CHAPITRE IV
Les forges de Serrières
$ 1. Établissements de la Famille Erhard Borel.
On travailla le fer de bonne heure dans les usines de Serrières. Dans les forges, assez nombreuses, on fabriquait surtout des instruments pour la chasse et la culture du sol. A partir du XVIII siècle, on y travailla le cuivre pour les usages les plus divers.
L'existence de minerais ferrugineux dans certaines contrées du pays de Neuchâtel ayant été reconnue dès les temps anciens, il n’est pas étonnant de trouver des fonderies sur les bords des quelques rivières de notre canton. Grâce à la force motrice, les souffleries pouvaient être mises en action, permettant les feux violents nécessaires au travail du nunerau. Ces mêmes forces hydrauliques mettaient en mouvement les martinets à l’aide desquels on forgeait les métaux.
Aux XVIe et XVII siècles, le Val de Travers, où l’on exploitait des mines de fer, était le centre de l’industrie du fer dans le pays de Neuchâtel. « Chaque village du Val de Travers a eu sa spécialité dans la fabrication des ouvrages en fer : Saint-Sulpice avait des fondeurs et des cloutiers ; les taillandiers de Fleurier jouissaient d’une renommée très étendue, grâce à la bonne qualité des ouvrages qui sortaient de leurs mains ; les armuriers et les serruriers des Verrières n'étaient pas moins avantageusement connus. Le sieur Jeanrenaud construisait à Môtiers, d’après un système perfectionné par lui, des pompes à Imcendie qui trouvaient au dehors un placement facile et lucratif ; Boveresse comptait un grand nombre d’armuriers ; à Noiraigue, divers ouvriers travaillaient le fer, et entre autres beaucoup de cloutiers… » !
Cet extrait de Henri Bovet nous fait constater à quel point l’industrie métallurgique était développée dans ces contrées. Il est évident que le Val de Travers ne pouvait garder le monopole d’une industrie aussi florissante. Les ouvrages en fer qui en provenaient étaient imités dans le voisinage, à La Brévine, à La Sagne et à La Chaux-de-Fonds même, endroits où la métallurgie occupait un grand nombre d'habitants. Mais dans aucune de ces localités, elle ne prit une aussi grande extension qu’à Serrières.
1 Henri Bover, L'exploitation du fer au Val de Travers. Voir également Léon MOoNTAN- Don, Notes sur les premiers ferriers du Val de Travers. (Musée Neuchâtelois, 1920, p. 52.)
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Dès la fin du XVE siècle, nous y trouvons un grand nombre de fonderies et de « forges à martinets ». Dans les siècles suivants, l’explortation des mines du Val de Travers augmenta l’activité de ces premières usines de Serrières. !
Des maîtres forgerons de toutes les parties du pays et des cantons suisses furent attirés par les conditions favorables que leur offraient les ateliers de Serrières. Nicolas Royer, Oswald Nicolas, David Richard, tous trois ( cannoniers », vinrent y fabriquer des fusils, ? David Baussang forgeait des baïonnettes 3 : ; des clouteries et des tréfileries sont citées dans des actes de vente.et de partage. *
Ces nouvelles branches de la métallurgie augmentèrent la vie industrielle de Serrières. On y comptait au commencement du XVII siècle, 20 maîtres forgerons qui travaillaient en moyenne chacun trois barils d’acier par an et fabriquaient les instruments les plus. divers pour la chasse et surtout pour l’agriculture, ainsi que cela nous est confirmé par un document extrêmement intéressant de l’époque. 5
Ce document est le projet de fondation d’une grande société commerciale, dont l’organisation rappelle tout à fait celle de nos syndicats modernes d’achat de matières premières et de vente de produits manufacturés. À ce titre déjà, ce projet datant du commencement du XVIIS siècle est extrêmement curieux et doit être cité.
Cette société devait servir d’intermédiaire, soit entre le fournisseur de matières premières et les maîtres de métier travaillant le fer dans le vallon de la Serrière, soit entre les mêmes maîtres de métiers et les acheteurs de produits manufacturés.
Le but que la société se proposait était de faciliter l’approvisionnement des forgerons de Serrières en matières premières (charbon, fer, acier), et cela aux plus bas prix possible.
Le projet comportait l'obligation pour tous les maîtres forgerons de Serrières de s’approvisionner en matières premières exclusivement par l'intermédiaire de la dite société et d’autre part, pour cette dernière, de transmettre toutes les commandes qui lui seraient faites aux artisans de Serrières.
La sociét
à créer devait également s s’occuper de l’achat des denrées nécessaires à la
é à la vie des artisans, telles que vin, froment, beurre et fro-
1 D’un autre passage, cité par Bovet, p. 48, dans la même étude, nous voyons que les usines de Serrières tiraient leur fer pendant un certain temps au moins — du Val de Travers.
2 Archives de l'État, N. Huguenaud, not., 7€ minut., du 28 mai 1678.
3 Nous avons trouvé ce « maistre » dans le registre des arrêts de la Compagnie des Favres, Maçons et Chapuis (1, p. 105) où il est mentionné comme suit : « L’honnorable Compagnie estant assemblée à l’instance des maiïstres fourbisseurs de ceste ville, faisant leurs plaintes allencontre de Mre. David Baussang, taillendier habitant à Serrières, qui travaille du mestier de fourbisseur contre l’ordre de la Compagnie et les arrests qui portent qu’un maistre de mestier ne peut travailler que de celuy qu’il à appris. Il à esté arresté que Monsieur l’Advoyer luy fera une bonne remontrance à observer les ordres de la Compagnie et à ne travailler qu’à celuy qui dépend du sien, sans pouvoir faire aucun foureaux aux bayonnettes qu'il fait, aïns seulement de les forger et moller. Ayant esté condamné aux frais de ceste assemblée. »
4 Archives de l'État, J. DuPasquier, not., 5° minut., p. 374.
5 Voir Annexe n° 14.
mage. Les forgerons de Serrières s’engageraient à se procurer ces aliments exclusivement par l'intermédiaire de la nouvelle société.
La société deviendrait ainsi une institution de compensation, qui ne règlerait en argent que la différence de valeur qui pourrait exister entre la somme des produits fournis et celle des denrées livrées.
Un autre but de la société devait être de développer l’industrie métallurgique à Serrières par la création de nouveaux ateliers pour la production d’objets non encore fabriqués dans ce lieu, tels que faux, plaques de harnais, canons d’arquebuses, mousquets.
Le capital prévu était de 6000 florins au moins ; suivant le budget d'exploitation établi dans le projet, on pouvait escompter un intérêt de 9 % et même davantage si le trafic devenait aussi actif qu’on pouvait l’espérer. !
Üne autre confirmation de la vie industrielle intense au XVII siècle dans la gorge de la Serrière est un extrait de la Description de la Principauté de Neufchâtel et Valangin, faite en 1692 par Abraham Amiet, des Hauts-Geneveys, mathématicien et médecin : ?
Il y a sur cette rivière (de Serrière) plusieurs moulins à grain et à papier et plusieurs autres rouages pour les fabriques de cuivre, d’airain et de fer et les gens de métier y bâtissent tous les jours des machines curieuses et nécessaires.
Le développement de l’industrie métallurgique ne cessa pas au XVIII siècle sous la domination de la Maison de Prusse. Sous le règne de Frédéric IT notamment, elle s’accrut prodigieusement. Une nouvelle phase de ce développement fut inaugurée grâce à l’activité de la famille Erhard Borel. ? Erhard Borel III, assisté de sa sœur Judith, ouvrit un grand commerce de fer et de cuivre qui permit à ses fonderies de Serrières de déployer une activité intense. Les métaux du pays ne suffisant plus pour les besoins de la production, 1l en importait de grandes quantités d’Alsace, d'Allemagne et d'Autriche pour les faire travailler dans ses ateliers.
Au milieu du XVIII siècle, la Maison Borel forma, pour étendre son commerce de cuivre, une société commerciale avec Josué Le Chambrier de Travanet. Le capital de cette société fut fixé à Fr. 45.000.—, dont les deux tiers fournis par Le Chambrier. Borel, par contre, s’engagea à diriger le commerce et à abandonner à la dite société les forges à martinets qu'il possédait à Serrières, y compris « ceux qu’on établit à la papeterie ». # La durée de la société fut fixée à neuf ans.
La Compagnie de Sainte-Marie aux Mines (Alsace) s’engagea à livrer le métal aux établissements de Serrières. Un premier contrat fait avec
1 Ce projet de société semble être en contradiction avec les statuts de la Corporation des Favres, Maçons et Chapuis. Cependant il n’en est rien, car les maîtres de métier comme tels se seraient toujours conformés aux prescriptions de la Compagnie. Il ne s’agissait pour la dite société que de faciliter l’approvisionnement en matières premières et l’écoust des produits finis, choses qui ne rentraient pas dans la compétence de la Corporation.
2 Étrennes Neuchâteloises, 2° année, 1863, p. 54.
? Voir Annexe n° 16 : Notice biographique sur la famille Borel.
* L'art. 9 du contrat prévoit le cas où les établissements de Borel ne suffiraient plus : « la société se servira de ceux de la veuve Grossmann», situés également sur la Serrière.
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celle-ci (1747), prévoyait en effet une fourniture immédiate de 30 quintaux de cuivre à raison de 110 livres de France par quintal. Elle s’engagea en outre à fournir dans la suite annuellement une quantité de 100 quintaux de ce métal.
Mais l’Alsace n’était pas le seul fournisseur des usines de Serrières. M. Philippin (beau-frère dE. Borel), faisait de grands voyages pour se procurer du cuivre : ses lettres sont signées de Cassel, Francfort, Hanau, etc. ; d’autres viennent de Lorraine et parlent de questions de mines et de fournitures de cuivre. Il alla même jusqu’à Vienne pour y faire des achats de ce métal. Les mines de Mertin, Aix-la-Chapelle, sont également mentionnées dans les pièces de Mme Erhard Borel.
Bientôt les propres usines d’Erhard Borel ne suflirent plus à une telle activité. Peu de temps après la fondation de la société avec Le Chambrier, la famille Borel dut construire de nouvelles forges et conclure des arrangements avec d’autres propriétaires de Serrières qui s’engageaient à travailler pour son compte (la veuve Grossmann).
En 1754, la société pour l'exploitation des cuivres fondée avec Le Chambrier de Travanet fut dissoute.
Néanmoins, Erhard Borel continua son commerce de métaux. Il s’associa en 1760 avec les deux frères Roulet. ! Cette association avait entre autres pour but l’exploitation des forges et des «tireries de fil de fer » à Serrières. Comme par le passé, le métal était importé surtout de France. D'autre part, pour écouler les produits (coupes de cuivre, fils de fer), un des frères Roulet (Daniel) parcourut en 1770 à cheval une bonne partie de la France et arriva enfin à Paris après trois mois de voyage.
Le Val de Travers faisait toujours une certaine concurrence à Serrières pour les objets de fer ; il n’est pas étonnant de voir Borel & Cie signer, en 1759, une requête pour empêcher Jonas Philippin et Petitpierre d’établir ‘des forges à Saint-Sulpice, «à cause du bochéage et du charbon».
En 1785, E. Borel III mourut. Un de ses fils, Erhard IV, allié Thuillier, continua l’exploitation des martinets, de la tréfilerie, ainsi que celle de la papeterie avec les frères Roulet. Malgré la bonne marche des affaires des usines de Serrières, la maison Borel passa alors par une crise financière (1790-93), les frères Roulet l’ayant entraînée dans des spéculations hasardeuses. Mais grâce au commerce du cuivre et au travail intense des forges de Serrières, elle réussit à se tirer de cette situation difficile.
La maison reçut heureusement d’importantes commandes de plaques de cuivre pour les vaisseaux de guerre de la flotte française. La première commande fut reçue au commencement de 1793 et consistait en 10.000 feuilles de cuivre rouge, la feuille de 60 pouces sur 18, pesant 9 13 à 10 livres l’une, et accompagnée d’un nombre de clous en cuivre forgés proportionnel à la plaque. En outre, la maison de Serrières s’engagea à fournir à la France 150.000 livres de cuivre brut, le tout livrable la même année. Tandis que les trois associés dirigeaient avec diligence les usines de Serrières, le beau-père de Borel, Thuillier, faisait le nécessaire à Paris
1 Voir chap. VII, $ 1, p. 97.