoir été encouragé par l'industrie locale. Tous les cours de l'Ecole peuvent pourtant être mis k contriliution par les élèves avides de science ; dans tous, ils peuvent trouver les éléments pour parfaire leur instruction artistique ; aussi e.st-il étonné, aussi bien que M. Marius Vachon, de voir que l'Ecole régionale ne compte que 21 élèves suivant assidûment ce cours ; le même fait se reproduit k l'Ecole professionnelle, aujourd'hui Ecole pratique de commerce et d'industrie, où le même cours avec applications pratiques ne comporte que 5 élèves. La Société industrielle compte bien un plus grand nombre d'élèves pour ses cours spéciaux, mais ce ne sont que des cours complémentaires de pratique, et non des cours pouvant former des ouvriers de choix ou des contremaîtres. Et c'est pourtant ce qui manque le plus aujourd'hui k l'industrie rémoise. Les industriels de Reims reconnai.ssent tous les avantages que l'industrie pourrait retirer de ces cours, mais ils n'engagent pas assez leurs ouvriers k en profiter.
M. Ch. Marteau fait remarquer que, depuis le démembi-einent de 1871, Mulhouse ne faisant plus partie de la France, il n'y a plus dans notre contrée d'enseignement spécial pour l'industrie de la laine ; Roubaix l'a bien rétabli pour son usage, mais il semble que cela ne peut suffire pour toute la région de l'Est. Reims, centre industriel de cette région, est forcément appelé k en faire de même ; et on ne peut que féliciter l'administration municipale de son désir d'encourager ce mouvement, en autorisant les fils d'industriels k suivre ces cours spéciaux exceptionnellement. Il est regrettable que cette faculté ne soit pas mieux connue, car au lieu de 5, ces élèves deviendraient forcément plus nombreux, toute la région de l'Est devant forcément en profiter. M. ^Marius \'achou dit que ce qui fait le succès des écoles de Manchester, de Rradfoi'd particulièrement, c'est ce que ces écoles joignent k leurs cours théoricjues des cours pratiques qui lui semblent manquer absolument k Reims. On aurait ainsi une école où toutes les nouvelles découvertes intéressant l'industrie locale seraient étudiées, mises en pratique et k la disposition des industriels eux-mêmes. A côté de l'Ecole industrielle serait le Laboratoire et aussi le Conservatoire ; chaque producteur d'une invention nouvelle, d'un perfectionnement, se ferait un devoir de l'apporter k cet établissement, comme étant celui qui devra le plus faciliter sa connaissance dans le public. C'est k Reims évidemment que doit être l'Ecole complète de tissage. A M. Marteau qui interrompt pour demander : Qui en fera les fonds ?