CHAPITRE VI
Foules, filatures et tissages
$ 1. Foules ! et teintureries.
Dès la fin du XVE siècle, des «foules » ou « moulins à foulon » sont mentionnés dans plusieurs des accensements octroyés à Serrières. Nous en donnons pour exemple l’acte d’accensement du 10 avril 1498 pour les Moulins du Bas, lequel désigne les usines du comte à Serrières, sous les noms de : «… moulins, foules. bapteurs et raisses.…. » ?
L'histoire de ces foules de Serrières ne présente aucune particularité.
Les principaux moulins à foulon qui existaient dans le vallon furent les suivants :
Foule de Samuel Claus dit Peter, érigée en 1661, et accensée moyennant
un «… cens annuel de 2 livres et demy, payable aux quatre mayories sur le jour de Saint-Martin. » 3
Cette concession fut confirmée “* le 16 février 1669 par le Gouverneur Urs de Stavay sur la demande du propriétaire de la foule, Magdelaine Mag, veuve de Samuel Peter.
. Lors de la construction du pont neuf, en 1807, les terrains qui étaient
occupés par cet établissement furent acquis par les Quatre Ministraux, qui y firent poser les piliers du pont. ÿ
Moulin à foulon (roue n° 25 de notre plan de 1811, fig. 3). Cette foule
1 Par foule, il faut entendre les usines dans lesquelles on effectuait le foulage des draps.
« Les fibres de la laine ainsi que quelques autres poils d'animaux, ont la propriété, sous l’action de pression ou de frottement qu’on leur fait subir, de s’enchevêtrer et de se lier entre eux à tel point qu’ils forment alors des masses compactes et qu’il n’est plus possible de les séparer sans les rompre. Cette propriété est utilisée dans la fabrication. des draps et autres tissus foulés » (chez les Grecs et chez les Romains, l’industrie des foulons était des plus considérables). La Grande Encyclopédie, Paris.
2? Archives de l’État, D 9, n° 8, $ 25.
3 Manuel du Conseil d'État, 15 AVE 1661.
4 Voir fig. 7.
5 Les terrains avoisinants restaient propriété de la Bourgeoisie de Neuchâtel : ils sont nommés dans la reconnaissance du 7 juillet 1812, faite par Mattheÿ, comme suit :
« À Serrières le sol sur lequel la partie de bise du pont neuf est construite avec le terrain en joran et une petite bande de coté d’uberre Le compris le droit d'y établir une Joule au contenu de l’accensement du 16 février 1669.
Christian Kruger, ébéniste et scieur, acquit 108 immeubles en 1853 et y installa une scie. Son beau-fils (Hess-Kruger) les hérita ; ce dernier fit faillite en 1872, date à laquelle (10 mai) Philippe Suchard acheta ces immeubles.
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appartenait au Moulin de la Voûte ; elle jouissait en conséquence des droits hydrauliques octroyés dans la concession de ce moulin (1534). La date de l'établissement de ce moulin à foulon n’a pu être établie ; cependant elle doit être d’une époque assez ancienne. Nous trouvons en effet des allusions à cette usine dès la seconde moitié du XVII siècle, alors qu’elle était en possession de Rodolphe Rosselet.
Cette foule a été exploitée jusqu’en 1857, date à laquelle Philippe Suchard en fit l'acquisition. Ce dernier construisit l’année suivante sur cet emplacement une nouvelle grande roue hydraulique. !
Foule Jean Guntling. Cette foule fut construite sans autorisation du gouvernement, par Jean Guntling en 1628. Il fut cité à répondre de cet acte ilhcite devant le Conseil d'Etat. ? ;
François d’Affry, Gouverneur, lui concéda ensuite cette usine, le 1e7 décembre 1629, moyennant un cens de 3 livres faibles.
Lors de la faillite de Guntling (22 avril 1635) la foule passa «aux sieurs Liechtan de Basle, Georges Rosselet et Guillaume de Pierra » ; ces derniers la transformèrent en « molière ».
En 1812, le Conseil d'État s’occupa de la question de l'amélioration de l’industrie textile dans notre pays. Dans ce but, il demanda un rapport à un professionnel, Nicolas Fehr, de Berne. Quelque temps auparavant, celui-ci avait été appelé avec d’autres de ses compatriotes en Allemagne pour y contribuer au perfectionnement de toutes sortes de filatures. Rentré de la Souabe, où il avait obtenu de vrais succès, 1l continua ses efforts en vue du développement des industries textiles, en particulier dans la Suisse orientale. 3
Nicolas Fehr proposa au Conseil d’État neuchâtelois d'introduire dans le pays la culture du lin et du chanvre, selon le mode qu’il avait inauguré dans les cantons de Thurgovie et de Saint-Gall. Les toiles, faites du lin de ces contrées, avaient en effet une grande réputation. Fehr proposa en outre d’enseigner aux apprentis à filer au fuseau, de perfectionner la manière de filer en tout genre, de moderniser les lessiveries et blanchisseries, de faire usage de quelques instruments mécaniques propres à accélérer le travail et à embelhir le fil, de laver la laine fine de façon à lui donner une supériorité marquée sur celle d’autres fabriques.
Mais les efforts du gouvernement pour l’amélioration de l’industrie textile n’obtinrent pas les résultats qu’on pouvait en attendre. Avant cette époque déjà, des tentatives de cultiver le lin avaient été faites dans les montagnes et les vallées du Jura et avaient démontré que le climat pluvieux de ces contrées était un obstacle insurmontable à ce genre de culture.
D’autre part, cependant, l’industrie de Serrières chercha à entrer dans la voie que le gouvernement lui traçait. Une nouvelle grande foule et
1 Cadastre, art. 1689, pl. 50, n° 24.
2 Manuel du Conseil d’État, 20 janvier 1629. Cette foule est mentionnée dans un acte de
vente du 27 juillet 1630 faite par Hanns Guntling : « … l’entrée de nostre foule...» Arch. de la Ville, K III, 7, p. 51. è
3 Archives de l'État, Dossier Industrie, G 4a, n° 3,
une mécanique pour la fabrication des draps furent installées sur la Serrière.
Le 1 juillet 1816, Jean-Georges Stertz, de Francfort s /Main, fabricant de draps et maître tondeur de draps, demanda au Conseil d’État la permission d’acquérir les droits ! d'Albert Stoucky et de convertir le moulin à huile en une foule et une mécanique destinées à la fabrication de draps. Stertz était établi à la Borcarderie où 1l possédait déjà des établissements du même genre.
Sa demande fut agréée le 22 juillet 1816. ?
Les rouages du nouvel établissement de draperie, foule et tondage,
marchaient bien lorsque les eaux de la Serrière étaient abondantes ; mais, quand la rivière était basse, 1l n’y avait de courant que pour les Moulins de la Voûte (de Stoucky), et la roue de Stertz qui n’avait droit qu’à l’excédent chômait complètement. Cet état de choses causa un grand préjudice au propriétaire de la fabrique de draps.
D'autre part, Stoucky possédait à ce moment une forge à martinet * qui chômait depuis cinq ans, bien qu’elle jouît de droits hydrauliques lui assurant de l’eau, même en temps de sécheresse.
Ces circonstances poussèrent les deux propriétaires à échanger leurs établissements (1824). Le Conseil d'Etat les y autorisa à condition cependant que Stertz renonçât à l’obligation du gouvernement de fournir du bois pour la réparation de son usine, obligation stipulée par la concession de son rouage (1534).
En 1826, le nombre de foules dans le pays était de six : deux à Valangin, deux à Neuchâtel-Ville, une à la Borcarderie et une à Serrières. Le « foulon » de Serrières était le plus important, et les autres établissements souffraient sérieusement de la concurrence de ce dernier. Dans une lettre adressée au Conseil, la veuve Scheibel, propriétaire d’un des autres établissements, se plaint amèrement de cet état de chose: «.. autant une concurrence limitée est utile à un pays, autant elle lui devient nuisible lorsqu'elle est trop considérable, parce qu’une multitude de petits établissements ne pouvant plus prospérer.. La foule de Serrières a porté un dommage considérable à celles de Valangin ; celle de la Borcarderie a cessé de travailler, celle de la soussignée ne travaille que foiblement.… »#
La foule de Serrières fut acquise par Philippe Suchard lors du décret des biens de Jean-Georges Stertz, par lettre d’enchère du 6 mai 1837. ÿ
À la même époque, le Messager Boiteux de 1820 nous apprend l’existence d’un «… établissement de mécanique pour le tissage formé à Serrières par M. Roulet-Verdan, lequel, par les moyens qu’il employe et les
1 Concession du Conseil d’État du 23 septembre 1811, confirmée à la date du 29 juillet
? Le contrat de vente entre Stoucky et Stertz réserve expressément que ces immeubles ne pourront être employés que pour une foule et une mécanique pour la fabrication de draps. Il stipule en outre que l’acheteur laissera couler librement l’eau nécessaire aux moulins de Stoucky, de sorte que ce dernier ne soit jamais gêné par l'établissement nouveau. (Arch. de la Ville, K III, 7, p. 103, 20 août 1816.)
3 Établissement qui renfermait à l’origine deux rebattes ; par concession du 11 juin.
1810 ces dernières furent remplacées par une forge. : 4 Du 8 septembre 1826 ; Arch. de l’État, Dossier Cours d’eau, C 5, n° 368. 5 Cadastre, art. 1690, 1689, pl. 50, nos 57-58, 25.
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effets qu’il produit, donne quelques idées du développement prodigieux
qu'ont pris les arts industriels dans les ateliers et les manufactures de l’Angleterre ».
. Teintureries. — Des travaux de teinturerie furent exécutés déjà aux XVIIe et XVIIIS siècles dans les diverses foules de Serrières. Au cours du siècle suivant, d’autres ateliers, dont l’occupation principale était la teinturerie, s FR dans cet endroit.
Louis Moerke, maître teinturier, s'était installé à Serrières vers 1820- 1825 ; 1l s’appliquait principalement à teindre toutes sortes d’étoffes ; en outre 1l foulait des draps, milaines et toiles. !
Moerke quitta: sa teinturerie de Serrières à la fin de l’année 1826 et David-Samuel Fasnacht reprit sa succession. ?
Un autre teinturier de Serrières est nommé dans la Feuille d'Avis du 25 juillet 1833 : Charles-Louis Wildbolz, Bernois, qui se recommande pour tout ce qui concerne son métier, «soit en drapérie, mi-laine, mérinos, fil et cotonage, ainsi qu’en soierie ».
ta même année, * un établissement de teinturerie, situé à Serrières, avec les cuves, chaudières, bassins et tous les autres ustensiles et machines mécaniques, est offert à vendre ou à louer. Ce dernier appartenait à F. Biolley, ancien d’église de Serrières.
Le 5 septembre 1836, Frédéric Buhler, de Buotzingen, # acheta aux créanciers de Fasnacht la teinturerie ci-dessus mentionnée. Il s’associa avec Louis Moerke. En 1837, les associés avisent le public de l’acquisition qu'ils ont faite de la Grande Teinturerie, près du Moulin de la Voûte. Ils offrent leurs services pour tout ce qui concerne leur état. Ils teignent en couleurs fines et autres de toute espèce, tous les tissus en soie, draps et autres étoffes en laine, fil de coton. ÿ Ils établirent des « calandres » pour apprêter les étoffes de fil et de coton, et l’année suivante ils ouvrirent une foule pour draps et mi-laine, 6
La foule Buhler disparut en 1875, date à laquelle (22 novembre) Phi- Hppe Suchard l’acquit de l’hoirie Buhler. ?
$S 2. Production et travail de la soie.
Une étude préliminaire sur la production de la soie est nécessaire au moment d'entreprendre l’histoire des ateliers de soieries de Serrières. Deux points y sont à considérer : les conditions dans lesquelles le ver à
1 Feuille d'Avis de Neuchâtel, n° 43, 27 oct. 1825 : « … l’empressement qu’il à toujours mis à satisfaire les personnes qui l’ont honoré de leur confiance ne se ralentira point, non plus que la bienfacture de ses ouvrages'et la modicité de ses prix. On le trouvera pendant cette foire... »
2 His d'Avis, n° 1, 4 janvier 1827 ; n° 23, 5 juin 1828.
» n° 45, 7. novembre 1833.
4 note, p. 17.
5 Feuille d'Avis de Neuchâtel, n° 3, 19 janvier 1837.
6 » » n° 3, 18 janvier 1838.
7 Cadastre, art. 219, pl. 50, n°s 15 à 20. Il s’agit des terrains et établissements pour lesquels Pierre Gourra obtint un accensement le 16 février 1669 pour une meule et une forge.