BRODERIE
tières premières. Les perles de. Bohême payent en France un droit d'entrée de 20 fr. par loo kilogr. ; en Allemagne, ce droit n'est que de 5 fr.
La Franche-Comté possède, depuis moins d'un demi-siècle, une industrie dentellière assez importante. L'école primaire d'iui petit village près de Luxeuil, Fontaine, a été, en 1861, son berceau. Les premières ouvrières en broderies sur filets qui y furent formées s'essaimèrent, créant à leur tour de nouveaux centres d'instruction professionnelle dans les villages voisins; et ainsi, l'industrie gagna rapidement la Haute-Saône, le Sud des Vosges et le département du Doubs. A cette heure, on compte plus de 12,000 dentellières dans la région. N'est-ce pas la preuve la plus indiscutable, la plus éloquente que par l'enseignement non seulement on peut maintenir les industries d'art, mais en créer de nouvelles, (pii, pourvues d'un personnel instruit, ne tardent pas ti devenir florissantes? « Aux filets brodés primitifs, im peu délaissés, ht-on dans le document officiel précité, ont succédé une foule d'autres guipvu'es à l'aiguille : la guipure Renaissance, le point coupé, le lacis, le point de Venise à rosaces, le point de France à hauts reliefs et presque toutes les dentelles de caractère destinées aux rideaux, à l'ameublement et à la décoration. En progrès constants, la fabrication s'est, pour ainsi dire, transformée depuis une quinzaine d'années; elle aborde maintenant les genres les plus difficiles à produire et les plus artistiques. » Relativement à la diminution de la main-d'œuvre supérieure, aux difficultés de son recrutement, à l'absence d'un enseignement professionnel spécial, la situation de l'industrie en Franche-Gi)mté n'est point différente de celle de la fabrique lorraine ; et les causes en sont les mêmes.
La Lorraine est un pays où la broderie à la main a toujours constitué une grande industrie rurale; Nancy, pendant longtemps, a été le centre commercial vers lequel convergeait toute la production, depuis Lorquin, Saint- Mihiel jusqu'à Mirecourt et Luxeuil. Au xviif siècle, on brodait principalement pour châles, cravates et fichus, pour ornements d'église et devants d'autels. Après une longue période de décadence, de 1790 à i8o5, pendant laquelle il n'y eut plus un seul fabricant à Nancy, la Cour de Napoléon F'' fil renaître l'industrie. En 1814, on comptait déjà de 4î00o à 5,ooo ouvrières nouvelles. C'est surtout à partir de 1829 que la broderie prit, dans la région
de l'Est, un développement prodigieux. Des ijiaisons de Paris et de Nancy se mirent en rapport avec des entrepreneurs qui propagèrent dans tous les villages des Vosges, limitrophes de la Franche-Comté, cette profession si facile à s'associer aux travaux des champs. On évaluait bientôt à plus de 5o,ooo le nombre des brodeuses lorraines et vosgiennes, produisant toutes sortes de broderies, au crochet, à l'aiguille, au métier et à la main (sur le doigt), pour voiles, écharpes, robes, cols, lingerie de corps et de tiiljle, etc. Jusqu'en 1860, l'industrie fut très prospère. Vers le milieu du second Empire, soit que la mode se montrât subitement réfractaire à cette branche du luxe féminin, ou que la concurrence étrangère, mécanique et manuelle, fût devenue formidable, elle subit une crise si terrible que le Gouvernement, sur les réclamations pressantes de l'administration préfectorale de la Moselle, dut, pour atténuer un peu la misère, installer à Nancy une manufacture de tab'acs. Lunéville a été aussi, il y a une cinquantaine d'années, le centre d'une très importante spécialité de broderie, la broderie au crochet, ayant pour objet la fabrication des articles d'église, aubes, nappes d'autels, etc., rideaux, bonnets. La Belgique a accaparé les articles d'église; les rideaux se font au métier, et les bonnets ne se portent plus. Après la guerre de i S'y 0-18 y i, une certaine renaissance de l'industrie se manifesta; et, aujourd'hui, on me déclare unanimement que jamais peut-être il ne s'est fait en Lorraine et dans les Vosges autant de broderies, mais dans les genres ordinaires et à bon marché, quoique le travail à la machine suisse ait remplacé le travail à la main pour tous les métrages, laizes, galons, bandes, etc.
Les conditions artistiques et industrielles, sociales même, de la production de la broderie au métier et à la main en Lorraine se sont également transformées. Il n'y a presque plus de fabricants indigènes; ils ont été remplacés, là aussi, par des façonniers et des entrepreneurs qui ou reçoivent directement des maisons de Paris et de province les tissus tout préparés avec les modèles de dessins et en font la distribution aux brodeuses, ou encore obtiennent, sur la présentation d'échantillons personnels, des commandes de broderies sur des tissus également envoyés par la clientèle. Quelques rares fabricants font confecti(mner eux-mêmes les chemises, pantalons, camisoles, draps, taies d'oreillers, mouchoirs, etc., les donnent ensuite à broder et les
vendent aux marchands pour augmenter un peu leurs bénéfices par ces opérations simultanées. Dans la broderie, la saison est encore plus courte que dans la dentelle ; elle dure à peine trois mois : de décembre à fin février. D'après les informations multiples que j'ai recueillies dans l'Est et à Paris, la broderie fine, de luxe, tendrait à décroître; le nombre des ouvrières habiles diminuerait de jour en jour, et déjà il serait devenu très difficile de pouvoir faire exécuter réguhèrement des travaux exigeant du temps, des bonnes mains, des soins délicats et minutieux. Les causes de cette situation sont celles de l'évolution analogue qui s'est produite dans la dentelle : la dépression constante des prix provoquée par une concurrence acharnée des entrepreneurs et des façonniers entre eux; l'Insécurité du lendemain dans l'agriculture, par suite de la diminution des rendements; tout ce qui oblige les ouvrières à une production hâtive, défectueuse, guère favorable au développement de l'iud^ileté et du goût.
L'étude de l'histoire de l'industrie dans le passé révèle que c'est toujours à la suite de la dépression générale de la main-d'œuvre provoquée par l'abandon de la belle production pour s'adonner exclusivement à la médiocre, sous l'illusion de salaires et de bénéfices plus élevés, de moins de peines et de travail chez l'ouvrier et chez le fabricant, que sont survenues les crises qui ont ruiné la province et ont eu une répercussion terrible sur la prospérité nationale, les pays étrangers concurrents s'emparant aussitôt de ce qu'on abandonnait. Ainsi, vers i83o, les maisons lorraines ne pouvant suffire aux commandes, tant était grande la vogue des broderies au mélier, firent adopter partout le procédé de broder sur l'index de la main gauche, procédé plus expéditif, mais peu favorable au beau travail ; le métier en fut presque entièrement délaissé, et l'on ne forma plus de brodeuses en ce genre. Alors, les Suisses s'empressèrent de reprendre les broderies au métiei', de se procurer des dessins originaux. Gela leur réussit à ce point que, de i83g à 1848, tous les négociants de Paris s'adressèrent exclusivement aux fabricants de Saint-Gall, d'Herisau et d'Appenzell j>our les articles fins. Les Lorrains ne reçurent plus aucune conujiande. Ce fut une catastrophe pour toute la région.
Par contre, la grande péiiode de prospérité de MirecourI, dans la pre-
mière partie du siècle, a été celle où les fabricants s'ingénièrent à faire de l'application à la façon de Bruxelles et de Binche, et appelèrent de Paris, des Flandres et de Suisse, des dessinateurs habiles qui renouvelèrent tous les modèles par des compositions dont l'exécution nécessitait des mains liabiles qu'on forma immédiatement. Les fabriques de Genève et du Val-de- Travers, concurrentes, en furent touchées au point d'en mourir.
Il semble que la situation actuelle de la broderie dans l'Est, rien moins que rassurante pour l'avenir, pourrait s'expliquer par l'analogie complète entre la période de i83o et le temps présent; et que les mêmes réformes, qui ont donné plus tard de si rapides et excellents résultats, ne resteraient pas à cette heure inutiles. Il m'est fait partout, à Paris, dans les Vosges, la déclaration très nette qu'il se manifeste un indiscutable mouvement de réaction du public en faveur de l'art et du bon goût; que la clientèle, non seulement n'est pas réfractaire aux belles broderies, qu'elle les aime, les désire et les paye fort bien, quand on sait lui en proposer; (jue les dessins originaux, pittoresques, gracieux pour chiffres, armoiries, guirlandes et festons, sont toujours instinctivement préférés aux modèles poncifs, surannés des façonniers ignorants; et même m'a-l-il été ajouté dans les grands magasins, qu'il était devenu impossible, à cette heure, de satisfaire à toutes les commandes de pièces exceptionnelles par suite des difficultés de livraison qu'entraîne l'impossibilité de trouver en assez grand nombre les ouvrières pour les exécuter dans les délais voulus. Le problème à résoudre immédiatement serait donc de reconstituer le personnel des In'odeuses habiles et celui des fabricants indigènes connaissant bien le métier, capables, par leur instruction technique et artistique, de créer du nouveau, de reconquérir par là le marché parisien et d'opposer une barrière infrancliissaljle à l'envahissement des étrangers, dont l'ignorance et la cupidité provoquent ces baisses de salaires et ces avilissements de main-d'œuvre (jui ruinent infailliblement les industries. Or, ce n'est que dans l'association corporative, solidarisant étroitement les intérêts matériels et sociaux des fabricants et des ouvrières, qu'on pourra trouver la solution du pro])lème, dont les Suisses, dans Findustrie de la broderie mécanique, ont réalisé depuis longtemps l'application par l'organisation du Directoire commercial de Saint-Gall, sur laquelle il a été donné des renseignements